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Vaut-il mieux qu'un écolier, pour éviter ce malheur et se libéraliser lui-même en quelque sorte, s'efforce de faire un tout mécanique de l'histoire, de la science, de la philosophie par une addition numérique de tous les faits qui tombent sous sa vue? Le monde répugne à être analysé par addition et par soustraction. Lorsque nous sommes jeunes, nous dépensons beaucoup de temps et de peine à remplir nos livres de notes de toutes les définitions de la religion, de l'amour, de la poésie, de la politique, de l'art, dans l'espoir que dans le cours de quelques années nous aurons condensé dans notre encyclopédie la valeur nette de toutes les théories auxquelles le monde est arrivé. Mais les années et les années se passent, nos tables ne se complètent pas et à la fin nous découvrons que notre courbe est une parabole dont les arcs ne se rencontreront jamais.

L'intégrité de l'intelligence n'est transmise à ses œuvres ni par la séparation, ni par l'agrégation, mais par une vigilance qui amène l'intelligence à sa grandeur culminante et au meilleur état de créer à chaque moment donné. Ses œuvres doivent avoir la même plénitude que la nature. Quoiqu'il n'y ait pas d'activité qui puisse reconstruire le monde sur un nouveau patron par la meilleure accumulation ou la meilleure disposition des détails, cependant le monde reparaît en miniature dans chaque événement, si bien que toutes les lois de la nature peuvent être lues dans le plus petit fait. L'intelligence doit avoir dans sa conception la même perfection que dans ses œuvres. C'est par cette raison que la marque du progrès intellectuel est la perception de l'identité. Nous causons souvent avec des personnes si acconiplies qu'elles semblent étrangères à la nature. Le nuage, l'arbre, le gazon, l'oiseau ne leur disent rien, n'ont rien qui réponde à leur nature; le monde n'est que leur logement et leur table. Mais le poëte, dont les

vers doivent être complets comme la forme de la sphère, est un homme que la nature ne peut tromper, quelque masque étrange qu'elle prenne. Il sent qu'il a avec elle une stricte parenté, il découvre dans tous ses changements plus de ressemblance que de variété. Nous nous sentons portés par le désir vers une nouvelle pensée; mais lorsque nous la recevons, nous voyons qu'elle n'est qu'une ancienne pensée avec une forme nouvelle, et bien que nous en fassions notre propriété, nous sentons immédiatement revenir notre soif intellectuelle; nous ne nous sommes pas enrichis en réalité, car la vérité était en nous avant qu'elle nous fût renvoyée par les objets naturels, et ainsi le génie profond mettra dans chacune des productions de son esprit l'identité de toutes les créatures.

Mais si le pouvoir constructif est rare (et il n'est donné qu'à quelques hommes d'être poëtes), cependant chaque homme étant un sanctuaire où descend cet Esprit saint peut très bien étudier les lois d'après lesquelles s'effectuent les visites suprêmes. La règle du devoir intellectuel est exactement parallèle à la loi du devoir moral. Une annihilation de soi-même non moins austère que celle des saints est demandée au scholar. Il doit adorer la vérité, abandonner pour elle toutes choses, choisir la peine et la défaite afin d'augmenter par là le trésor de sa pensée.

Dieu offre à chaque esprit le choix entre la vérité et le repos. Prenez celle de ces deux choses qui vous convient, car vous ne pouvez avoir les deux. Entre elles, l'homme oscille comme un pendule. L'homme dans lequel prédomine l'amour du repos acceptera la première croyance, la première philosophie, le premier parti politique qu'il rencontrera; le plus ordinairement il suivra la philosophie, la croyance, le parti de son père. Il acquiert ainsi le repos, la commodité, la réputation, mais

il ferme la porte à la vérité. L'homme au contraire chez qui prédomine l'amour de la vérité se préserve de l'amarrage et navigue. Il s'abstient du dogmatisme et reconnait toutes les négations opposées, murailles entre lesquelles son être est rejeté en double sens. Il se soumet à l'inconvénient du doute et de l'opinion imparfaite, mais il est candidat à la vérité, tandis que le premier ne l'est pas, et il respecte les lois les plus hautes de son être.

