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l'épanchement de son cœur; il semble reprendre un moment la vivacité de sa jeunesse. Le vin bu à la santé d'une jeune dame en réchauffe mieux son sang à demi-glacé. Il se ranime à parler de son ancien temps, de ses amours, de ses campagnes, des combats où il s'est trouvé, du courage de ses compatriotes', de son retour au pays, de sa femme, de ses enfants, des travaux champêtres, des abus qu'il a remarqués, des remèdes qu'il imagine. Souvent des longs discours de son âge sortent d'excellents préceptes moraux ou des leçons d'agriculture; et, quand il n'y aurait dans les choses qu'il dit que le plaisir qu'il prend à les dire, Julie en prendrait à les écouter.

Elle passe après le dîner dans sa chambre et en rapporte un petit présent de quelque nippe2 convenable à la femme ou aux filles du vieux bonhomme. Elle le lui fait offrir par les enfants, et réciproquement il rend aux enfants quelque don simple et de leur goût, dont elle l'a secrètement chargé pour eux. Ainsi se forme de bonne heure l'étroite et douce bienveillance qui fait la liaison des états divers. Les enfants s'accoutument à honorer la vieillesse, à estimer la simplicité, et à distinguer le mérite dans tous les rangs. Les paysans, voyant leurs vieux pères fêtés dans une maison respectable et admis à la table des maîtres, ne se tiennent point offensés d'en être exclus; ils ne s'en prennent point à leur rang, mais à leur àge; ils ne disent point: «Nous sommes trop pauvres »; mais: « Nous sommes trop jeunes pour être ainsi traités »; l'honneur qu'on rend à leurs vieillards et l'espoir de le partager un jour les consolent d'en être privés et les excitent à s'en rendre dignes3.

Cependant le vieux bonhomme, encore attendri des caresses qu'il a reçues, revient dans sa chaumière, empressé de montrer à sa femme et à ses enfants les dons qu'il leur apporte. Ces bagatelles répandent la joie dans toute une famille qui voit qu'on a daigné s'occuper d'elle. Il leur raconte avec emphase la réception qu'on lui a faite, les mets

1. On sait en effet que la Suisse fournissait aux pays voisins un grand nombre de mercenaires.

2. Le mot nippe ne s'emploie aujourd'hui qu'au pluriel En le Dict. Féraud indique que le singulier n'est plus guère employé.

3. Si l'on veut voir combien l'influence de la Nouvelle Héloïse, aidée par l'opinion ambiante, fut parfois profonde, on lira par exemple les mémoires de me

de Chastenay: « Depuis la mort de sa nourrice (vers 1780), maman avait appelé chez elle le père Chenard, son nourricier... Il avait été maçon... Notre vrai grand-père n'eût pu être plus respecté ni plus chéri... Je vois encore maman, jeune et jolie comme les amours, faire la partie de mouche [jeu de cartes] de son bon nourricier, quand il avait mal à la jambe et qu'il ne pouvait pas sortir ».

dont on l'a servi1, les vins dont il a goûté, les discours obligeants qu'on lui a tenus, combien on s'est informé d'eux, l'affabilité des maîtres, l'attention des serviteurs, et généralement ce qui peut donner du prix aux marques d'estime et de bonté qu'il a reçues: en le racontant il en jouit une seconde fois, et toute la maison croit jouir aussi des honneurs rendus à son chef. Tous bénissent de concert cette famille illustre et généreuse qui donne exemple aux grands et refuge aux petits 3, qui ne dédaigne point le pauvre et rend honneur aux cheveux blancs. Voilà l'encens qui plaît aux âmes bienfaisantes. S'il est des bénédictions humaines que le ciel daigne exaucer, ce ne sont point celles qu'arrachent la flatterie et la bassesse en présence des gens qu'on loue, mais celles que dicte en secret un cœur simple et reconnaissant au coin d'un foyer rustique1.

C'est ainsi qu'un sentiment agréable et doux peut couvrir de son charme une vie insipide à des cœurs indifférents; c'est ainsi que les soins, les travaux, la retraite, peuvent devenir des amusements par l'art de les diriger. Une âme saine peut donner du goût5 à des occupations communes, comme la santé du corps fait trouver bons les aliments les plus simples. Tous ces gens ennuyés qu'on amuse avec tant de peine doivent leur dégoût à leurs vices, et ne perdent le sentiment du plaisir qu'avec celui du devoir. Pour Julie, il lui est arrivé précisément le contraire; et des soins qu'une certaine langueur d'âme lui eût laissé négliger autrefois lui deviennent intéressants par le motif qui les inspire. Il faudrait être insensible pour être toujours sans vivacité. La sienne s'est développée par les mêmes causes qui la réprimaient autrefois. Son cœur cherchait la retraite et la solitude pour se livrer en paix aux affections dont il était pénétré; maintenant elle a pris une activité nouvelle en formant de nouveaux liens. Elle n'est point de ces indo

