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on la laisse; l'autre est dans les fables de La Fontaine pour les enfants, et dans ses contes pour les mères1. Le même auteur suffit à tout.

:

Composons, monsieur de La Fontaine. Je promets, quant à moi, de vous lire avec choix, de vous aimer, de m'instruire dans vos fables; car j'espère ne pas me tromper sur leur objet mais pour mon élève, permettez que je ne lui en laisse pas étudier une seule jusqu'à ce que vous m'ayez prouvé qu'il est bon pour lui d'apprendre des choses dont il ne comprendra pas le quart, que dans celles qu'il pourra comprendre il ne prendra jamais le change, et qu'au lieu de se corriger sur la dupe, il ne se formera pas sur le fripon 3.

[Rousseau montre ensuite comment Emile apprendra à lire et à écrire, simplement pour sa commodité et son intérêt bien entendu; comment sans sermons ni colères, simplement en le mettant en présence d'une résistance passive et des fâcheuses conséquences de ses entêtements, on l'habituera à ne pas soumettre ceux qui l'entourent à ses caprices. Chemin faisant on s'attachera surtout à développer sa vigueur et son adresse par les exercices du corps. On lui assurera des vêtements simples et commodes. Il apprendra à marcher tête nue, à supporter le froid, à dormir sur un mauvais lit, à nager, au besoin à marcher pieds nus. En même temps, puisqu'il faut lui apprendre non à raisonner ou à discourir, mais à agir, on fera avec soin l'éducation de ses sens. Des jeux bien compris banniront chez lui la crainte des ténèbres. Des prix habilement proposés l'endurciront à la course. L'éducation de l'oeil lui apprendra à mesurer, connaître, estimer les distances; les amusements du dessin et de la peinture lui feront l'œil juste et la main flexible. Même des expériences pratiques lui donneront les premières notions de géométrie (par exemple un cercle tracé « avec une pointe au bout d'un fil tournant sur un pivot» montre de suite l'égale longueur des rayons). Son oreille sera formée par des exercices de chant. Ainsi Emile saura juger de tout ce qui concerne les corps, « de leur poids, de leur figure, de leur couleur, de leur solidité, de leur grandeur, de leur distance, de leur température, de leur repos, de leur mouvement ». Enfin un régime bien compris,

1. Les Contes de La Fontaine, qu'il renia et brûla dans sa vieillesse, sont fort licencieux. Rousseau est sévère, non sans raison, pour les femmes du monde de son temps.

2. « Composer... s'accorder sur quelque differend. » (Dict. de Féraud, 1787).

3. La démonstration de Rousseau a été maintes fois discutée. Indiquons seulement qu'elle avait peut-être plus de portée à cette date. Les fables étaient

devenues et restèrent jusqu'au romantisme un divertissement à la mode (Le Mercure par ex. en publie presque chaque mois). Mais elles étaient devenues surtout un prétexte à galanteries et à traits d'esprit.

*Comparer avec les attaques de Lamartine (Préface des Méditations) et montrer que sous les critiques générales se cachent les goûts et le tempérament personnel de Lamartine et de Rousseau.

pour lequel Rousseau recommande de renoncer à la viande, lui assurera une santé inébranlable. Le livre se termine par le portrait d'Emile à dix ans.]

Emile à dix ans.

Quand je me figure un enfant de dix à douze ans, vigoureux, bien formé pour son âge, il ne me fait pas naître une idée qui ne soit agréable, soit pour le présent, soit pour l'avenir : je le vois bouillant, vif, animé, sans souci rongeant, sans longue et pénible prévoyance1, tout entier à son être actuel, et jouissant d'une plénitude de vie qui semble vouloir s'étendre hors de lui. Je le prévois dans un autre âge, exerçant le sens2, l'esprit, les forces qui se développent en lui de jour en jour, et dont il donne à chaque instant de nouveaux indices: je le contemple enfant et il me plaît: je l'imagine homme, et il me plaît davantage; son sang ardent semble réchauffer le mien; je crois vivre de sa vie, et sa vivacité me rajeunit.

L'heure sonne, quel changement! A l'instant son œil se ternit, sa gaieté s'efface; adieu la joie, adieu les folâtres jeux. Un homme sévère et fâché le prend par la main, lui dit gravement, Allons, monsieur, et l'emmène. Dans la chambre où ils entrent j'entrevois des livres. Des livres ! quel triste ameublement pour son âge! Le pauvre enfant se laisse entraîner, tourne un œil de regret sur tout ce qui l'environne, se tait, et part les yeux gonflés de pleurs qu'il n'ose répandre, et le cœur gros de soupirs qu'il n'ose exhaler.

