Images de page
PDF
ePub

leur fondateur sont de cet ordre. Hélas! chaque homme est une victime de ce genre. L'imbécillité des hommes amène toujours l'impudence du pouvoir. Le plaisir du talent vulgaire, c'est d'éblouir et d'enchaîner le spectateur. Mais le vrai génie cherche à nous défendre de luimême. Le vrai génie ne cherche pas à nous appauvrir, mais à nous délivrer et à nous douer de nouveaux sens. Si un homme sage apparaissait dans nos villages, il créerait pour ceux qui causeraient avec lui une nouvelle connaissance de la richesse, en leur faisant ouvrir les yeux sur des avantages qu'ils n'ont pas observés; il établirait une science d'immuable égalité, nous calmerait en nous donnant l'assurance que nous ne pouvons être trompés, et apprendrait à chacun de nous à discerner les échecs possibles et les garanties de sa condition. Les riches verraient leurs malheurs et leur pauvreté, les pauvres leurs ressources et les moyens qu'ils possèdent d'échapper au danger.

Mais la nature amène toutes les choses en temps convenable; la rotation est son remède. L'âme est impatiente de maîtres et passionnée de changements. Les chefs de maison disent d'un domestique précieux pour exprimer son mérite: Il a vécu longtemps avec moi. Nous sommes des tendances, ou pour mieux dire des symptômes; aucun de nous n'est complet. Nous allons, nous touchons et nous essuyons l'écume de bien des existences. La rotation est la loi de la nature. Lorsque la nature reprend un des grands hommes qu'elle avait envoyés, le peuple explore l'horizon, regardant s'il voit venir son successeur; mais personne ne vient, ni ne viendra. La classe à laquelle il appartient est éteinte avec lui. L'homme qui lui succédera apparaîtra dans des conditions et des lieux tout à fait différents. Ce n'est plus Franklin, ni Jefferson; c'est maintenant quelque grand négociant, c'est un constructeur de routes,

puis un pêcheur, puis un aventurier chasseur de buffles, ou un général à demi sauvage des États de l'ouest. Ainsi nous avons contre les plus grossiers de nos maitres l'avantage du changement. Nous pouvons nous arrêter et ne plus continuer à les suivre; mais nous avons un plus beau remède contre la domination de nos maîtres les meilleurs; c'est que le pouvoir qu'ils manifestent ne leur appartient pas. Lorsque nous sommes exaltés par les idées, nous ne devons pas cet enthousiasme à Platon, mais à l'idée même dont Platon, lui aussi, est le débiteur.

Je ne dois pas oublier que nous avons tous une dette spéciale envers une chose particulière. La vie est une échelle de degrés. Il y a de larges intervalles entre les divers rangs de nos grands hommes. Dans tous les siècles, le genre humain s'est attaché à quelques personnes, qui, soit par la qualité de l'idée qui était incarnée en eux, soit par la réceptibilité plus grande de leur être, ont été destinées à la situation de chefs des hommes et de législateurs. Ceux-là nous enseignent les qualités de la nature primordiale, nous font connaître la constitution des choses. Jour après jour, nous nageons dans une rivière d'illusions trompées, nous nous amusons ardemment de maisons et de villes bâties en l'air, dont les hommes sont dupes. Mais la vie est une chose sincère. Dans nos intervalles lucides, nous disons : qu'une porte s'ouvre enfin pour me conduire vers les réalités; assez longtemps j'ai porté le bonnet du fou. Nous chercherons alors à connaître la pensée de notre économie et de notre politique. Mettez-nous en possession des divines sphères, et si les personnes et les choses sont privées de la musique céleste, faisons-leur entendre ses accords. Nous avons été privés de notre raison; mais il existait des hommes sains qui jouissaient d'une existence riche et de nombreuses relations avec les choses. Ce qu'ils

connaissent, ils le savent pour nous. Avec chaque nouvel esprit transpire un nouveau secret de la nature, et la Bible ne sera pas fermée jusqu'à ce que le dernier grand homme soit né. Ces hommes corrigent en nous le délire des esprits animaux, nous enseignent la réserve et nous font don de nouveaux élans et de nouveaux pouvoirs. La vénération du genre humain les place au plus haut sommet. Voyez la multitude des statues, des peintures, des inscriptions qui nous rappellent leur génie dans chaque cité, chaque village, chaque maison, chaque vaisseau; «< toujours les fantômes de ces frères plus su<«< blimes, mais du même sang que nous, se lèvent sous <«< nos yeux; dans toutes nos fonctions même les plus <«< humbles, ils nous commandent par des regards pleins « de beauté et des mots pleins de l'esprit du bien. »

