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Il fut donné à ses disciples de séparer l'idée de duréc, des éléments moraux, d'enseigner l'immortalité de l'àme comme une doctrine, et de la prouver. Mais dès le moment où cette doctrine de l'immortalité était enseignée séparément, l'homme était déjà tombé d'un degré. Pendant le temps de l'amour, dans l'adoration de l'humilité, il n'est pas question de durée. Aucun homme inspiré ne se pose ces questions et ne s'abaisse jusqu'à ces preuves. L'âme est vraie avec elle-même, l'homme dans lequel elle est répandue ne peut s'écarter du présent qui est infini pour aller chercher un futur qui serait fini.

Ces questions, que nous avons l'ambition de poser au sujet de l'avenir, sont un aveu du péché. Dieu n'a point de réponse pour elles. Aucune réponse en paroles ne peut répondre à une question posée par les choses. Ce n'est pas un décret arbitraire de Dieu, mais la nature de l'homme elle-même qui jette un voile sur les faits de demain; car l'âme n'a à nous donner à déchiffrer aucun autre problème que celui de la cause et de l'effet. Grâce à ce voile qui couvre les événements, elle enseigne aux enfants des hommes à vivre dans le jour présent. La seule manière d'obtenir une réponse à ces questions est d'abandonner toute basse curiosité, de nous laisser emporter par les flots du temps qui nous entraînent dans les secrètes profondeurs de la nature, de travailler et de vivre, de vivre et de travailler encore, et alors, insensiblement, l'âme en avançant se trouve avoir formé pour elle une nouvelle condition; et les questions et les réponses à ces questions ne forment plus qu'une seule et même chose.

Ainsi c'est l'âme qui perçoit et révèle la vérité. A la clarté de cette flamme sereine, impersonnelle, parfaite, qui brille jusqu'à ce qu'elle dissolve toutes les choses dans les vagues et les lames d'un océan de lumière, nous

nous voyons et nous nous connaissons les uns les autres, nous comprenons quel esprit chacun de nous possède. Qui donc peut montrer les fondements de sa connaissance du caractère de certains individus dans son cercle d'amis? aucun homme ne le peut. Cependant leurs actes et leurs paroles ne peuvent parvenir à nous donner le change. Quoique nous ne sachions rien de mauvais sur son compte, nous ne nous confierons pas à l'homme que voilà. Des signes authentiques, au contraire, se sont manifestés pour nous indiquer que nous pouvions nous confier à cet autre, que son caractère est digne de notre intérêt, bien que nous l'ayons rarement rencontré. Nous nous connaissons parfaitement les uns les autres, nous comprenons lesquelles d'entre nos actions ont été en rapport avec notre caractère, nous comprenons si ce que nous enseignons ou contemplons n'est qu'une inspiration ou est en outre un honnête effort.

Tous nous sommmes d'excellents juges des esprits. C'est notre vie et notre puissance spontanée qui possèdent cette diagnostique et non pas notre entendement. Tout ce qui compose la société, son commerce, sa religion, ses amitiés, ses querelles, n'est qu'une immense investigation judiciaire du caractère. En pleine cour d'assises ou en petit comité, ou encore par la simple confrontation de l'accusateur et de l'accusé, tous les hommes se présentent pour être jugés. Malgré leur volonté, ils laissent voir ces bagatelles qui nous aident à lire dans le caractère. Mais qui juge et que jugeons-nous? Ce n'est pas notre entendement qui juge. Ce n'est pas par la ruse ni par la science que nous lisons dans les caractères. Non, la sagesse de l'homme sage consiste en ceci qu'il ne juge pas les hommes, qu'il les laisse se juger euxmêmes, et se contente ensuite de lire et d'exprimer le verdict qu'ils ont porté sur eux-mêmes.

La volonté privée est ainsi anéantie par la vertu de

cette inévitable nature, et grâce à elle, malgré tous nos efforts et toutes nos imperfections, votre génie parlera d'après vous-même, et le mien parlera d'après moimême. Nous apprendrons ce que nous sommes, non pas volontairement, mais involontairement. Les pensées viennent dans nos esprits par des avenues que nous n'avions jamais laissées ouvertes; les pensées sortent de notre esprit par des avenues que nous n'avions jamais volontairement ouvertes. Notre caractère enseigne malgré notre volonté. L'index infaillible du vrai progrès, c'est le ton que prend l'homme. Ni son âge, ni son éducation, ni sa société, ni ses livres, ni ses actions, ni ses talents, ni toutes ces choses ensemble ne peuvent l'empêcher d'être plein de déférence pour un homme d'un esprit plus haut que le sien propre. Ses mœurs, ses formes de discours, le ton de ses sentences, l'édifice, dirais-je presque, de toutes ses opinions, nous confesseront s'il a ou s'il n'a pas trouvé en Dieu son asile; toutes ces choses nous confesseront involontairement ce fait, qu'il brave ou non leur aveu. Mais s'il a trouvé son centre, la Divinité brillera dans sa personne à travers tous les déguisements de l'ignorance, du tempérament et des circonstances défavorables. Le ton de celui qui cherche est un, le ton de celui qui possède est autre.

