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de pensées vers lesquelles les autres hommes ne s'élèvent qu'avec travail et difficulté; il n'a qu'à ouvrir les yeux pour voir les choses dans une vraie lumière et dans de larges relations, tandis que les autres hommes doivent faire subir à leur pensée de pénibles corrections et garder un œil vigilant sur les sources de l'erreur. Voilà le service du grand homme. Il n'en coûte rien à une belle personne pour peindre son image à nos yeux et cependant combien splendide est ce bienfait ! Il n'en coûte pas davantage à un homme sage pour communiquer ses qualités aux autres hommes. Chacun fait sa meilleure chose le plus aisément. Peu de moyens, beaucoup d'effet. Il est grand celui qui l'est par la nature et qui ne rappelle en rien les autres hommes.

Mais il doit entrer en rapport avec nous et notre vie recevoir de sa part quelques promesses d'explications. Je ne puis pas dire précisément ce que je voudrais savoir, mais j'ai remarqué qu'il y a des personnes qui, par leur caractère et leurs actions, répondent à des questions que je n'ai pas l'habileté de poser. Un homme répond à quelque question qu'aucun de ses contemporains n'a posée et reste isolé. Les religions et les philosophies passées ou en train de passer répondent à quelque autre question. Certains hommes nous impressionnent comme de riches possibilités, mais inutiles à eux-mêmes et à leur temps, jouets peut-être de quelque instinct qui court dans l'air, ils ne répondent pas à notre besoin immédiat. Mais les grands sont tout près de nous, nous les connaissons à première vue. Ils satisfont à notre attente, ils arrivent à l'heure voulue. Ce qui est bon, effectif, fécond, se crée une demeure, des moyens d'exister, des alliés. Une pomme naturelle d'une espèce simple produit sa graine, une pomme d'une nature double ne la

'Ces mots sont en français dans l'original.

produit pas. Un homme est-il placé dans le lieu qui lui convient, il est ingénieux, inventif, fertile, magnétique, et pour exécuter son dessein crée des armées innombrables. La rivière creuse ses propres rivages, chaque idée légitime se fait sa route et se crée son bien-être, crée des moissons pour se nourrir, des institutions pour s'exprimer, des armes pour combattre, des disciples pour se commenter. Le véritable artiste a pour piédestal notre planète, mais l'aventurier après des années et des années de lutte ne possède de la terre que l'espace compris sous ses souliers.

Nos discours habituels se rapportent à deux genres d'utilité et de service de la part des hommes supérieurs. Le don direct flatte la croyance primitive de l'homme, le don d'un aide métaphysique ou matériel, le don de la richesse, de l'éternelle jeunesse, de la beauté corpcrelle, de l'art de guérir, du pouvoir magique, de la prophétie. L'enfant croit qu'il y a un maître qui peut lui vendre la sagesse. Les églises croient à la vertu attribuée à certaines choses. Mais, en stricte réalité, nous ne connaissons que fort peu le service direct. L'aide que nous tirons des autres hommes est mécanique, comparée avec les découvertes que nous faisons dans la nature qui est en nous. Ce qui est enseigné de cette façon est délicieux à accomplir et son effet subsiste. Les droits moraux sont au centre et vont de l'intérieur de l'âme à l'extérieur. Donner, est contraire à la loi de l'univers. Servir les autres, c'est nous servir. Je dois m'absoudre moi-même. Occupe-toi de tes affaires, imbécile, dit l'esprit ; avec qui veux-tu entrer en commerce, avec les cieux ou avec la multitude? Le service indirect, au contraire, demeure. Les hommes ont une qualité pittoresque, ou autrement dit représentative, et nous servent par l'intelligence. Bohme et Swedenborg virent que les choses étaient des représentations; les hommes aussi sont des représentations;

premièrement des choses, secondement des idées. Ainsi que les plantes convertissent les minéraux en nourriture pour les animaux, ainsi chaque homme convertit quelque rudiment matériel de la nature en quelque chose d'utile à l'homme. Les inventeurs du feu, de l'électricité, du magnétisme, du fer, du plomb, du verre; de la toile, de la soie, du coton; les inventeurs d'outils, l'inventeur du système décimal, le mécanicien, le musicien ont ouvert chacun, dans sa voie, une route facile pour tous les hommes à travers des confusions impossibles et inconnues. Chaque homme, par des liens secrets, est enchaîné à quelque district de la nature dont il est l'agent et l'interprète; comme Linnée l'est des plantes, Huber des abeilles, Fries des lichens, Van Mons des poires, Dalton des formes atomiques, Euclide des lignes, Newton des fluxions.