De quelle manière commenter le bienfait distinct des idées, le service rendu par les hommes qui font entrer les vérités morales dans l'esprit général? Je suis affligé toute ma vie durant par le tarif des prix à payer. Si je travaille dans mon jardin, si j'émonde un arbre fruitier, je me trouve bien assez occupé, et je pourrais indéfiniment continuer la même occupation. Mais il me vient à l'esprit qu'une journée s'est passée, et que j'ai perdu ses heures précieuses en ne faisant rien en réalité. Je vais à Boston ou à New-York, je cours çà et là pour mes affaires; je les ai terminées; mais le jour, lui aussi, est terminé. Je suis tourmenté par le souvenir du prix que je paye pour un misérable avantage. Je me rappelle alors la féerique Peau d'Ane; quiconque s'asseyait dessus voyait s'accomplir son désir; mais avec chaque souhait disparaissait aussi un morceau de cette peau. Je vais à une convention de philanthropes, et, malgré tous mes efforts, je ne puis détourner mes yeux de l'horloge. Cependant au milieu de cette société apparaît quelque belle âme peu instruite des personnes et des partis, de Cuba

et de la Caroline, mais qui m'annonce une loi qui régit toutes ces choses particulières, me donne l'assurance qu'il existe une équité qui annule les ruses de tout joueur fripon, ruine tout égoïste, et m'apprend que je suis indépendant des conditions du lieu, du temps, du corps humain ; cet homme me délivre, et j'oublie l'horloge. Mes mauvaises relations avec les hommes sont rompues. Je suis guéri de mes blessures. Je deviens immortel en comprenant que je possède des biens incorruptibles. Dans notre monde il y a une grande compétition entre le riche et le pauvre. Nous vivons dans un marché où il y a seulement tant de blé, tant de bois, tant de terre, et où il semble que je ne puisse posséder sans violer en quelque sorte les manières affectueuses et polies. Personne n'est joyeux de la gaieté d'un autre ; notre système est un système de guerre, d'injurieuse supériorité. Chaque enfant de la race saxonne est élevé pour désirer d'être le premier. C'est là notre système ; l'homme mesure sa grandeur par les regrets, les envies et les haines de ses compétiteurs. Mais dans ces nouvelles régions de la vérité morale où je suis entré, il y a de l'espace; là les exclusions n'existent pas, ni l'orgueil de soi-même.

J'admire les grands hommes de toutes les classes, ceux qui s'appuient sur les faits et ceux qui s'appuient sur la pensée, je les aime rudes et doux, fléaux de Dieu et délices de la race humaine. J'aime le premier César et Charles-Quint et Charles XII; j'aime Richard Plantagenet et Bonaparte. J'applaudis à un homme égal à son emploi, qu'il soit capitaine, ministre, sénateur. J'aime un maître qui se tient bien ferme sur des jambes d'acier, un maître bien né, riche, beau, éloquent, comblé de faveurs et d'avantages, entrainant tous les hommes par la fascination de son génie ét les faisant les tributaires et les soutiens de son pou

voir. L'épée, le bâton du magistrat et les talents divers qu'ils symbolisent gouvernent le monde. Mais je trouve celui-là plus grand qui peut s'annihiler luimême, lui et tous les héros en se reposant sur cet élément de la raison pure, insoucieux des personnes, en se laissant pénétrer par cette force subtile, irrésistible qui détruit en nous l'individualisme, et dont le pouvoir est si grand que devant elle le plus puissant souverain n'est pas. Alors celui-là est un monarque qui donne une constitution à son peuple, un pontife qui proclame l'égalité des âmes et relève ses serviteurs des hommages barbares qu'ils lui rendaient, un empereur qui peut ménager son empire.

Mais j'avais l'intention de spécifier un peu plus minutieusement deux ou trois points dans les services. qu'ils nous rendent. La nature n'épargne jamais l'opium et le népenthès: toutes les fois qu'elle marque ses créatures de quelque difformité et de quelque défaut, elle verse abondamment sur la plaie son essence de pavots, et le malade marche joyeusement à travers la vie ignorant de son mal et incapable de le voir, quoique le monde entier le lui montre du doigt chaque jour. Les membres indignes et offensifs de la société, les hommes dont l'existence est une peste sociale, pensent invariablement qu'ils sont des gens injustement maltraités et ne cessent pas de s'étonner de l'ingratitude et de l'égoïsme de leurs contemporains. Notre globe découvre ses vertus cachées non-seulement dans les héros et les archanges, mais même dans les bavards et les commères. N'est-ce pas une rare adresse que d'avoir déposé dans chaque créature l'inertie nécessaire, l'énergie conservatrice et résistante, la colère d'être réveillé ou changé de condition? L'orgueil de l'opinion, la certitude que nous sommes dans le droit chemin sont indépendantes de la force intellectuelle qui est dans chacun

« PrécédentContinuer »