Images de page
PDF
ePub

qu'elle avait les yeux rouges et fort gonflés1; elle ne dut pas trouver les miens en meilleur état. Après les fatigues de cette journée, elle avait grand besoin de repos; elle se retira et je fus me coucher.

Voilà, mon ami, le détail du jour de ma vie où, sans exception, j'ai senti les émotions les plus vives. J'espère qu'elles seront la crise qui me rendra tout à fait à moi. Au reste, je vous dirai que cette aventure m'a plus convaincu que tous les arguments de la liberté de l'homme et du mérite de la vertu. Combien de gens sont faiblement tentés et succombent! Pour Julie, mes yeux le virent et mon cœur le sentit, elle soutint ce jour-là le plus grand combat qu'âme humaine ait pu soutenir; elle vainquit pourtant. Mais qu'ai-je fait pour rester si loin d'elle 3?

Le Salon d'Apollon.

[Au début de la cinquième partie, Saint-Preux explique à Milord Edouard le secret du bonheur des deux époux. C'est d'abord qu'ils vivent pour les autres plus que pour eux et qu'ils pratiquent une bienfaisance éclairée. C'est aussi parce qu'ils s'entendent à merveille à faire valoir leurs biens. Avec des revenus médiocres, mais très sagement administrés, ils réussissent à vivre dans une large aisance. Ils dédaignent le luxe et l'opulence, les dépenses d'apparat et de réception, mais ils ne se refusent aucun des plaisirs légitimes de la vie. Julie est habillée simplement, mais avec élégance. Elle aime la bonne chère qui tire son prix de la fraîcheur et du choix de mets naturels. Rousseau enseigne ainsi un «art de jouir » des plaisirs qui sont à la portée de presque tous.]

Il y a au premier étage une petite salle à manger différente de celle où l'on mange ordinairement, laquelle1 est au

et de soumission. Il a dit luimême que cette timidité lui avait sans doute interdit tout amour digne de lui-même. La liaison avec Thérèse Levasseur en fut la conséquence fâcheuse.

1. Noter que Rousseau préfère généralement, pour raison d'harmonie, fort à très.

2. Par là Saint-Preux avoue que Julie l'aime toujours avec violence. Comment donc peut-il supporter l'idée de vivre près d'elle et de lui imposer peut-être d'autres combats? Toute la deuxième moitié de la Nouvelle Héloïse est ainsi construite sur le paradoxe de la « vertu» tenant

l'amour en lisière, ou plutôt le transformant par un privilège spécial en tendresse éthérée. Če fut là une des chimères de Rousseau.

3. Etudier dans tout ce morceau la manière dont la nature s'unit aux émotions et comparer avec les morceaux classiques où les poètes regrettent, eux aussi, un amour disparu (Le Lac, Le Souvenir, La Tristesse d'Olympio).

4. RÈGLE: Au 17° et au 18e siècles, le pronom lequel s'employait parfois là où nous nous servons de qui: « Ce raisonnement-ci, lequel est des plus forts » (MoLIERE, Dépit amoureux, v. 1255).

rez-de-chaussée: cette salle particulière est à l'angle de la maison et éclairée des deux côtés : elle donne par l'un sur le jarđin, au delà duquel on voit le lac à travers les arbres; par l'autre on aperçoit ce grand coteau de vignes qui commencent d'étaler1 aux yeux les richesses qu'on y recueillira dans deux mois. Cette pièce est petite, mais ornée de tout ce qui peut la rendre agréable et riante. C'est là que Julie donne ses petits festins à son père, à son mari, à sa cousine, à moi, à elle-même, et quelquefois à ses enfants. Quand elle ordonne d'y mettre le couvert, on sait d'avance ce que cela veut dire; et M. de Wolmar l'appelle en riant le salon d'Apollon: mais ce salon ne diffère pas moins de celui de Lucullus par le choix des convives que par celui des mets. Les simples hôtes n'y sont point admis, jamais on n'y mange quand on a des étrangers; c'est l'asile inviolable de la confiance, de l'amitié, de la liberté ; c'est la société des cœurs qui lie en ce lieu celle de la table; elle est une sorte d'initiation à l'intimité, et jamais il ne s'y rassemble que des gens qui voudraient n'être plus séparés. Milord, la fête vous attend, et c'est dans cette salle que vous ferez ici votre premier repas.