Il doit mesurer le cercle de la terre avec ses souliers, afin de trouver l'homme qui peut lui enseigner la vérité. Il apprendra qu'il est plus précieux et plus grand d'écouter que de parler. Heureux est l'homme qui écoute! malheureux l'homme qui parle! Pendant tout le temps que j'écoute la vérité, je me sens baigné comme dans un bel élément et je n'ai pas conscience des limites de ma nature. Les suggestions que m'apportent ce que j'entends et ce que je vois sont innombrables. Les eaux du gouffre infini entrent et sortent dans mon âme. Mais si je parle, je définis, je limite et je m'amoindris moimême. Lorsque Socrate parle, Lysis et Ménexène sont accablés de honte parce qu'ils ne peuvent parler ainsi. Mais eux aussi sont bons. Socrate a des déférences pour eux, il les aime puisqu'il leur parle. Un homme vrai et naturel contient en lui et est la même vérité qu'exprime un homme éloquent; mais l'homme éloquent semble avoir quelque chose en moins précisément parce qu'il exprime la vérité, et alors il se tourne avec plus d'inclination et de respect vers ces belles personnes silencieuses. L'ancienne sentence disait : soyons silencieux, car ainsi sont les dieux. Le silence est un dissolvant qui détruit la personnalité et nous ouvre l'accès du grand et de l'universel. Le progrès de chaque homme s'opère par une succession de maîtres; chacun d'eux à un certain moment a semblé avoir une suprême influence, mais il a été

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obligé à la fin de céder la place à un nouveau. Qu'il les accepte tous franchement. Jésus dit: Abandonne ton père, ta mère, ta maison et tes terres et suis-moi. Celui qui abandonne tout reçoit davantage. Ceci est vrai intellectuellement aussi bien que moralement. Chaque nouvel esprit que nous approchons semble exiger l'abdication de toutes nos possessions passées et présentes. Une nouvelle doctrine semble au premier abord une subversion complète de toutes nos opinions, de nos goûts, de notre manière de vivre. Telles ont semblé les doctrines de Swedenborg, de Kant, de Coleridge, de Cousin à plus d'un jeune homme de cette contrée. Prenez cordialement tout ce qu'ils vous donnent et remerciez-les. Épuisez-les, luttez avec eux, ne les laissez pas échapper jusqu'à ce que leurs heureux dons soient vaincus, et en peu de temps la terreur se sera évanouie, l'excès d'influence aura disparu; ils ne seront pas plus longtemps un alarmant météore, mais une claire étoile brillant avec sérénité dans votre ciel et versant sa lumière sur chacun de vos jours.

Mais tandis que l'homme se donne sans réserve à tout ce qui l'attire, parce que cela est sien, il se refuse à ce qui ne l'attire pas quelles qu'en soient la réputation et l'autorité, parce que cela n'est pas sien. L'entière confiance en soi appartient à l'intelligence. Une âme est un contrepoids pour toutes les âmes, comme une colonne d'eau capillaire est une balance de la mer. Elle doit traiter les choses, les livres et le génie souverain, comme elle doit se traiter elle-même en souveraine. Si Eschyle est en réalité l'homme que nous pensons, il n'a pas rempli encore complétement son office parce qu'il a instruit les lettrés de l'Europe pendant mille années. Maintenant il doit montrer sa valeur en devenant pour moi aussi un maître de plaisirs. S'il ne le peut pas, toute sa réputation ne lui servira de rien avec moi.

Je serais un fou de ne pas sacrifier mille Eschyles à mon intégrité. Placez-vous surtout sur ce même terrain pour considérer la vérité abstraite, la science de l'esprit. Bacon, Spinosa, Hume, Schelling, Kant et quiconque vous propose une philosophie de l'esprit ne sont plus ou moins que de maladroits traducteurs de choses qui sont dans votre conscience, que vous avez craint d'observer, peut-être même de nommer. Au lieu de trop chercher à pénétrer leur texte obscur, dites-vous qu'ils n'ont pas été heureux à vous ramener vers votre conscience. Si l'un d'eux ne l'a pu, pourquoi essayer d'un autre? Si Platon ne l'a pu, peut-être Spinosa le pourra, disonsnous; s'il ne le peut davantage, peut-être ce sera Kant. Mais lorsque tout ce travail est terminé, alors vous découvrez qu'ils n'ont pas de secret, et qu'ils ne font que ramener votre esprit dans un état simple, naturel, ordinaire, au lieu de le conduire vers des lieux in

connus.

Mais finissons-en avec ces matières didactiques. Quoique le sujet soit provoquant, je ne parlerai pas du débat ouvert entre la vérité et l'amour. Je n'aurai pas assez de présomption pour me mêler de la vieille politique des cieux; « Les chérubins savent davantage; les séraphins aiment plus » : les dieux décideront leurs propres querelles. Mais je ne puis exposer même froidement les lois de l'intelligence, sans donner un souvenir à cette classe élevée et solitaire d'hommes qui ont été ses prophètes et ses oracles, les grands prêtres de la raison pure, les trismégistes, les promulgateurs des principes de la pensée de siècle en siècle. Lorsqu'à de longs intervalles nous jetons les yeux sur leurs pages abstruses, merveilleux semblent le calme et le grand air de ces rares et grands souverains spirituels qui se sont promenés dans le monde, -ceux de la vieille religion,-adorateurs d'une sagesse qui rend les saintetés du christianisme comme parvenues

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