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choses sous sa domination, afin que Dieu puisse être tout entier dans tous. » Les vertus et les mérites des personnes ont beau être grands et reconnus; l'instinct de l'homme n'en tend pas moins passionnément à l'impersonnel et à l'illimitable, et s'arme joyeusement de cette parole contre le dogmatisme des bigots.

Le monde naturel peut être conçu comme un système de cercles concentriques; par moments nous découvrons dans la nature de légères dislocations qui nous apprennent que cette surface sur laquelle nous marchons n'est pas ferme, mais glissante. Ces qualités tenaces et multiples, cette végétation et ces affinités chimiques, ces métaux et ces animaux qui semblent exister pour eux-mêmes, ne sont que des moyens et des méthodes, que des mots employés par Dieu, et aussi fugitifs que les autres mots. A-t-il appris son métier le naturaliste ou le chimiste qui a étudié la gravitation des atomes et leurs affinités électives, mais qui n'a pas encore découvert la loi plus profonde dont les affinités ne sont qu'une application partielle et extérieure, cette loi qui enseigne que le même attire le même, que les biens qui vous appartiennent gravitent autour de vous, et n'ont besoin pour être atteints ni de dépenses, ni de peines? Cependant cette loi, elle aussi, n'est qu'une application plus directe et plus voisine de la fin, mais n'est pas la fin elle-même. L'omniprésence est un fait encore plus haut. Ce n'est pas à travers des routes subtiles et souterraines que l'ami est amené à son ami, que les faits vont trouver les faits qui leur servent de contrepartie; en bien considérant, on voit que toutes ces choses sortent de l'éternelle génération de l'âme. La cause et l'effet ne sont que les deux côtés d'un même fait.

La même loi d'éternelle progression assigne leur place à tout ce que nous appelons vertus, et les éteint dans

la lumière du mieux. Le grand homme ne sera pas prudent dans le sens populaire, mais c'est de sa grandeur elle-même qu'il déduira toute sa prudence. Mais il est nécessaire lorsqu'on sacrifie sa prudence de savoir à quel dieu on la voue; si on la sacrifie à l'aisance ou au plaisir, il serait meilleur de continuer à être prudent; si c'est à un grand élan de confiance et de foi, on peut l'abandonner sans peine; car il peut bien mettre de côté sa mule et ses paniers, celui qui, pour les remplacer, possède un char ailé. Geoffroy met ses bottes pour aller dans les bois, afin de préserver ses pieds de la morsure des serpents; Aaron ne pense pas un instant à un semblable péril. Pendant bien des années, ni l'un ni l'autre n'ont à souffrir de pareils accidents. Cependant il me semble qu'à chaque précaution que vous prenez contre le mal, vous vous placez sous la puissance du mal. Je pense que la plus haute prudence eșt aussi la plus basse. N'est-ce pas un retour trop soudain et trop précipité du centre à l'extrémité de notre orbite? Pensez combien de fois vous êtes tombés dans des calculs mesquins avant de trouver votre repos dans les grands sentiments et de pouvoir faire du point d'aujourd'hui un nouveau centre. En outre, vos sentiments les plus courageux sont familiers aux hommes les plus humbles. Les pauvres et les humbles ont leur manière d'expr:mer aussi bien que vous les faits les plus récents de la philosophie. «< Bienheureux ceux qui ne sont rien,» et « pires sont les choses mieux elles valent,» sont des proverbes qui expriment le transcendentalisme de la vie ordinaire.

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La justice d'un homme est l'injustice d'un autre ; la beauté d'un homme, la laideur d'un autre; la sagesse d'un homme, la folie d'un autre, selon que nous contemplons les mêmes objets d'un plus haut point de vue. Un homme pense que la justice consiste à payer ses dettes, et il ne met pas de mesure dans son horreur de

celui qui remplit nonchalamment ce devoir et fait attendre ses créanciers jusqu'à les ennuyer. Mais peutêtre que ce dernier a sa manière de considérer ce devoir et se demande : quelle dette dois-je payer d'abord, mes dettes envers les riches ou mes dettes envers les pauvres? mes dettes d'argent, ou mes dettes de pensée envers le genre humain et de génie envers la nature? Pour vous, ô courtiers! il n'y a pas d'autres principes que l'arithmétique. Pour moi, le commerce est d'une importance triviale; l'amour, la foi, la vérité du caractère, l'aspiration de l'homme, voilà les choses qui me sont sacrées ; je ne puis, comme vous, détacher un devoir de tous mes autres devoirs et concentrer mécaniquement mes forces sur la pensée du payement de l'argent. Laissez-moi continuer de vivre, et vous verrez que, bien que plus lentement, par le progrès de mon caractère, je liquiderai toutes ces dettes, sans pour cela avoir besoin de faire tort à de plus hauts devoirs. Si un homme se dévouait entièrement au payement de ses notes, est-ce qu'il ne commettrait pas d'injustice? ne doit-il rien que de l'argent? et toutes les réclamations qui peuvent lui être adressées lui sont-elles faites par le propriétaire ou le banquier?

