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modifie l'air, l'attitude et l'expression de son argile. Arrière avec vos huiles et vos chevalets, votre marbre et vos ciseaux, tout cela, si ce n'est dans le but d'ouvrir vos yeux à la magie de l'art éternel, n'est qu'une hypocrite défroque.

Le rapport que toutes les œuvres d'art ont en fin de compte avec un pouvoir originel, explique les traits communs à toutes les œuvres de l'art élevé, explique comment elles sont universellement comprises, comment elles nous ramènent aux plus simples états de l'esprit, comment elles sont religieuses. Car, puisque le talent qui nous est ainsi montré est la manifestation d'une ame originale, un jet de la pure lumière, ce talent, grâce à ces conditions, produira sur nous une impression semblable à celle que nous font éprouver les objets naturels. Dans nos heures heureuses la nature ne nous paraît faire qu'une avec l'art. Et l'individu dans lequel les simples goûts et la susceptibilité à recevoir toutes les grandes influences humaines dominent les accidents d'une culture locale et spéciale est le meilleur critique d'art. Bien que nous voyagions à travers le monde pour trouver la beauté, nous devons la porter en nous, sans cela nous ne la trouverons pas. Le meilleur de la beauté consiste dans un charme que l'habileté à tracer des surfaces et des lignes ou les règles de l'art ne pourraient pas nous enseigner; c'est, à proprement parler, un rayonnement dans l'œuvre d'art, du caractère humain; une merveilleuse expression par la toile et la pierre, et le son des plus profonds et des plus simples attributs de notre nature, et qui, par conséquent, sont à la fin intelligibles pour les âmes qui ont en elles ces attributs. Dans les sculptures des Grecs, dans l'architecture des Romains, dans les peintures des maîtres toscans et vénitiens, le plus grand charme est le langage universel qu'elles parlent. Une confession, un aveu

de la nature morale, de la pureté, de l'amour, de l'espérance, respire à travers elles toutes. Les pensées et les sentiments que nous leur apportons, nous les remportons identiques mais plus brillamment illustrés dans le souvenir. Le voyageur qui visite le Vatican, et qui passe de chambre en chambre à travers les galeries de statues, les vases, les candélabres, les sarcophages, au milieu de toutes les formes de la beauté taillées dans la plus riche matière, est en danger d'oublier la simplicité des principes d'où sont sortis tous ces objets, et qu'ils ont leur origine dans les pensées et les lois de sa propre vie. Sur ces restes merveilleux il étudie les règles techniques de l'art, mais il oublie que toutes ces œuvres n'ont pas toujours été ainsi rassemblées en pléiades; qu'elles sont le produit de siècles et de contrées sans nombre, que chaque œuvre est sortie d'abord du solitaire atelier d'un artiste qui travailla peut-être dans l'ignorance de toute autre sculpture, qui créa son œuvre sans autre modèle que la vie, la vie domestique, sans autre modèle que les douleurs et les joies qui résultent des relations personnelles, les douleurs et les joies des cœurs qui battent, des regards qui se cherchent, de la pauvreté, de la nécessité, de l'espérance et de la crainte. Telles furent ses inspirations, et tels sont les effets qu'il imprime dans notre cœur et dans notre âme. L'artiste, en proportion de sa force, trouve dans son œuvre un sanctuaire où il peut déposer son caractère. Il ne doit, en aucune manière, être embarrassé et empêché par la matière destinée à son œuvre; mais, grâce à la nécessité de se traduire extérieurement lui-même, le diamant deviendra comme de la cire entre ses mains, et reproduira une image de sa personne avec sa stature et toutes ses proportions. Il n'a pas besoin de s'embarrasser d'une culture et d'une nature artificielles, ni de se demander quelle est la manière de Paris ou de Rome, mais cette

maison, ce climat, cette manière de vivre que la pauvreté et la fatalité de son berceau lui ont rendu à la fois si odieuse et si chère dans cette cabane en planches nues, bâtie dans un coin d'une ferme du New-Hampshire, ou dans cette hutte en bois, construite à la lisière de la forêt, ou dans cet étroit logement dans lequel il a souffert les privations et tout ce qui entre de prudence hypocrite dans la pauvreté des villes, lui serviront aussi bien que d'autres éléments comme symboles d'une pensée qui rayonne indifféremment à travers toutes choses.