1. Dont on l'a servi= qu'on lui a servis. Il faut comprendre que ce dont est partitif, comme nous disons « servir de la viande, du vin. »

2. Comprenons: illustre pour ces paysans.

3. Pour la suppression de l'article, voir la régle: Faire leçon, p. 103, n. 4.

4. Ce type idyllique du paysan mecouru et reconnaissant devint un des thèmes traditionnels du roman, des moralistes et aussi

de l'imagination des gens du monde. Il fut de mode d'aller visiter les paysans chez eux et de sembler s'intéresser à leur vie.

5. Goût saveur.

6. Rousseau a en effet marqué une très juste différence entre Julie, jeune fille riche, délivrée de tout souci domestique, portée à la rêverie et aux «langueurs de la sensibilité, et Julie, épouse, mère de deux enfants, chargée de la direction intérieure du château de Wolmar.

lentes mères de famille, contentes d'étudier quand il faut agir, qui perdent à s'instruire des devoirs d'autrui le temps qu'elles devraient mettre à remplir les leurs. Elle pratique aujourd'hui ce qu'elle apprenait autrefois. Elle n'étudie plus, elle ne lit plus, elle agit1. Comme elle se lève une heure plus tard que son mari, elle se couche aussi plus tard d'une heure. Cette heure est le seul temps qu'elle donne encore à l'étude, et la journée ne lui paraît jamais assez longue pour tous les soins dont elle aime à la remplir.

[Dans la lettre qui suit, Rousseau développe les idées de Mme de Wolmar sur l'éducation. C'est une première ébauche, moins systématique et moins neuve, des doctrines qui seront exposées dans l'Émile. La lettre 7, de Saint-Preux, montre que les travaux champêtres occupent tout le monde au château. Les vendanges sont le signal d'une joyeuse activité.]

Les Vendanges.

Depuis un mois les chaleurs de l'automne apprêtaient d'heureuses vendanges; les premières gelées en ont amené l'ouverture; le pampre grillé, laissant la grappe à découvert, étale aux yeux les dons du père Lyée3, et semble inviter les mortels à s'en emparer. Toutes les vignes chargées de ce fruit bienfaisant que le ciel offre aux infortunés pour leur faire oublier leur misère; le bruit des tonneaux, des cuves, des légrefass' qu'on relie de toutes parts; le chant des vendangeuses dont ces coteaux retentissent; la marche continuelle de ceux qui portent la vendange au pressoir; le rauque son des instruments rustiques qui les anime au travail; l'aimable et touchant tableau d'une allégresse générale qui

1. Mais elle s'est beaucoup instruite étant jeune fille. Rousseau exagérera son dédain de l'instruction féminine dans le portrait de Sophie. (Voir Introduction, p. 49 et les Extraits.)

2. On vendange fort tard dans le pays de Vaud parce que la principale récolte est en vins blancs et que la gelée leur est salutaire. (Note de Roussean).

3. Surnom grec de Bacchus (luaios), le dieu qui délivre (lus) des soucis. Rousseau ne savait pas le grec et il est douteux que ce nom soit appelé par la phrase

qui suit: ce fruit bienfaisant que le ciel offre aux infortunés...

4. La Nouvelle Héloïse contient plusieurs fois l'éloge du vin. Dans son voyage du Valais, Saint-Preux raconte même qu'il s'enivrait par politesse envers ses hôtes. Bernardin de SaintPierre nous apprend que JeanJacques, à Paris, «aimait mieux boire une bouteille de vin qu'un verre de liqueur » et qu'il en buvait une bouteille par repas.

5. Sorte de foudre ou de grand tonneau du pays. (Note de Rousseau.)

semble en ce moment étendue sur la face1 de la terre; enfin le voile de brouillard que le soleil élève au matin comme une toile de théâtre pour découvrir à l'œil un si charmant spectacle tout conspire à lui donner un air de fête; et cette fête n'en devient que plus belle à la réflexion, quand on songe qu'elle est la seule où les hommes aient su joindre l'agréable à l'utile...