Je n'eus pas d'abord le même honneur; ce ne fut qu'à mon retour de chez M" d'Orbe que je fus traité dans le salon d'Apollon. Je n'imaginais pas qu'on pût rien ajouter d'obligeant à la réception qu'on m'avait faite: mais ce souper me donna d'autres idées; j'y trouvai je ne sais quel délicieux mélange de familiarité, de plaisir, d'union, d'aisance, que je n'avais point encore éprouvé. Je me sentais plus libre sans qu'on m'eût averti de l'être ; il me semblait que nous nous entendions mieux qu'auparavant. L'éloignement des domestiques m'invitait à n'avoir plus de réserve au fond de mon cœur ; et c'est là qu'à l'instance de Julie je repris l'usage, quitté depuis tant d'années3, de boire avec mes hôtes du vin pur à la fin du repas1.

1. REGLE Essayer à ou de. (Voir p. 94, n. 6). Cf. CROUZET.... Gr. Fr., § 183.

2. Bouhours et Vaugelas exigeaient déjà le futur « Je cueillerai». Féraud nous indique en 1787 que l'usage leur avait donné raison. Mais Rousseau tenait à la forme « recueillirai». Il insiste auprès de son imprimeur Rey pour qu'on ne la corrige pas.

3. Voir la note 3, p. 125.

4. Le thème de cet extrait sera

repris, d'une façon plus ou moins idyllique et factice, dans le Si j'étais riche, de l'Emile. On protestait depuis longtemps, dans les innombrables ouvrages qui traitaient des mœurs, contre l'artifice, l'hypocrisie et la sécheresse de la vie mondaine. L'« anglomanie» commença, vers 1730, à mettre à la mode le goût du foyer (Voir à ce sujet, dans la Nouvelle Héloïse, V. 3, ce que Rousseau appelle la mati.

Ce souper m'enchanta: j'aurais voulu que tous nos repas se fussent passés de même. «Je ne connaissais point cette charmante salle, dis-je à M. de Wolmar; pourquoi n'y mangez vous pas toujours ? Voyez, dit-elle, elle est si jolie! ne serait-ce pas dommage de la gâter? » Cette réponse me parut trop loin de son caractère pour n'y pas soupçonner1 quelque sens caché. «< Pourquoi du moins, repris-je, ne rassemblez-vous pas toujours autour de vous les mêmes commodités qu'on trouve ici, afin de pouvoir éloigner vos domestiques et causer plus en liberté ? C'est me répondit-elle encore, que cela serait trop agréable, et que l'ennui d'être toujours à son aise est enfin le pire de tous.» Il ne m'en fallut pas d'avantage pour concevoir son système; et je jugeai qu'en effet l'art d'assaisonner les plaisirs n'est que celui d'en être avare.

La Bienfaisance de M. et M de Wolmar.

Vous jugez bien qu'au milieu de tant de soins divers le désœuvrement et l'oisiveté qui rendent nécessaires la compagnie, les visites, et les sociétés extérieures, ne trouvent guère ici de place. On fréquente les voisins assez pour entretenir un commerce agréable, trop peu pour s'y assujettir. Les hôtes sont toujours bienvenus et ne sont jamais désirés. On ne voit précisément qu'autant de monde qu'il faut pour se conserver le goût de la retraite; les occupations champêtres tiennent lieu d'amusements; et, pour qui trouve au sein de sa famille une douce société, toutes les autres sont bien insipides3. La manière dont on passe ici le temps est trop simple et trop uniforme pour tenter beau

née à l'anglaise), mais c'est bien Rousseau qui révèle le véritable prix de son intimité.

1. Pour n'y pas soupçonner= pour que je n'y soupçonne pas. REGLE: Tandis qu'aujourd'hui le sujet d'une proposition subordonnée, infinitive ou participe, doit être le même que le sujet de la principale, dans l'ancienne syntaxe, plus libre, le sujet pouvait étre différent:

Ai-je mis dans sa main le timon de
Pour le conduire... [l'Etat

(=pour qu'il le conduise).

La fortune vient en dormant= (quand on dort): dans cette expression l'ancien usage a subsisté, ainsi que dans : L'appétit vient en mangeant, etc.

2. C'est toujours Saint-Preux qui écrit à Milord Edouard.

3. Il y eut, avant Rousseau, des moralistes pour prêcher l'amour du foyer et de la famille. Mais ils sont rares et sans influence. C'est bien Rousseau, comme il le voulait, qui rendit sa dignité à la vie conjugale et aux joies de la famille.

coup de gens', mais c'est par la disposition du cœur de ceux qui l'ont adoptée qu'elle leur est intéressante. Avec une âme saine, peut-on s'ennuyer à remplir les plus chers et les plus charmants devoirs de l'humanité, et à se rendre mutuellement la vie heureuse? Tous les soirs, Julie, contente de sa journée, n'en désire point une différente pour le lendemain, et tous les matins elle demande au ciel un jour semblable à celui de la veille: elle fait toujours les mêmes choses parce qu'elles sont bien, et qu'elle ne connaît rien de mieux à faire. Sans doute elle jouit ainsi de toute la félicité permise à l'homme. Se plaire dans la durée de son état, n'est-ce pas un signe assuré qu'on y vit heureux ??

