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degré la propriété de la perpendicularité des figures. » C'est cette perpendicularité que nous exigeons de tous les personnages dans les peintures de la vie. Qu'ils se tiennent debout sur leurs pieds, qu'ils ne remuent pas, qu'ils ne flottent pas; qu'ils distinguent bien entre leurs souvenirs et leurs rêves; qu'ils appellent une pioche, une pioche; qu'ils se tiennent fermement accrochés au fait, et qu'ils honorent leurs sens en toute confiance.

Mais quel homme osera en táxer un autre d'imprudence? Qui est prudent? Les hommes que nous appelons les plus grands sont les moins prudents de tous. Il y a une certaine dislocation fatale dans nos relations avec la nature, pervertissant toutes nos manières de vivre, et faisant de chaque loi notre ennemie, qui semble exciter tous les esprits et toutes les vertus de ce monde à poser les questions de réforme. Nous devons appeler la plus haute prudence pour lui demander ses conseils et l'interroger pour savoir si la beauté, le génie et la santé, qui ne sont maintenant que l'exception, ne pourraient pas être la règle de la nature humaine. Nous ne connaissons pas les propriétés des plantes, des animaux et des lois de la nature, malgré notre sympathie pour tous ces objets; mais tout cela reste encore le sujet des rêves des poëtes. La poésie et la prudence devraient être coïncidentes. Si cette coïncidence existait, les poëtes seraient des législateurs, car la plus hardie inspiration lyrique ne serait plus alors un reproche et une insulte, mais promulguerait le code civil et serait le guide des travaux de chaque jour. Mais aujourd'hui ces deux choses semblent irréconciliablement séparées. Nous avons violé toutes les lois l'une après l'autre, et maintenant nous nous tenons debout au milieu des ruines, et lorsque par hasard nous surprenons une coïncidence entre la raison et le phénomène, nous sommes surpris.

La beauté devrait être le douaire de chaque homme et de chaque femme aussi invariablement que la sensation; mais cela est vraiment rare. La santé et une robuste organisation devraient être universels. Le génie devrait être, non pas une abstraction, mais une incarnation; il devrait être, non le génie, mais un enfant de génie, et chaque enfant devrait être inspiré; mais aujourd'hui nulle part le génie n'est pur et on ne peut le prédire dans aucun enfant. Nous appelons génie, par courtoisie, de demi-lumières; nous appelons génie le talent qui se convertit en argent, le talent qui brille aujourd'hui, afin de pouvoir bien dîner et bien sommeiller demain, et la société est administrée par des hommes de parti, comme on les appelle à juste titre, et non par des hommes divins. Ils se servent de leurs dons pour raffiner encore la luxure et non pour l'abolir. Le génie, au contraire, est toujours ascétique, plein de piété et d'amour. Les belles âmes considèrent l'appétit comme une maladie, et trouvent la beauté dans les limites qui peuvent le borner et dans les coutumes qui peuvent lui résister.

Nous avons trouvé de beaux noms pour recouvrir notre sensualité, mais aucun don ne peut rehausser l'intempérance. L'homme de talent affecte de considérer comme des trivialités les transgressions des lois des sens et de ne les compter pour rien en comparaison de la dévotion qu'il a pour son art; mais son art le réprimande et lui répond qu'il ne lui a jamais enseigné le libertinage, ni l'amour du vin, ni le désir de moissonner là où il n'a pas semé. Son art s'amoindrit avec chaque réduction de sa sainteté, s'amoindrit par chaque défaut de sens commun. Le monde méprisé tire vengeance de celui qui méprise le monde. Celui qui méprise les petites choses périra par de plus petites encore. Le Tasse de Goethe est pour ces raisons à la fois un beau portrait

historique et une tragédie vraie. Les douleurs d'un millier de personnes opprimées et tuées par quelque tyrannique Richard III ne me semblent pas des douleurs aussi réelles que les blessures que se font mutuellement Tasse et Antonio, tous deux en apparence si pleins de droiture : l'un vivant d'après les maximes de ce monde, avec constance et sincérité; l'autre enflammć de tous les sentiments divins, et pourtant s'accrochant encore aux plaisirs des sens sans vouloir se soumettre à leurs lois. C'est là une douleur que nous sentons tous, un nœud que nous ne pouvons pas délier. Le cas du Tasse est fréquent dans la biographie moderne. Un homme de génie, d'un ardent tempérament, insouciant à l'endroit des lois physiques, plein d'indulgence envers lui-même, devient bien vite malheureux, hargneux, mauvais coucheur 1, un vrai buisson plein d'épines pour lui-même et pour les autres.

