Images de page
PDF
ePub

voyageurs. « Monsieur, lui dit le maître de la maison, vous me paraissez un jeune homme aimable et sage; et cela me fait songer que vous êtes arrivés ici, votre gouverneur et vous, las et mouillés, comme Télémaque et Mentor dans l'île de Calypso. Il est vrai, répond Émile, que nous trouvons ici l'hospitalité de Calypso. >> Son Mentor ajoute: « Et les charmes d'Eucharis1. » Mais Émile connaît l'Odyssée, et n'a point lu Télémaque2; il ne sait ce que c'est qu'Eucharis. Pour la jeune personne, je la vois rougir jusqu'aux yeux, les baisser sur son assiette et n'oser souffler. La mère, qui remarque son embarras, fait signe au père, et celui-ci change de conversation. En parlant de sa solitude, il s'engage insensiblement dans le récit des événements qui l'y ont confiné; les malheurs de sa vie, la constance de son épouse, les consolations qu'ils ont trouvées dans leur union; la vie douce et paisible qu'ils mènent dans leur retraite, et toujours sans dire un mot de la jeune personne; tout cela forme un récit agréable et touchant, qu'on ne peut entendre sans intérêt. Emile, ému, attendri, cesse de manger pour écouter. Enfin, à l'endroit ou le plus honnête des hommes s'étend avec plus de plaisir sur l'attachement de la plus digne des femmes, le jeune voyageur, hors de lui, serre une main du mari qu'il a saisie, et de l'autre prend aussi la main de la femme, sur laquelle il se penche avec transport en l'arrosant de pleurs 3. La naïve vivacité du jeune homme enchante tout le monde: mais la fille, plus sensible que personne à cette marque de son bon cœur, croit voir Télémaque affecté des malheurs de Philoctète. Elle porte à la dérobée les yeux sur lui pour mieux examiner sa figure; elle n'y trouve rien qui démente la comparaison. Son air aisé a de la liberté sans arrogance;

1. Nymphe du cortège de Calypso qui s'éprend de Télémaque et essaye de le retenir dans l'ile.

2. Sophie a lu le livre et elle est devenue justement amoureuse, nous dit Rousseau, de Télémaque. Rousseau avait, comme tout son siècle, la plus grande admiration pour le roman qu'il appelait « le divin Télémaque ».

3. La scène aujourd'hui fait sourire. Il faut noter que les démonstrations extérieures de sympathie étaient beaucoup plus vives au 17e et au 18 sie

cles. Alceste se plaint « de la fureur des embrassements ». Après Rousseau, on versera des larmes à tout propos, mais même avant lui, les romans s'attardent très souvent à des scènes où l'attendrissement déborde.

4. Philoctete s'était blessé avec l'une des flèches d'Hercule trempées dans le sang de l'hydre de Lerne. L'infection de la plaie fut si grande que les Grecs, en route pour Troie, l'abandonnèrent dans l'ile de Lemnos. L'histoire forme un des épisodes du Télémaque.

ses manières sont vives sans étourderie; sa sensibilité rend son regard plus doux, sa physionomie plus touchante: la jeune personne le voyant pleurer est près de mêler. ses larmes aux siennes. Dans un si beau prétexte1, une honte secrète la retient: elle se reproche déjà les pleurs prêts à s'échapper de ses yeux, comme s'il était mal d'en verser pour sa famille.

La mère, qui dès le commencement du sou per n'a cessé de veiller sur elle, voit sa contrainte, et l'en délivre en l'envoyant faire une commission. Une minute après, la jeune fille rentre, mais si mal remise que son désordre est visible à tous les yeux. La mère lui dit avec douceur: « Sophie, remettez-vous; ne cesserez-vous point de pleurer les malheurs de vos parents? Vous qui les en consolez, n'y soyez pas plus sensibles qu'eux-mêmes2. »

A ce nom de Sophie, vous eussiez vu tressaillir Emile. Frappé d'un nom si cher, il se réveille en sursaut et jette un regard avide sur celle qui l'ose porter. Sophie, ô Sophie! est-ce vous que mon cœur cherche? est-ce vous que mon cœur aime? Il l'observe, il la contemple avec une sorte de crainte et de défiance. Il ne voit point exactement la figure qu'il s'était peinte; il ne sait si celle qu'il voit vaut mieux ou moins. Il étudie chaque trait, il épie chaque mouvement, chaque geste; il trouve à tout mille interprétations confuses; il donnerait la moitié de sa vie pour qu'elle voulût dire un seul mot. Il me regarde, inquiet et troublé ; ses yeux me font à la fois cent questions, cent reproches. Il semble me dire à chaque regard : « Guidez-moi tandis qu'il est temps; si mon cœur se livre et se trompe, je n'en reviendrai de mes jours. >>