La grande différence qu'il y a entre les maîtres sacrés et littéraires, entre des poëtes comme Herbert et des poëtes comme Pope; entre des philosophes comme Spinosa, Kant et Coleridge, et des philosophes comme Locke, Paley, Mackintosh et Stewart; entre ces hommes du monde qui sont tenus pour d'accomplis causeurs, et ces quelques rares et fervents mystiques, prophétisant à demi insensés, sous l'infinitude de leur pensée, c'est que les uns parlent du dedans, parlent comme possesseurs du fait et même comme en faisant partie; et que les autres parlent du dehors comme de simples spectateurs, ou en

core comme des hommes qui ont connaissance du fait par le témoignage de tierces personnes. Il est inutile de vouloir me prêcher du dehors; je puis faire moi-même la même chose trop aisément. Jésus parle toujours du dedans et d'une hauteur qui domine toutes les autres. C'est là qu'est le miracle. Mon âme croit d'avance à la vérité des paroles qui vont être prononcées. Tous les hommes sont continuellement dans l'attente de l'apparition d'un tel maître. Mais si la voix de l'homme ne part pas du sanctuaire où la parole ne fait qu'un avec celui qui l'exprime, qu'il le confesse humblement.

La même omniscience coule dans l'intelligence et y crée ce que nous appelons le génie. Beaucoup de la sagesse du monde n'est pas sagesse; les plus illuminés d'entre les hommes ne sont pas des écrivains et n'en sont pas moins supérieurs à toute réputation littéraire. Nous ne sentons pas de divine présence au milieu de la multitude des scholars et des auteurs; nous sommes frappés par leur adresse et leur habileté plus que par leur inspiration; ils ignorent d'où leur vient leur lumière, et ils l'appellent leur propre lumière; leur talent est quelque faculté exagérée, quelque membre trop développé, si bien que leur force est une maladie : dans ces occasions, les dons intellectuels ne font pas sur nous l'impression de la vertu, mais presque l'impression du vice, et nous sentons que les véritables talents d'un homme sont toujours en rapport avec ses progrès dans la vérité. Mais le génie est religieux; le génie n'est qu'une part plus grande du cœur commun à tous les hommes donnée à certains individus. Le grand génie n'est pas anormal; mais il est semblable aux hommes, et est pour ainsi dire encore plus humain qu'eux. Il y a chez tous les grands poëtes une sagesse d'humanité supérieure à tous leurs autres talents. L'auteur, le bel esprit, l'homme de parti, le gentleman ne prennent pas chez eux la place de l'hom

me. L'humanité brille dans Homère, dans Chaucer, dans Spenser, dans Shakspeare, dans Milton. Ils se contentent de la vérité et s'appuient sur une base positive. Ils semblent froids et flegmatiques à ceux dont le goût a été blasé et épicé par les passions frénétiques et les couleurs violentes des productions d'écrivains inférieurs, mais populaires; car ils sont poëtes simplement par le libre accès qu'ils ouvrent en eux à l'âme curieuse qui contemple et bénit les choses qu'elle a faites. L'âme est supérieure à sa science; elle est plus sage qu'aucune de ses œuvres. Le grand poëte nous fait sentir notre propre richesse, et par là nous fait moins penser à ses compositions. La plus grande leçon qu'il fasse à notre esprit, c'est de nous enseigner à mépriser tout ce qu'il a fait. Shakspeare nous élève à une telle hauteur d'intelligente activité, qu'il suggère à notre esprit l'existence de richesses auprès desquelles les siennes elles-mêmes ne sont que pauvretés; nous sentons alors que les œuvres splendides qu'il a créées, et que dans d'autres heures nous exaltons comme une sorte de poésie existant par ellemême, ne sont pas attachées plus étroitement à la nature que l'ombre d'un voyageur passager n'est attachée au rocher. L'inspiration qui s'est exprimée dans Hamlet et dans Lear peut exprimer à jamais, époque après époque, d'aussi bonnes choses. Pourquoi donc tiendrionsnous compte d'Hamlet et de Lear, comme si nous ne possédions pas l'âme qui les a laissés échapper de même que les syllabes tombent de la langue?

Cette énergie ne descend dans la vie individuelle qu'à la condition de posséder entièrement l'individu. Elle descend chez les humbles et les simples; elle vient à quiconque se dépouille de tout ce qui est orgueil et de tout ce qui n'est pas lui; elle arrive sous la forme de l'intuition, elle apparaît avec sérénité et grandeur. Lorsque nous voyons les hommes qu'elle habite, nous appre

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