Le scholar nous fait rougir par sa vie double. Lorsque quelque chose de plus haut que la prudence est actif en lui, il est admirable; quand il est besoin de sens commun, il devient un embarras. Hier César n'était pas aussi grand, aujourd'hui Job n'est pas aussi misérable que lui. Hier il était illuminé de la lumière du monde idéal dans lequel il vit; il était le premier des hommes, et maintenant le voilà opprimé par le besoin et la maladie qui le forcent à se glorifier lui-même, car aucun homme n'est assez pauvre pour l'honorer dans ces conditions. Il ressemble aux buveurs d'opium que les voyageurs nous décrivent fréquentant les bazars de Constantinople, qui rôdent tout le jour comme de misérables idiots, et se traînent jaunes, en haillons, maigres, et puis qui, lorsque le soir est venu et que les bazars sont

Nous n'avons pas trouvé d'autre expression que cette locution populaire pour rendre l'expression toute locale et tout américaine de l'original discomfortable cousin.

:

ouverts, entrent dans la boutique où se vend l'opium, avalent leur portion et deviennent tranquilles, glorieux et grands. Et qui n'a pas vu cette tragédie d'un imprudent génie, luttant pendant des années avec de misérables difficultés financières, et à la fin s'affaissant épuisé, glacé et sans avoir produit ses fruits, comme un géant tué à coups d'épingles?

N'est-il pas meilleur qu'un homme accepte les premières peines et les mortifications de ce genre que la nature ne se lasse pas de lui envoyer pour lui apprendre qu'il ne doit attendre d'autre bien que le juste fruit de son travail et de sa domination sur lui-même? La richesse, la nourriture, le climat, la position sociale ont leur importance, et il doit satisfaire à leurs justes exigences. Qu'il regarde la nature comme un perpétuel conseiller, et ses perfections comme l'exacte mesure de nos désobéissances. Qu'il fasse de la nuit la nuit et du jour le jour. Qu'il contrôle ses habitudes de dépenses. Qu'il sache qu'une grande sagesse peut naître de l'économie privée; qu'une grande sagesse est aussi nécessaire pour bien diriger cette économie que pour gouverner un empire. Les lois du monde sont écrites sur chacune des pièces d'argent qu'il tient dans la main. Alors il n'y aura rien qu'il ne lui soit bon de connaître, fût-ce même la science du bonhomme Richard, ou la prudence d'acheter acre par acre de terre pour revendre pied par pied, ou même la prudence qui consiste à ménagcr ses outils, à économiser de courts instants, de petites sommes d'argent, de petits gains. L'œil de la prudence ne doit jamais être fermé. Le fer, s'il reste trop longtemps chez le taillandier, se rouillera. La bière, si elle n'est pas brassée en bonne saison et en bon temps, tournera à l'aigre. Le bois des vaisseaux pourrira s'il reste sur mer; ou bien, si le vaisseau est tiré à sec sur le rivage, il se fendra, se gonflera et pourrira à l'air. L'ar

gent, si nous le gardons, ne nous rapporte rien et peut être perdu; si nous le plaçons, il peut encourir les dépréciations ordinaires de ce genre de capital ou de celui-là. Frappez, dit le forgeron, le fer est blanc. Tenez le rateau tout près de la faux et le chariot tout près du rateau, dit le faucheur. Le commerce américain a la renommée d'être à l'autre extrême de cette prudence; mais il se sauve par son activité. Il accepte les billets de banque, qu'ils soient bons, mauvais, salis, en lambeaux, et se sauve, grâce à la rapidité avec laquelle il s'en débarrasse. Le fer ne peut se rouiller, la bière ne peut s'aigrir, le vaisseau ne peut pourrir, les calicots ne peuvent passer de mode, les fonds n'ont pas le temps de baisser pendant les courts moments où tous ces objets sont en la possession du Yankee. Nous patinons, en vérité, sur une mince glace, mais notre salut est dans notre promptitude.

Que l'homme apprenne une prudence d'un ordre plus élevé que celle-là. Qu'il apprenne que toutes les choses de ce monde, même les pailles et les plumes, sont gouvernées par des lois et non par le hasard, et qu'il moissonnera ce qu'il sèmera. Qu'il mette à sa disposition le pain qu'il mange, par sa diligence et sa domination sur luimême, et ne se mette pas à la disposition des autres, s'il veut ne pas entretenir avec les hommes d'amères relations; car le meilleur bien que procure la richesse, c'est l'indépendance. Qu'il pratique les vertus inférieures. Combien de temps dans la vie humaine ne perdons-nous pas à attendre! Qu'il ne fasse pas attendre ses compagnons. Combien de mots et de promesses ne sont que des promesses de conversation! Que ses promesses, au contraire, soient certaines comme la destinée. Que ce morceau de papier plié et cacheté sous forme de lettre qui flotte autour du monde dans un vaisseau, et vient au milieu d'une population fourmillante, tomber

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