L'homme est le centre de la nature, et de ce centre, il noue et établit des relations avec chaque chose fluide ou solide, matérielle ou élémentaire. La terre roule, chacune de ses mottes et de ses pierres arrive à son tour à son méridien, de sorte que chaque organe, chaque fonction, chaque acide, chaque cristal, chaque grain de sable ont une relation avec le cerveau de l'homme. Ces choses attendent longtemps, mais leur tour vient enfin. Toute plante a son parasite, toute chose créée son amant et son poëte. Justice a déjà été rendue à la vapeur, au fer, au bois, au charbon, à l'aimant, à l'iode, au blé, au coton; mais combien ils sont peu nombreux les matériaux utilisés jusqu'à présent par nos arts! La masse des créatures et des qualités est encore cachée et expectante. Il semble que chacune d'elles attende, comme les princesses enchantées dans les contes de fées, un libérateur humain prédestiné. Chacune d'elles doit être désenchantée et marcher à la lumière du jour sous une forme humaine. L'histoire des

découvertes semble nous montrer que la vérité, mûre déjà ou encore latente, s'est formé un cerveau pour la pénétrer et la comprendre. L'aimant doit se faire homme et s'incarner dans un Gilbert, dans un Swedenborg, dans un Oerstedt avant que l'esprit humain en général arrive à s'entretenir de sa puissance.

Si nous nous limitons aux premiers avantages, nous voyons qu'une grâce sobre est attachée aux royaumes minéraux et botaniques; grâce qui, dans les moments les plus élevés, se manifeste à nous comme le charme de la nature. La lumière et les ténèbres, la chaleur et le froid, la faim et l'assouvissement de la faim, le doux et l'amer, le solide, le liquide et le gaz nous entourent, comme d'une guirlande de plaisirs, et par leur agréable querelle trompent les jours de notre vie. L'œil répète chaque jour le premier éloge des choses, « il vit que cela était bon.» Nous savons où les trouver leurs avantages, et ces artisans de nos plaisirs gagnent en agréments et en utilité après quelques expériences et après avoir servi quelque temps à nos besoins. Nous sommes, en outre, destinés à conquérir de plus hauts avantages. Quelque chose manque à la science jusqu'à ce qu'elle se soit humanisée. La table des logarithmes est une chose, mais son application vitale, son rôle dans la botanique, la musique, l'optique et l'architecture en sont une autre. Les mathématiques, l'anatomie, l'architecture, l'astronomie ont des progrès et des alliances dont nous ne nous doutons pas d'abord, et qui, par leur union avec la volonté et l'intelligence, s'élèvent peu à peu dans les sphères de la vie et se manifestent dans la conversation, le caractère et la politique.

Mais cela vient plus tard. Nous ne parlons maintenant que de nos relations avec ces choses dans leur propre sphère, et de la manière dont elles semblent attirer vers elle, quelque grand génie, qui s'occupe toute

sa vie durant d'une seule d'entre elles. La possibilité de l'interprétation consiste dans l'identité de l'observateur avec la chose observée. Chaque chose matérielle a son côté céleste, possède au-delà de l'humanité sa traduction dans la sphère spirituelle et céleste où elle joue un rôle aussi indestructible qu'aucune autre chose. Toutes les choses montent continuellement vers ces hauteurs spirituelles où elles trouvent leur fin. Les gaz se condensent en firmament solide; la masse chimique se transforme en plante et croît, arrive jusqu'à l'homme et pense. Mais, en outre, l'objet du mandat détermine le vote du représentant. L'homme n'est pas seulement représentant des choses, mais encore participant aux choses. Le semblable ne peut être connu que par le semblable. La raison qui explique comment l'homme connaît les choses, c'est qu'il fait partie d'elles, qu'il est sorti comme elles de la nature. L'homme, chlore animé, connaît naturellement les propriétés du chlore; zinc incarné, il a la connaissance du zinc. Leurs qualités déterminent sa carrière; il peut bien publier leurs vertus, car ces vertus le composent lui-même. L'homme, formé de la poussière du monde, n'oublie pas son origine, et toutes les choses qui sont encore inanimées raisonneront un jour et parleront. La nature, inédite encore, verra tous ses secrets expliqués. Nous pouvons dire que ses montagnes se pulvériseront en d'innombrables Werners, Van Buchs, Beaumont, et que le la boratoire de l'atmosphère contient dans ses alambics je ne sais combien de Berzélius et de Davys non encore dégagés.

Ainsi, nous nous asseyons auprès de notre foyer, et nous sommes, pour ainsi dire, répandus jusqu'aux pôles de la terre. Cette quasi omniprésence supplée à l'imbécillité de notre condition. Dans un de ces jours célestes où le ciel et la terre se rencontrent et se prêtent mu

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