Si l'on voit rarement ici de ces tas de désœuvrés qu'on appelle bonne compagnie, tout ce qui s'y rassemble intéresse le cœur par quelque endroit avantageux, et rachète quelques ridicules par mille vertus. De paisibles campagnards, sans monde3 et sans politesse, mais bons, simples, honnêtes et contents de leur sort; d'anciens officiers retirés du service; des commerçants ennuyés de s'enrichir; de sages mères de famille qui amènent leurs filles à l'école de la modestie et des bonnes mœurs: voilà le cortège que Julie aime à rassembler autour d'elle. Son mari n'est pas fâché d'y joindre quelquefois de ces aventuriers corrigés par l'âge et l'expérience, qui devenus sages à leurs dépens, reviennent sans chagrin cultiver le champ de leur père qu'ils voudraient n'avoir point quitté1. Si quelqu'un récite à table les évènements de sa vie, ce ne sont point les

1. Je crois qu'un de nos beaux esprits voyageant dans ce pays-là, reçu et caressé dans cette maison à son passage, ferait ensuite à ses amis une relation bien plaisante de la vie de manants qu'on y mène. Au reste, je vois par les lettres de milady Catesby (*) que ce goût n'est pas particulier à la France, et que c'est apparemment aussi l'usage en Angleterre de tourner ses hôtes en ridicule pour prix de leur hospitalité (Note de Rousseau.)

(*) Roman de Me Riccoboni (1759). Rousseau le croit traduit, par erreur, de l'anglais.

2. Etudier la conception du bonheur chez Rousseau, d'après la Nouvelle Héloïse. On rappro chera ces dernières phrases de bien des formules analogues chez les moralistes et les poè

[blocks in formation]

aventures merveilleuses du riche Sindbad1 racontant au sein de la mollesse orientale comment il a gagné ses trésors: ce sont les relations plus simples de gens sensés que les caprices du sort et les injustices des hommes ont rebutés des faux biens vainement poursuivis, pour leur rendre le goût des véritables.

Croiriez-vous que l'entretien même des paysans a des charmes pour ces âmes élevées avec qui le sage aimerait à s'instruire?? Le judicieux Wolmar trouve dans la naïveté villageoise des caractères plus marqués, plus d'hommes pensant par eux-mêmes 3, que sous le masque uniforme des habitants des villes, où chacun se montre comme sont les autres plutôt que comme il est lui-même. La tendre Julie trouve en eux des cœurs sensibles aux moindres caresses et qui s'estiment heureux de l'intérêt qu'elle prend à leur bonheur. Leur cœur ni leur esprit ne sont point façonnés par l'art; ils n'ont point appris à se former sur nos modèles; et l'on n'a pas peur de trouver en eux l'homme de l'homme au lieu de celui de la nature.

Souvent, dans ses tournées, M. de Wolmar rencontre quelque bon vieillard dont le sens et la raison le frappent, et qu'il se plaît à faire causer. Il l'amène à sa femme; elle lui fait un accueil charmant, qui marque non la politesse et les airs de son état, mais la bienveillance et l'humanité de son caractère. On retient le bonhomme 5 à dîner: Julie le place à côté d'elle, le serre, le caresse, lui parle avec intérêt, s'informe de sa famille, de ses affaires, ne sourit point de son embarras, ne donne point une attention gênante à ses manières rustiques, mais le met à son aise par la facilité des siennes, et ne sort point avec lui de ce tendre et touchant respect dû à la vieillesse infirme qu'honore une longue vie passée sans reproche. Le vieillard enchanté se livre à

quelque peu a lui-même qui fut un vagabond et qui rêva de retrouver un champ dans le pays natal.

1. Personnage des Mille et une Nuits.

2. La glorification des paysans, déjà traditionnelle dans l'opéracomique depuis 1750, était devenue un thème courant. Dans les premières sociétés d'agriculture (1757-1760), le duc de la Rochefoucauld ou le duc de Penthièvre se faisaient gloire, par exemple, de s'inscrire à côté de Mathias Bracquemont, de Linger et de Pui

sard, «laboureurs », et de demander leurs avis.

3. Comparer le mot de Montesquieu: «J'aime les paysans; ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers >>.

4. Même critique de l'hypocrisie mondaine dans les lettres de Saint-Preux (II, 14, 17) et chez tous les moralistes contemporains.

5. Le mot garde quelque chose du sens qu'il avait au 18e siècle

vieillard. Il commence pourtant à prendre le sens actuel. Voir plus bas le vieux bonhomme.

« PrécédentContinuer »