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basses et des motifs sans vertu; où l'on serait forcé d'avilir Socrate et de calomnier Régulus. Si jamais de pareilles doctrines pouvaient germer parmi nous, la voix de la nature, ainsi que celle de la raison, s'élèveraient incessamment contre elles, et ne laisseraient jamais à un seul de leurs partisans l'excuse de l'être de bonne foi.....

Conscience! conscience! instinct divin, immortelle et céleste voix; guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu! c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe1. [Le livre IV s'achève, comme les livres II et III, sur un portrait d'Emile au moment où il entre dans la vie sociale.]

Emile dans le monde.

Dans quelque rang qu'il puisse être né, dans quelque société qu'il commence à s'introduire, son début sera simple et sans éclat à Dieu ne plaise qu'il soit assez malheureux pour y briller! Les qualités qui frappent au premier coup d'œil ne sont pas les siennes, il ne les a ni ne les veut avoir. Il met trop peu de prix aux jugements des hommes pour en mettre à leurs préjugés, et ne se soucie point qu'on l'estime avant que de le connaître. Sa manière de se présenter n'est ni modeste ni vaine, elle est naturelle et vraie; il ne connaît ni gêne ni déguisement, et il est au milieu d'un cercle ce qu'il est seul et sans témoin. Sera-t-il pour cela grossier, dédaigneux, sans attention pour personne? Tout au contraire; si seul il ne compte pas pour rien les autres hommes, pourquoi les compterait-il pour rien vivant avec eux? Il ne les préfère point à lui dans ses manières, parce qu'il ne les préfère pas à lui dans son cœur; mais il ne leur montre pas non plus une indifférence qu'il est bien éloigné

1. On pourra comparer ce passage avec celui de Chateaubriand dans le Génie du Christianisme :

«Chaque homme a au milieu du cœur un tribunal où il commence

par se juger soi-même, etc. ».

* Comparer avec des évocations purement dramatiques de la conscience: V. Hugo, La Conscience, Le Parricide (Légende des Siècles).

:

d'avoir s'il n'a pas les formules de la politesse, il a les soins de l'humanité. Il n'aime à voir souffrir personne ; il n'offrira pas sa place à un autre par simagrée, mais il la lui cédera volontiers par bonté, si, le voyant oublié, il juge que cet oubli le mortifie; car il en coûtera moins à mon jeune homme de rester debout volontairement, que de voir l'autre y rester par force1.

Quoique en général Emile n'estime pas les hommes, il ne leur montrera point de mépris, parce qu'il les plaint et s'attendrit sur eux. Ne pouvant leur donner le goût des biens réels, il leur laisse les biens de l'opinion dont ils se contentent, de peur que, les leur ôtant à pure perte2, il ne les rendit plus malheureux qu'auparavant3. Il n'est donc point disputeur ni contredisant; il n'est pas non plus complaisant et flatteur : il dit son avis sans combattre celui de personne, parce qu'il aime la liberté par-dessus toute chose, et que la franchise en est un des plus beaux droits.

Il parle peu, parce qu'il ne se soucie guère qu'on s'occupe de lui; par la même raison il ne dit que des choses utiles : autrement, qu'est-ce qui l'engagerait à parler? Emile est trop instruit pour être jamais babillard. Le grand caquet vient nécessairement, ou de la prétention à l'esprit, dont je parlerai ci-après, ou du prix qu'on donne à des bagatelles, dont on croit sottement que les autres font autant de cas que nous. Celui qui connaît assez de choses pour donner à toutes leur véritable prix, ne parle jamais trop; car il sait apprécier aussi l'attention qu'on lui donne et l'intérêt qu'on peut prendre à ses discours. Généralement les gens qui savent peu parlent beaucoup, et les gens qui savent beaucoup parlent peu. Il est simple qu'un ignorant trouve important tout ce qu'il sait, et le dise à tout le monde. Mais un homme instruit n'ouvre pas aisément son répertoire; il aurait trop à dire, et il voit encore plus à dire après lui; il se tait1.

Loin de choquer les manières des autres, Emile s'y conforme assez volontiers, non pour paraître instruit des usages, ni pour affecter les airs d'un homme poli, mais au

1. Comparer avec Pascal: « Le respect est : « Incommodezvous ». Cela est vain en apparence, mais très juste; car c'est dire: «Je m'incommoderais bien si vous en aviez besoin, puisque je le fais bien sans que cela vous serve », etc.

