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tuellement leurs ornements, il nous semble misérable de ne pouvoir jouir de cette journée que par un seul corps; nous voudrions avoir mille têtes, mille corps, afin de célébrer son immense beauté dans des lieux et des contrées innombrables. Est-ce là une imagination? de bonne foi, ne sommes-nous pas multipliés par nos voisins? Combien nous adoptons aisément leurs travaux. Chaque vaisseau qui arrive en Amérique doit sa carte marine à Colomb. Chaque roman et chaque nouvelle doivent leur existence à Homère. Chaque charpentier qui amincit le bois avec un rabot est redevable envers le génie d'un inventeur oublié. La vie de l'homme est entourée comme d'une ceinture, d'un zodiaque de sciences, des contributions des hommes qui ont péri pour ajouter à notre ciel leur étincelle de lumière. Le mécanicien, le courtier, le jurisconsulte, le physicien, le moraliste, le théologien, tout homme enfin (tout autant au moins qu'il possède quelque science), sont les dessinateurs et les régulateurs des longitudes et des latitudes de notre condition. Ces constructeurs de routes nous enrichissent de tout côté. Nous devons élargir l'arène de notre vie et multiplier nos relations. Nous gagnons autant en découvrant une nouvelle propriété dans notre vieux globe qu'en découvrant une nouvelle planète.

Nous sommes trop passifs dans la réception de ces aides matériels ou semi-matériels. Nous ne devons pas être des sacs et des estomacs. Pour monter d'un degré plus haut, disons que nous sommes mieux servis par notre sympathie. L'activité est contagieuse; l'habitude de regarder du côté où regardent les autres, de converser avec les mêmes choses, dépouille ces choses du charme qui les entourait. Napoléon disait : « Il ne faut pas combattre trop longtemps avec un même ennemi, vous finirez par lui apprendre tout votre art de la guerre. >> Causez beaucoup et souvent avec un homme d'un esprit

vigoureux, vous acquérez très vite l'habitude de voir les choses sous la même lumière que lui, et à chaque occasion vous anticipez sur sa pensée.

Les hommes sont secourus par l'intelligence et l'affection. Tout autre secours n'est qu'une fausse apparence. Si vous affectez de me donner le pain et le feu, je ne tarderai pas à m'apercevoir que j'en paye plus que le prix, et à la fin ce service me laissera tel qu'il m'a trouvé, ni meilleur, ni pire; mais toute force morale et spirituelle est un bien positif. Elle sort de vous, que vous le vouliez ou non, et me profite à moi qui n'y avais jamais songé. Je ne puis entendre parler d'un acte de vigueur personnelle, d'une grande puissance dans l'accomplissement de desseins arrêtés sans sentir en moi une fraîche résolution. Nous sommes pris d'émulation pour toutes les actions de l'homme. Le jugement porté par Cecil sur sir Walter Raleigh: « Je sais qu'il peut terriblement travailler, »a en lui une impulsion électrique. Tels sont les portraits de Clarendon; d'Hampden, qui était d'une industrie et d'une vigilance que ne pouvaient surpasser et abattre les plus laborieux, qui avait en lui des parties que ne pouvaient surprendre et tromper les plus habiles et les plus subtils, et un courage personnel égal à ses meilleures parties; de Falkland, qui était un si sévère adorateur de la vérité, qu'il aurait autant aimé voler que n'être pas semblable à lui-même. Nous ne pouvons lire Plutarque sans sentir notre sang couler plus vite, et j'accepte pleinement les paroles du Chinois Mencius : « Un sage est le précepteur de cent siècles. Lorsqu'ils entendent parler des manières de Loo, le stupide devient intelligent et l'indécis se détermine. >>

C'est là la morale de la biographie; cependant il est dur pour nous que des hommes morts depuis longtemps nous touchent plus au vif que nos compagnons dont les noms ne dureront pas autant. De quelle impor

tance est l'homme auquel je n'ai jamais pensé; mais, au contraire, ceux-là peuplent nos solitudes, secourent notre génie et nous inspirent d'une manière merveilleuse. L'amour a le pouvoir de discerner la destinée d'un homme mieux que cet homme lui-même, et de l'attacher à son œuvre par d'héroïques encouragements. Quelle chose est plus éclatante dans l'amitié que cette sublime attraction vers toute vertu qui est en nous? Nous ne pensons plus médiocrement de nous-mêmes et de la vie. Nous sommes portés vers le même dessein que notre ami et le métier des pauvres gens qui piochent le long du chemin n'est plus une honte pour

nous.