O toi qui n'as rien de pareil à craindre, toi pour qui nul temps de la vie n'est un temps de gêne et d'ennui, toi qui vois venir le jour sans inquiétude, la nuit sans impatience, et ne compte les heures que par tes plaisirs, viens mon heureux, mon aimable élève, nous consoler par ta présence du départ de cet infortuné; viens... Il arrive, et je sens à son approche un mouvement de joie que je lui vois partager. C'est son ami, son camarade, c'est le compagnon de ses jeux qu'il aborde; il est bien sûr, en me voyant, qu'il ne restera pas longtemps sans amusement : nous ne dépendons

1. Rousseau a protesté violemment contre la prévoyance «< source de toutes nos misères », au livre I. La prévoyance lui fut en effet pendant toute son enfance

et sa jeunesse une vertu incon

nue.

2. « Sens... faculté de compren. dre ». (Dict. de Féraud. 1787).

jamais l'un de l'autre1, mais nous nous accordons toujours, et nous ne sommes avec personne aussi bien qu'ensemble. Sa figure, son port, sa contenance, annoncent l'assurance et le contentement: la santé brille sur son visage; ses pas affermis lui donnent un air de vigueur; son teint délicat encore sans être fade, n'a rien d'une mollesse efféminée; l'air et le soleil y ont déjà mis l'empreinte honorable de son sexe; ses muscles, encore arrondis, commencent à marquer quelques traits d'une physionomie naissante; ses yeux, que le feu du sentiment n'anime point encore, ont au moins toute leur sérénité native2; de longs chagrins ne les ont point obscurcis, des pleurs sans fin n'ont point sillonné ses joues. Voyez dans ses mouvements prompts, mais sûrs, la vivacité de son âge, la fermeté de l'indépendance, l'expérience des exercices multipliés. Il a l'air ouvert et libre, ́mais non pas insolent ni vain: son visage, qu'on n'a pas collé sur des livres, ne tombe point sur son estomac3: on n'a pas besoin de lui dire: Levez la tête; la honte ni la crainte ne la lui firent1 jamais baisser.

Faisons lui place au milieu de l'assemblée: Messieurs, examinez-le, interrogez-le en toute confiance; ne craignez ni ses importunités, ni son babil, ni ses questions indiscrètes. N'ayez pas peur qu'il s'empare de vous, qu'il prétende vous occuper de lui seul, et que vous ne puissiez plus vous en défaire.

N'attendez pas non plus de lui des propos agréables, ni qu'il vous dise ce que je lui aurai dicté ; n'en attendez que la vérité naïve 5 et simple, sans ornement, sans apprêt, sans vanité. Il vous dira le mal qu'il a fait ou celui qu'il pense, tout aussi librement que le bien, sans s'embarrasser en aucune sorte de l'effet que fera sur vous ce qu'il aura dit : il usera de la parole dans toute la simplicité de sa première institution.

L'on aime à bien augurer des enfants, et l'on a toujours

1. Rousseau prétend enseigner l'art de rendre Emile dépendant de son maître, mais sans qu'il s'en doute.

2. Natif. J'emploie ce mot dans une acception italienne, faute de lui trouver un synonyme en français. Si j'ai tort, peu importe, pourvu qu'on m'entende. (Note de Rousseau).

Le mot ne se trouve pas encore dans le Dict. de Féraud en 1787. Un emploi analogue est si

gnalé par Littré dans l'Histoire de l'astronomie moderne, de Bail. ly (1779).

3. Il n'est pas sûr que le mot ait un sens ironique. Le dictionnaire de Furetière, en 1732, signale encore le sens de poitrine que le mot avait couramment, dans le style noble, au 17e siècle. 4. Sur ce passé d'habitude. Cf. CROUZET... Gr. Fr. $ 254.

5. Naïve naturelle.

regret à ce flux d'inepties qui vient presque toujours renverser les espérances qu'on voudrait tirer de quelque heureuse rencontre qui par hasard leur tombe sur la langue. Si le mien donne rarement de telles espérances, il ne donnera jamais ce regret, car il ne dit jamais un mot inutile, et ne s'épuise pas sur3 un babil qu'il sait qu'on n'écoute point. Ses idées sont bornées, mais nettes; s'il ne sait rien par cœur, il sait beaucoup par expérience; s'il lit moins bien qu'un autre enfant dans nos livres, il lit mieux dans celui de la nature; son esprit n'est pas dans sa langue, mais dans sa tête; il a moins de mémoire que de jugement; il ne sait parler qu'un langage, mais il entend ce qu'il dit; et s'il ne dit pas si bien que les autres disent, en revanche il fait mieux ce qu'ils ne font.

Il ne sait ce que c'est que routine, usage, habitude; ce qu'il fit hier n'influe point sur ce qu'il fait aujourd'hui4: il ne suit jamais de formule, ne cède point à l'autorité ni à l'exemple, et n'agit ni ne parle que comme il lui convient. Ainsi n'attendez pas de lui des discours dictés ni des manières étudiées, mais toujours l'expression fidèle de ses idées et la conduite qui naît de ses penchants.