Ainsi, il n'y a pas de vertu qui soit finale; toutes ne sont qu'initiales. Les vertus de la société ne sont que les vices du saint. La terreur des réformes, c'est la découverte que nous devons rejeter nos vertus ou ce que nous avons estimé tel dans le même gouffre qui a déjà englouti nos vices les plus grossiers.

La plus haute puissance des divins moments, c'est qu'ils peuvent abolir nos contritions. Je m'accuse journellement de paresse et d'insouciance; mais lorsque les vagues de la Divinité coulent en moi, je ne regrette ni ne m'inquiète pas plus longtemps du temps perdu. Je ne calcule pas davantage mesquinement mes progrès

possibles, par ce qu'il me reste encore du mois ou de l'année à parcourir, car ces divins moments nous confèrent une sorte d'omniprésence et d'omnipotence qui ne demande rien à la durée, mais voit que l'énergie de l'esprit est en rapport exact avec l'œuvre à accomplir, sans le secours du temps.

Mais j'entends d'ici quelque lecteur s'écrier: Et ainsi donc, ô philosophe des cercles, vous voilà arrivé à un beau phyrrhonisme, à une équivalence et à une indifférence de toutes les actions, et vous nous apprendriez volontiers que si nous sommes vrais, nos crimes eux-mêmes peuvent être les pierres vivantes qui serviront à construire les temples du vrai Dieu.

Je ne me soucie pas de me justifier. J'avoue que je suis réjoui en voyant la prédominance du principe du sucre à travers toute la nature végétale, et que je ne le suis pas moins en voyant cette inondation invincible du principe du bien dans chaque coin et dans chaque fente que l'égoïsme a laissé ouvert, et bien plus, dans l'égoïsme et dans le péché eux-mêmes; si bien qu'aucun mal n'est pur du bien et que l'enfer lui-même n'est pas sans ses satisfactions. Mais puisque j'ai encore ma tête sur mes épaules et que j'obéis à mes élans, je ne laisserai personne rappeler à ma place au lecteur que je ne suis qu'un expérimentateur. N'accordez pas la moindre valeur à ce que je fais, ne jetez pas le moindre discrédit sur ce que je ne fais pas, comme vous pourriez le faire si je prétendais établir la vérité ou la fausseté de quelque chose. Je déplace toutes choses; aucuns faits ne sont sacrés pour moi, aucuns ne sont profanes; comme un chercheur sans fin, j'expérimente simplement sans me rattacher aucunement au passé.

Cependant cet incessant mouvement, cette progression que partagent toutes les choses ne peuvent devenir sensibles pour nous que par le contraste de quelque

principe de stabilité et de fixité dans l'âme. Tandis que se poursuit l'éternelle génération des cercles, l'éternel générateur reste immobile. Cette vie centrale est supérieure à la science et à la pensée et contient en elle tous ses cercles. Ce générateur central s'efforce de créer une vie et une pensée aussi larges et aussi excellentes que lui-même, mais en vain, car ce qui est créé nous enseigne à créer mieux.

Le sommeil, le repos, la conservation n'existent pas; toutes les choses se renouvellent, germent et fleurissent. Pourquoi dans un temps nouveau porter des reliques et des haillons? La nature abhorre l'ancien; la vieillesse semble la seule maladie qui existe, toutes les autres maladies se fondent dans celle-là. Nous appelons celle-là de noms bien divers, fièvre, intempérance, folie, stupidité, crime; toutes les maladies sont des formes de la vieillesse, sont le repos, la conservation, l'appropriation, l'inertie, et non pas la nouveauté, l'élan qui nous pousse en avant. Nous grisonnons chaque jour; je n'en vois pas la nécessité. Tandis que nous conversons avec ce qui est au-dessus de nous, nous devenons jeunes au lieu de devenir vieux. L'enfance et la jeunesse pleines d'aspirations et ouvertes à toutes les impressions, l'œil élevé religieusement vers le ciel, se comptent pour rien et s'abandonnent à l'instruction qui leur arrive de tous côtés. Mais l'homme et la femme qui ont passé la soixantaine s'arrogent le droit de tout connaître, ils foulent aux pieds leurs espérances, ils renoncent à leurs aspirations, ils acceptent l'actuel comme nécessaire et inévitable et parlent aux jeunes gens d'un ton cassant et impérieux. Qu'ils se fassent les organes de l'Esprit saint, qu'ils soient encore des amants, qu'ils contemplent la vérité, et leurs regards s'élèveront, leurs rides seront effacées et ils seront parfumés encore d'espérance, ils seront encore puissants et forts. La vieillessc

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