C'est dans cette catégorie de faits que rentre l'hommage, très pur je pense, qué les hommes de tous les rangs payent au héros du jour, depuis Coriolan et Gracchus, jusqu'à Pitt, Lafayette, Wellington, Webster. Entendez les applaudissements dans la rue! le peuple ne peut le contempler assez; ils se réjouissent dans la vue de cet homme : Quel front! quels yeux! quelles épaules d'Atlas et quel corps! Chariot héroïque ayant en lui une égale force intérieure pour guider cette grande machine! Le plaisir de rencontrer la plénitude de l'expression dans des choses qu'ils jugent embarrassantes et difficiles d'après leur expérience particulière, s'élève plus haut et constitue le secret de la joie qu'inspire aux lecteurs le génie littéraire. Rien n'est oublié avec ces vrais génies, et ils savent allumer assez de feu pour pouvoir fondre tous les minéraux de la montagne. Le principal mérite de Shakspeare c'est que, peut-être, de tous les hommes il est celui qui comprend le mieux le langage anglais et peut le mieux dire ce qu'il veut dire. Cependant, ces portes grandes ouvertes, ces canaux si désobstrués, du langage, ne nous apportent, après tout, que l'idée de richesses et d'une heureuse

constitution. Le nom de Shakspeare suggère de plus purs bienfaits intellectuels.

Leurs médailles, leurs épées, leurs habits armoriés, ne sont pas capables de faire aux sénateurs un compliment comparable à celui qui consiste à adresser à un être humain des pensées d'une certaine hauteur et qui présupposent une assez grande intelligence pour les saisir. Cet honneur, qu'il ne nous est possible d'obtenir à grand'peine qu'une ou deux fois pendant le cours de notre vie, le génie nous le fait perpétuellement, content si dans l'espace d'un siècle son hommage est accepté une fois ou deux. Ces grands génies, qui nous indiquent la valeur de la matière, descendent à une sorte de condition comparable à celle des cuisiniers et des confectionneurs lorsque apparaissent les grands génies indicateurs des idées. Le génie est le naturaliste ou le géographe des régions supersensibles, il domine leur mappemonde et refroidit notre affection pour les vieux champs de bataille de l'activité en nous en faisant connaître de nouveaux. Nous acceptons alors ces choses comme étant la réalité, dont le monde avec lequel nous avons conversé n'est que l'ombre sensible.

Nous allons au gymnase et à l'école de natation pour voir la puissance et la beauté du corps. Nous éprouvons le même plaisir et nous avons plus de profit à observer les faits intellectuels de tout genre, les faits de la mémoire, des combinaisons mathématiques, les changements de l'imagination, même la versatilité et la concentration de l'esprit, car ces actes exposent et laissent voir les organes invisibles et les membres de l'esprit qui correspondent membre pour membre aux organes du corps. Nous entrons ainsi dans un nouveau gymnase, nous apprenons à reconnaître les hommes d'après leurs véritables marques, nous apprenons, selon les paroles de Platon, à reconnaître ceux qui, sans l'aide des yeux ou d'aucun

autre sens, marchent vers la vérité et l'être. En première ligne parmi ces activités, se trouvent les soubresauts, les appels magiques, les résurrections opérées par l'imagination. Lorsque cette faculté est éveillée, il semble que la force de l'homme soit dix fois plus grande. Elle ouvre en nous le sentiment délicieux de la grandeur indéterminée et inspire d'audacieuses habitudes morales. Nous sommes élastiques comme un gaz. Une sentence lue dans un livre, un mot tombé de la conversation, délivre notre imagination et lui ouvre l'espace. Nos têtes touchent aussitôt aux astres et nos pieds foulent le sol de l'abîme. Ce bienfait est réel, parce que nous avons droit à ces dilatations spirituelles, et qu'une fois que nous avons brisé nos liens, nous ne sommes plus les misérables pédants que nous étions jadis.

Ces hautes fonctions de l'intelligence sont tellement unies entre elles, qu'un certain pouvoir imaginatif apparaît ordinairement chez tous les esprits éminents, même chez les arithméticiens de première classe, mais spécialement chez les hommes méditatifs, d'une habitude de pensée intuitive. Cette classe d'hommes nous sert, parce qu'ils ont à la fois la perception de l'idéalité et la perception de la réaction. Les yeux de Platon, de Shakspeare, de Swedenborg, ne se ferment jamais sur aucune de ces deux lois. La perception de ces lois peut nous servir à mesurer la grandeur de l'esprit. Les petits esprits sont petits parce qu'ils ne peuvent pas les voir.

Mais les fêtes elles-mêmes ont leur dégoût. Notre amour de la raison dégénère en idolâtrie pour ceux qui en sont les hérauts. Les exemples de cette oppression se présentent surtout quand un esprit d'une puissante méthode a instruit les hommes. La domination d'Aristote, l'astronomie ptolémaïque, le crédit dont jouissent Luther, Bacon, Locke; en religion, l'histoire des hiérarchies et des saints, les sectes qui ont pris le nom de

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