Vous lui trouvez un petit nombre de notions morales qui se rapportent à son état actuel, aucune sur l'état relatif des hommes et de quoi lui serviraient-elles, puisqu'un enfant n'est pas encore un membre actif de la société ? Parlez-lui

1. On a toujours regret à = on a toujours (du) regret pour. L'expression était encore courante à la fin du 18° siècle. Le dictionnaire de Féraud (1787) en donne plusieurs exemples sans commentaire.

2. Rencontre rencontre d'expression ou de pensée.

3. Nous disons s'épuiser à.

4. L'attrait de l'habitude vient de la paresse naturelle à l'homme, et cette paresse augmente en s'y livrant; on fait plus aisément ce qu'on a déjà fait ; la route étant frayée en devient plus facile à suivre. Aussi peut-on remarquer que l'empire de l'habitude est très grand sur les vieillards et sur les gens indolents; très petit sur la jeunesse et sur les gens vifs. Ce régime n'est bon qu'aux âmes faibles, et les affaiblit davantage de jour en jour. La seule habitude utile aux enfants est de s'asservir sans peine à la nécessité des choses, et la seule habitude

utile aux hommes est de s'asservir sans peine à la raison. Toute autre habitude est un vice. (Note de Rousseau.)

L'opinion de Rousseau est fort contestable comme bien des traits de ce portrait. En ellemême, elle n'est pas tout à fait d'accord avec le passage du livre V où Rousseau nous montre qu'il faut « prolonger durant la jeunesse les bonnes habitudes de l'enfance ». Il est vrai qu'il s'agit surtout d'habitudes physiques, vie active, travail des bras, etc. Surtout Rousseau écrit sans doute quelque peu sa note en faisant un retour sur luimême. Il contractait aisément des habitudes et même des manies.

5. C'est-à-dire il ne possède aucùne notion sur les devoirs qui naissent de nos relations avec les autres hommes.

de liberté, de propriété, de convention même : il peut en savoir jusque-là; il sait pourquoi ce qui est à lui est à lui, et pourquoi ce qui n'est pas à lui n'est pas à lui : passé cela il ne sait plus rien. Parlez-lui de devoir, d'obéissance, il ne sait ce que vous voulez dire; commandez-lui quelque chose, il ne vous entendra pas mais dites-lui : << Si vous me faisiez tel plaisir, je vous le rendrai dans l'occasion1; » à l'instant il s'empressera de vous complaire, car il ne demande pas mieux que d'étendre son domaine, et d'acquérir sur vous des droits qu'il sait être inviolables. Peut-être même n'est-il pas fâché de tenir une place, de faire nombre, d'être compté pour quelque chose: mais s'il a ce dernier motif, le voilà déjà sorti de la nature, et vous n'avez pas bien bouché d'avance toutes les portes de la vanité.

De son côté, s'il a besoin de quelque assistance, il la demandera indifféremment au premier qu'il rencontre; il la demanderait au roi comme à son laquais: tous les hommes sont encore égaux à ses yeux. Vous voyez, à l'air dont il prie, qu'il sent qu'on ne lui doit rien; il sait que ce qu'il demande est une grâce. Il sait aussi que l'humanité porte à en accorder 2. Ses expressions sont simples et laconiques. Sa voix, son regard, son geste, sont d'un être également accoutumé à la complaisance et au refus. Ce n'est ni la rampante et servile soumission d'un esclave, ni l'impérieux accent d'un maître; c'est une modeste confiance en son semblable, c'est la noble et touchante douceur d'un être libre, mais sensible et faible qui implore l'assistance d'un être libre, mais fort et bienfaisant. Si vous lui accordez ce qu'il vous demande, il ne vous remerciera pas, mais il sentira qu'il a contracté une dette. Si vous le lui refusez, il ne se plaindra point, il n'insistera point, il sait que cela serait inutile: il ne se dira point: « On m'a refusé; » mais il se dira: « Cela ne pouvait pas être ; » et, comme je l'ai déjà dit, on ne se mutine guère contre la nécessité bien recon

nue.

Laissez-le seul en liberté, voyez-le agir sans lui rien dire; considérez ce qu'il fera et comment il s'y prendra. N'ayant pas besoin de se prouver qu'il est libre, il ne fait jamais rien par étourderie, et seulement pour faire un acte de pou

1. Dans l'occasion à l'occasion.

2. C'est-à-dire à accorder des grâces. Il faudrait aujourd'hui que le pronom en se rapportat

à un substantif collectif ou au pluriel. Mais ces libertés de construction étaient fréquentes au 17 et encore au 18e siècle.

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