2. A pure perte en pure perte.

=

REGLE: A quelle utilité ? Voir p. 65, n. 3.

3. C'est justement la doctrine parlaquelle Rousseau a répondu aux critiques de son premier Discours en disant qu'il ne voulait pas supprimer les sciences et les arts.

4. On pourra opposer ces idées sur la conversation aux

contraire de peur qu'on ne le distingue, pour éviter d'être aperçu et jamais il n'est plus à son aise que quand on ne prend pas garde à lui.

Quoique entrant dans le monde, il en ignore absolument les manières, il n'est pas pour cela timide et craintif; s'il se dérobe, ce n'est point par embarras, c'est que pour bien voir il faut n'être pas vu: car ce qu'on pense de lui ne l'inquiète guère, et le ridicule ne lui fait pas la moindre peur. Cela fait qu'étant toujours tranquille et de sang froid, il ne se trouble point par la mauvaise honte1. Soit qu'on le regarde ou non, il fait toujours de son mieux ce qu'il fait; et toujours tout à lui pour bien observer les autres, il saisit leurs manières avec une aisance que ne peuvent avoir les esclaves de l'opinion. On peut dire qu'il prend plutôt l'usage du monde, précisément parce qu'il en fait peu de cas.

Ne vous trompez pas cependant sur sa contenance, et n'allez pas la comparer à celle de vos jeunes agréables. Il est ferme et non suffisant; ses manières sont libres et non dédaigneuses: l'air insolent n'appartient qu'aux esclaves, l'indépendance n'a rien d'affecté. Je n'ai jamais vu d'homme ayant de la fierté dans l'âme en montrer dans son maintien : cette affectation est bien plus propre aux âmes viles et vaines, qui ne peuvent en imposer que par là. Je lis dans un livre3, qu'un étranger se présentant un jour dans la salle du fameux Marcel, celui-ci lui demanda de quel pays il était: « Je suis Anglais, répond l'étranger. Vous, Anglais! réplique le danseur; vous seriez de cette île où les citoyens ont part à l'administration publique et sont une portion de la puissance souveraine1! Non, Monsieur, ce front baissé,

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à l'autorité souveraine (*). Llais les Français, ayant jugé à propos d'usurper ce respectable nom de citoyens, dû jadis aux membres des cités gauloises, en ont dénaturé l'idée, au point qu'on n'y conçoit plus rien. Un homme qui vient de m'écrire beaucoup de bêtises contre la Nouvelle Héloïse, a orné sa signature du titre de citoyen de Paimboeuf, et a cru me faire une excellente plaisanterie (**). (Note de Rousseau.)

(*) C'est ce que Rousseau avait démontré dans le Contrat Social. (**) C'est-à-dire que le correspondant de Paimbeuf donne au mot de citoyen le sens de habitant de la ville, tandis que pour un Genevois citoyen est un titre qui donne des droits politiques

ce regard timide, cette démarche incertaine, ne m'annoncent que l'esclave titré d'un électeur1.>>

Je ne sais si ce jugement montre une grande connaissance du vrai rapport qui est entre le caractère d'un homme et son extérieur. Pour moi, qui n'ai pas l'honneur d'être maitre à danser, j'aurais pensé tout le contraire. J'aurais dit: « Cet Anglais n'est pas courtisan; je n'ai jamais ouï dire que les courtisans eussent le front baissé et la démarche incertaine: un homme timide chez un danseur, pourrait bien ne l'être pas dans la Chambre des Communes.» Assurément ce M. Marcel-là doit prendre ses compatriotes pour autant de Romains. ....

Personne ne sera plus exact à tous les égards2 fondés sur l'ordre de la nature, et même sur le bon ordre de la société, mais les premiers seront toujours préférés aux autres; et il respectera davantage un particulier plus vieux que lui, qu'un magistrat de son âge. Etant donc pour l'ordinaire un des plus jeunes des sociétés où il se trouvera, il sera toujours un des plus modestes, non par la vanité de paraître humble, mais par un sentiment naturel et fondé sur la raison. Il n'aura point l'impertinent savoir-vivre d'un jeune fat, qui, pour amuser la compagnie, parle plus haut que les sages et coupe la parole aux anciens : il n'autorisera point, pour sa part, la réponse d'un vieux gentilhomme à Louis XV, qui lui demandait lequel il préférait de son siècle ou de celui-ci : « Sire, j'ai passé ma jeunesse à respecter les vieillards, et il faut que je passe ma vieillesse à respecter les enfants.»