3

Emile est l'homme du monde qui sait le moins se déguiser. Comment se déguiserait-il dans le plus grand trouble de sa vie, entre quatre spectateurs qui l'examinent, et dont le plus distrait en apparence est en effet le plus attentif? Son désordre n'échappe point aux yeux pénétrants de Sophie; les siens l'instruisent de reste qu'elle en est l'objet elle voit que cette inquiétude n'est pas de l'amour encore; mais qu'importe ? il s'occupe d'elle, et

:

1. C'est-à-dire: alors qu'elle avait un si beau prétexte.

2. Le thème du gentilhomme ruiné ou à demi-ruiné qui se retire aux champs deviendra familier, après Rousseau, aux poètes descriptifs et aux romanciers

(Saint-Lambert, Baculard d'Ar-
naud, Loaisel de Tréogate, etc.).
3. Le précepteur qui a machi-
né tout cela.
4. En effet
en réalité. Sens
fréquent aux 17me et 18e siè-
cles.

=

cela suffit; elle sera bien malheureuse s'il s'en occupe impunément1.

Les mères ont des yeux comme leurs filles, et l'expérience de plus. La mère de Sophie sourit du succès de nos projets. Elle lit dans les cœurs des deux jeunes gens; elle voit qu'il est temps de fixer celui du nouveau Télémaque ; elle fait parler sa fille. Sa fille, avec sa douceur naturelle, répond d'un ton timide qui ne fait que mieux son effet. Au premier son de cette voix, Emile est rendu3, c'est Sophie, il n'en doute plus. Ce ne la serait pas qu'il serait trop tard pour s'en dédire 4.

1. Impunément, c'est-à-dire << sans se laisser conquérir par Sophie, sans l'aimer ».

2. Tout ceci était en effet concerté entre les parents de Sophie et le précepteur.

3. Rendu = s'est rendu à celle qui l'a vaincu.

4. On pourra comparer cette première rencontre » avec quelques autres de la littérature, Eudore et Cymodocée, Atala et Chactas, etc.

LETTRE A CHRISTOPHE De beaumont

[En attaquant violemment l'Emile dans son mandement, l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, avait durement calomnié Rousseau. Rousseau défendit sa doctrine, sa sincérité, la dignité de sa vie et de ses convictions, les droits de la pensée et la tolérance avec une précision dialectique, une force d'ironie et un emportement d'éloquence qui font de sa lettre un des plus beaux ouvrages polémiques. Nous en citons deux importants fragments. La plus grande partie de la lettre portant sur la philosophie aujourd'hui vieillie et souvent très obscure de la Profession de foi du Vicaire Savoyard (Voir p. 237), nous jugeons inutile d'en donner l'analyse méthodique.]

La Franchise de Rousseau.

Vous avez deux objets dans votre mandement : l'un de censurer mon livre, l'autre de décrier ma personne. Je croirai vous avoir bien répondu, si je prouve que partout où vous m'avez réfuté vous avez mal raisonné, et que partout où vous m'avez insulté vous m'avez calomnié. Mais quand on ne marche que la preuve à la main, quand on est forcé, par l'importance du sujet et par la qualité de l'adversaire, à prendre une marche pesante et à suivre pied à pied toutes ses censures, pour chaque mot il faut des pages; et, tandis qu'une courte satire amuse, une longue défense ennuie. Cependant il faut que je me défende, ou que je reste chargé par vous des plus fausses imputations. Je me défendrai donc, mais je défendrai mon honneur plutôt que mon livre. Ce n'est point la Profession de foi du vicaire savoyard que j'examine, c'est le Mandement de l'archevêque de Paris; et ce n'est que le mal qu'il dit de l'éditeur qui me force à parler de l'ouvrage. Je me rendrai ce que je me dois, parce que je le dois, mais sans ignorer que c'est une position bien triste que d'avoir à se plaindre d'un homme plus puissant que soi, et que c'est une bien fade lecture que la justification d'un innocent".....

:

1. REGLE Essayer à ou de. Voir p. 94, n. 6.

2. Pourtant la Lettre à Christophe de Beaumont eut un grand

« PrécédentContinuer »