Il me souvient que, dans mes jeunes années, lorsque j'entendais parler des merveilles de la peinture italienne, je me figurais les grandes peintures pareilles à de gigantesques étrangers; j'imaginais quelque surprenante combinaison de couleur et de forme, une merveille lointaine, les perles et l'or unis ensemble. Tout cela agissait sur mon esprit comme les étendards et les drapeaux de la milice qui agitent et secouent tant de folles imaginations sous les yeux des enfants. Je partis donc pour voir et acquérir je ne sais trop quoi. Lorsqu'à la fin je vins à Rome, et que je vis ces peintures de mes propres yeux, je trouvai que le génie laissait aux novices le gai, le fantasque et le prétentieux, et que ses tendances allaient directement au simple et au vrai; qu'il était familier et sincère; qu'il était le vieux, l'éternel fait que j'avais déjà rencontré sous tant de formes, avec lequel j'avais vécu, qu'il était pour ainsi dire le simple vous et moi que je connaissais si bien, et que j'avais laissé chez moi dans tant de conversations. J'avais déjà fait la même expérience dans une église de Naples. Là je vis qu'autour de moi rien n'était changé si ce n'est le lieu, et je dis en moi-même : ô toi, fol enfant, es-tu venu de si loin, as-tu donc traversé mille lieues d'eau salée pour t'apercevoir que ce qui, pour toi, est parfait dans ces lieux est la même chose parfaite que tu as laissée dans ton

pays. Ce fait, je l'expérimentais encore dans les chambres de sculpture de l'Académie de Naples, et lorsque je revins à Rome, et que je vis les peintures de Raphaël, de Michel-Ange, de Sacchi, de Titien et de Léonard de Vinci. Ce fait, qui me suivait partout, je pouvais lui dire comme Hamlet, à l'ombre de son père : « Quelle vieille taupe! comme tu marches promptement sous la terre. » Il avait voyagé à mes côtés; j'imaginais que je l'avais laissé à Boston, et je le retrouvais au Vatican, à Milan, à Paris, qui rendait tous mes voyages aussi ridicules que le mouvement d'un moulin. C'est pourquoi maintenant je demande aux peintures qu'elles me ramènent à mon pays et qu'elles me replacent dans ma vie domestique 1, et non qu'elles m'éblouissent. Les peintures ne doivent pas être trop pittoresques. Rien n'étonne plus les hommes que le sens commun et les simples actions. Toutes les grandes actions ont été simples, toutes les grandes peintures le sont aussi.

La transfiguration de Raphaël est un exemple éminent de ce mérite particulier. Une calme et bienfaisante beauté brille sur toute cette peinture et va directement an cœur; il semble presque qu'elle vous appelle par votre nom. La douce et sublime physionomie de Jésus est au-dessus de toute espèce de louanges, et cependant combien elle désappointe toutes les suppositions fleuries que nous avions formées d'avance. Cette physionomie est si familière, si simple, si domestique, qu'en la voyant il semble que nous rencontrions un ami. La science des amateurs de peinture a son prix; mais ne prêtes pas l'oreille à leurs critiques lorsque ton cœur est ému. Ce tableau n'a pas été peint pour eux, il a été peint pour toi et pour tous ceux qui ont des yeux capables d'être touchés par la simplicité et le cœur capable d'émotions élevées.

* Domesticate, mot que j'ai déjà signalé dans l'Essai sur la confiance en soi.

Cependant, lorsque nous avons dit sur les arts toutes sortes de belles choses, nous devons terminer par une franche confession, et avouer que les arts tels que nous les connaissons ne sont qu'une initiation. Nous devons nos meilleures louanges au but qu'ils ont poursuivi, au résultat qu'ils ont promis, et non pas au résultat actuel qu'ils ont atteint. Celui-là a faiblement compris les ressources de l'homme qui peut penser que le meilleur âge de la production est passé. La valeur réelle de l'Iliade et de la Transfiguration, c'est surtout le signe de la puissance que ces œuvres laissent apercevoir; c'est que ces œuvres sont les vagues et les ondes du grand courant qui mène les arts à leur destination, des marques d'un effort infini pour produire que l'âme trahit même dans son pire état. L'art n'est pas encore arrivé à sa maturité, s'il ne s'est pas mis en rapport avec les puissantes influences du monde, s'il n'est pas pratique et moral, s'il ne s'est pas étroitement uni à la conscience, s'il n'a pas encore fait sentir aux hommes pauvres et sans culture qu'il s'adresse à eux avec une voix pleine d'une gaieté élevée. La tâche de l'art est plus élevée que les arts; ceux-là sont les enfants avortés d'un instinct imparfait ou vicié. L'art est le besoin de créer; mais par la fatalité de son essence immense et universelle, il est impatient de travailler, même avec les mains engourdies ou enchaînées, et de faire des perclus et des monstres, tels que le sont toutes les statues et toutes les peintures. La fin de l'art n'est rien moins que la création de la nature et de l'homme. Un homme peut trouver ainsi en lui une issue pour son énergie entière; tandis qu'il ne peut peindre et sculpter que dans une certaine mesure. Alors l'art se dilatant, renverse les murailles des circonstances du côté des spectateurs comme du côté de l'artiste, réveille dans le contemplateur le même sens de puissance et d'universelle relation que l'œuvre a montré chez l'artiste, et ainsi, par

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