Ayant une âme tendre et sensible, mais n'appréciant rien sur le taux de l'opinion, quoiqu'il aime à plaire aux autres, il se souciera peu d'en être considéré. D'où il suit qu'il sera plus affectueux que poli, qu'il n'aura jamais d'airs ni de faste, et qu'il sera plus touché d'une caresse que de mille éloges. Par les mêmes raisons il ne négligera ni ses manières ni son maintien; il pourra même avoir quelque recherche dans sa parure, non pour paraître un homme de goût, mais pour rendre sa figure plus agréable;

(par opposition par exemple avec ceux qui n'étaient que natifs). C'est pour cela que Rousseau se plaint qu'on ait « usurpé » le

nom.

1. Cette conception du caractère anglais était alors traditionnelle. Rousseau l'a développée dans la Nouvelle Héloïse (person

nage de Milord Edouard). Voir notamment II, 3: « un peuple intrépide et fier dont l'exemple et la liberté rétablissaient à mes yeux l'honneur de mon espèce ».

2. C'est-à-dire exact à observer tous les égards. 3. Sur =

d'après.

il n'aura point recours au cadre doré1, et jamais l'enseigne de la richesse ne souillera son ajustement2.....

Il ne sera point fêté comme un homme aimable, mais on l'aimera sans savoir pourquoi; personne ne vantera son esprit, mais on le prendra volontiers pour juge entre les gens d'esprit : le sien sera net et borné, il aura le sens droit et le jugement sain. Ne courant jamais après les idées neuves, il ne saurait se piquer d'esprit3. Je lui ai fait sentir que toutes les idées salutaires et vraiment utiles aux hommes ont été les premières connues, qu'elles font de tout temps les seuls vrais liens de la société, et qu'il ne reste aux esprits transcendants qu'à se distinguer par des idées pernicieuses et funestes au genre humain1. Cette manière de se faire admirer ne le touche guère: il sait où il doit trouver le bonheur de sa vie, et en quoi il peut contribuer au bonheur d'autrui. La sphère de ses connaissances ne s'étend pas plus loin que ce qui est profitable5. Sa route est étroite et bien marquée; n'étant point tenté d'en sortir, il reste confondu avec ceux qui la suivent; il ne veut ni s'égarer, ni briller. Emile est un homme de bon sens, et ne veut pas être autre chose on aura beau vouloir l'injurier par ce titre, il s'en tiendra toujours honoré.

Quoique le désir de plaire ne le laisse plus absolument indifférent sur l'opinion d'autrui, il ne prendra de cette

6

1. Au livre II, quand Emile apprend le dessin, on dispose tous ses essais autour de sa chambre; les plus informes ont un cadre doré et les meilleurs un cadre noir tout uni, pour montrer que la valeur des choses ne tient pas à ce qui les entoure. «Quelque jour, peut-être, dit Rousseau, ces cadres dorés passeront entre nous en proverbe ».

2. On voit d'après ce long morceau qu'Emile, élevé à l'écart du « monde», doit pourtant y tenir sa place comme tout homme « bien né ». Tant de conseils se raient moins nécessaires aujourd'hui, mais à cette date la vie de société tenait encore une place essentielle dans les mœurs et dans les préoccupations des moralistes. Moncrif écrit un Essai sur la nécessité et les moyens de plaire (1738); le livre de Toussaint sur les Mours (1748) s'ouvre par les devoirs envers Dieu et se termine par un long article

sur la Politesse. Les Considérations sur les mœurs, de Duclos (1751), font à cette politesse une place essentielle, etc., etc.

* Comparer ce portrait de jeune homme avec celui que donne Bossuet (Panégyriqué de Saint Bernard).

3. Il y a dans la première moitié du 18e siècle un courant profond de préciosité et qui envahit la poésie, les sciences, le langage. Mais, dès 1740, un contre-courant se dessine pour protester contre Fontenelle, la peinture de Boucher, etc. A cette date (1762) il y a autour de Rousseau un retour très net à la simplicité.

4. C'est la doctrine développée dans les deux premiers Discours. On voit que Rousseau lui reste fidèle.

5. Entendons pour lui et pour les autres. 6. Indifférent sur

à.

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indifférent

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