Vous ne sauriez concevoir avec quel zèle, avec quelle gaieté tout cela se fait. On chante, on rit toute la journée; et le travail n'en va que mieux. Tout vit dans la plus grande familiarité; tout le monde est égal, et personne ne s'oublie. Les dames sont sans airs, les paysannes sont décentes, les hommes badins et non grossiers. C'est à qui trouvera les meilleures chansons, à qui fera les meilleurs contes, à qui dira les meilleurs traits. L'union même engendre les folâtres querelles; et l'on ne s'agace mutuellement que pour montrer combien on est sûr les uns des autres. On ne revient point ensuite faire chez soi les messieurs; on passe aux vignes toute la journée : Julie y a fait faire une loge où l'on va se chauffer quand on a froid, et dans laquelle on se réfugie en cas de pluie. On dîne avec les paysans et à leur heure, aussi bien qu'on travaille avec eux. On mange avec appétit leur soupe un peu grossière, mais bonne, saine, et chargée d'excellents légumes3. On ne ricane point orgueilleusement de leur air gauche et de leurs compliments rustauds; pour les mettre à leur aise, on s'y prête sans affectation. Ces complaisances ne leur échappent pas, ils y sont sensibles; et voyant qu'on veut bien sortir pour eux de sa place, ils s'en tiennent d'autant plus volontiers dans la leur. A dîner, on amène les enfants, et ils passent le reste de la journée à la vigne. Avec quelle joie ces bons villageois les voient arriver ! « O bienheureux enfants, disent-ils, en les

1. Nous n'avons pas trouvé d'exemple de l'emploi du mot face avec le sens de surface. Rousseau veut par conséquent personnifier la terre.

2. Notons, au début de cette description, que les vendanges et vendangeurs, comme la cueillette des cerises, avaient été évoqués par les auteurs d'opéras-comiques avant cette date. Mais c'étaient des scènes d'idylle factice et non, comme ici, le tableau vrai des travaux rustiques.

3. Notons que Rousseau con

tribua à mettre à la mode ces rusticités où se complut un peu hypocritement la société riche du 18e siècle. On voit par exemple la princesse de Condé, le duc de Croy, la duchesse de Bourbon s'arrêter aux repas de noces chez les paysans, manger dans les fermes du pain noir, des œufs, de la crème.

*On pourra à cet égard étudier dans toute cette description les traits qui marquent clairement la sincérité des goûts de Rousseau et l'opposent aux rusticités factices des poésies champêtres du 18e siècle.

pressant dans leurs bras robustes, que le bon Dieu prolonge vos jours aux dépens des nôtres! ressemblez à vos père et mères1, et soyez comme eux la bénédiction du pays! » Souvent, en songeant que la plupart de ces hommes ont porté les armes, et savent manier l'épée et le mousquet aussi bien que la serpette et la houe, en voyant Julie au milieu d'eux, si charmante et si respectée, recevoir, elle et ses enfants, leurs touchantes acclamations, je me rappelle l'illustre et vertueuse Agrippine montrant son fils aux troupes de Germanicus. Julie femme incomparable! vous exercez dans la simplicité de la vie privée le despotique empire de la sagesse et des bienfaits, vous êtes pour tout le pays un dépôt cher et sacré que chacun voudrait défendre et conserver au prix de son sang; et vous vivez plus sûrement, plus honorablement au milieu d'un peuple entier qui vous aime, que les rois entourés de tous leurs soldats.

Le soir, on revient gaiement tous ensemble. On nourrit et loge les ouvriers tout le temps de la vendange: et même le dimanche, après le prêche du soir, on se rassemble avec eux et l'on danse jusqu'au souper. Les autres jours on ne se sépare point non plus en rentrant au logis, hors le baron, qui ne soupe jamais et se couche de fort bonne heure, et Julie, qui monte avec ses enfants chez lui jusqu'à ce qu'il s'aille coucher. A cela près, depuis le moment qu'on3 prend le métier de vendangeur jusqu'à celui qu'on le quitte, on ne mêle plus la vie citadine à la vie rustique. Ces saturnales sont bien plus agréables et plus sages que celles des Romains. Le renversement qu'ils affectaient était trop vain pour instruire le maître ni l'esclave: mais la douce égalité qui règne ici rétablit l'ordre de la nature, forme une instruction pour les uns, une consolation pour les autres, et un lien d'amitié pour tous.

Le lieu d'assemblée est une salle à l'antique avec une

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fête, non moins doux à ceux qui descendent qu'à ceux qui montent, ne s'ensuit-il pas que tous les états sont presque indifférents par eux-mêmes, pourvu qu'on puisse et qu'on veuille en sortir quelquefois ? Les gueux sont malheureux parce qu'ils sont toujours gueux; les rois sont malheureux parce qu'ils sont toujours rois. Les états moyens, dont on sort plus aisément, offrent des plaisirs au-dessus et audessous de soi; ils étendent aussi les lumières de ceux qui les remplissent en leur donnant plus de préjugés à connaître et plus de degrés à com

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