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que de parvenus. Vous ne devez point vous estimer malheureux de vivre comme fait Monsieur votre père, et il n'y a point de sort que le travail, la vigilance, l'innocence et le contentement de soi ne rendent supportable, quand on s'y soumet en vue de remplir son devoir. Voilà, Monsieur, des conseils qui valent tous ceux que vous pourriez venir prendre à Montmorency: peut-être ne seront-ils pas de votre goût, et je crains que vous ne preniez pas le parti de les suivre; mais je suis sûr que vous vous en repentirez un jour. Je vous souhaite un sort qui ne vous force jamais à vous en souvenir. Je vous prie, Monsieur, d'agréer mes salutations très humbles1.

A JULIE 2

10 Novembre 1761.

Il est vrai, Madame, que je n'ai pas répondu à vos six pages, et que je n'y répondrais pas en cent. Mais, soit que vous comptiez les pages, les choses, les lettres, je serai toujours en reste; et si vous exigez autant que vous donnez, je n'accepte point un marché qui passe 3 mes forces. Je ne sais par quel prodige j'ai été jusqu'ici plus exact avec vous, que je ne connais point, que je ne le fus de ma vie avec mes amis les plus intimes. Je veux conserver ma liberté jusque dans mes attachements; je veux qu'une correspondance me soit un plaisir et non pas un devoir; je porte cette indépendance dans l'amitié même ; je veux aimer librement mes amis pour le plaisir que j'y prends : mais, sitôt qu'ils mettent les services à la place des sentiments, et que la reconnaissance m'est imposée, l'attachement en souffre, et je ne fais plus avec plaisir ce que je suis forcé de faire 1.

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Tenez vous cela pour dit, quand vous m'aurez envoyé votre M. Sarbourg. Je comprends que vous n'exigerez rien; c'est pour cela même que je vous devrai davantage, et que je m'acquitterai d'autant plus mal. Ces dispositions me font peu d'honneur, sans doute; mais les ayant malgré moi, tout ce que je puis faire est de les déclarer; je ne vaux pas mieux que cela. Revenant donc à nos lettres1, soyez persuadée que je recevrai toujours les vôtres et celles de votre amie avec quelque chose de plus que du plaisir, qu'elles peuvent charmer mes maux et parer ma solitude; mais que, quand j'en recevrais dix de suite sans faire une réponse, et que vous écrivant enfin, au lieu de répondre article par article, je suivrais seulement le sentiment qui me fait prendre la plume, je ne ferais rien que j'aie promis de ne pas faire, et à quoi vous ne deviez vous attendre.

C'est encore à peu près la même chose à l'égard du ton de mes lettres. Je ne suis pas poli, Madame, je sens dans mon cœur de quoi me passer de l'être, et il y surviendra bien du changement si jamais je suis tenté de l'être avec vous. Voyez encore quelle interprétation votre bénignité2 veut donner à cela, car pour moi je ne puis m'expliquer mieux. D'ailleurs, j'écris très difficilement quand je veux châtier mon style: j'ai par-dessus la tête du métier d'auteur; la gêne qu'il impose est une des raisons qui m'y font renoncer. A force de peine et de soin, je puis trouver enfin le tour convenable et le mot propre ; mais je ne veux mettre ni peine ni soin dans mes lettres; j'y cherche le délassement d'être incessamment vis-à-vis du public3, et quand j'écris avec plaisir, je veux écrire à mon aise. Si je ne dis ni ce qu'il faut, ni comme il faut, qu'importe? Ne sais-je pas que mes amis m'entendront toujours, qu'ils expliqueront mes discours par mon caractère, non mon caractère par mes discours, et que, si j'avais le malheur de leur écrire des choses malhonnêtes, ils seraient sûrs de ne m'avoir entendu1 qu'en y trouvant un sens qui ne le fût pas ? Vous me direz que tous ceux à qui j'écris ne sont ni mes amis, ni obligés de me connaître. Pardonnez-moi, Madame; je n'ai ni ne veux avoir de simples connaissances; je ne sais ni ne veux savoir comment on leur écrit. Il se peut que je mette mon commerce à trop haut prix, mais je n'en veux rien rabattre, surtout avec

1. RÉGLE: La fortune vient en dormant. Voir p. 161, n. 1.

2. « Bénignité... douceur, humanité» (Dict. de Féraud.) Le mot était encore d'usage courant.

3. C'est-à-dire Je me délasse par mes lettres du souci que j'ai, dans mes ouvrages littéraires, de songer au public.

4. Entendre comprendre. Voir la note 4, p. 340.

vous, quoique je ne vous connaisse pas; car je présume qu'il m'est plus aisé de vous aimer sans vous connaître, que de vous connaître sans vous aimer. Quoi qu'il en soit, c'est ici une affaire de convention : n'attendez de moi nulle exactitude, et n'allez plus épiloguant sur mes mots. Si je ne vous écris ni régulièrement ni convenablement, je vous écris pourtant cela dit tout, et corrige tout le reste. Voilà mes explications, mes conditions: acceptez ou refusez, mais ne marchandez pas; cela serait inutile1.

A M. SÉGUier de Saint-BRISSON2

Motiers, le 22 Juillet 1764.

Je crains, Monsieur, que vous n'alliez un peu vite en besogne dans vos projets; il faudrait, quand rien ne vous presse, proportionner la maturité des délibérations à l'importance des résolutions. Pourquoi quitter si brusquement l'état que vous aviez embrassé, tandis que vous pouviez à loisir vous arranger pour en prendre un autre, si tant est qu'on puisse appeler un état le genre de vie que vous vous êtes choisi, et dont vous serez peut-être aussitôt rebuté que du premier? Que risquiez-vous à mettre un peu moins d'impétuosité dans vos démarches, et à tirer parti de ce retard pour vous confirmer dans vos principes, et pour assurer vos résolutions par une plus mûre étude de vousmême ? Vous voilà seul sur la terre, dans l'âge où l'homme doit tenir à tout; je vous plains, et c'est pour cela que je ne puis vous approuver, puisque vous avez voulu vous isoler vous-même au moment où cela vous convenait le moins. Si vous croyez avoir suivi mes principes, vous vous

1. La lettre est intéressante pour juger la correspondance de Rousseau, son caractère et quelques-unes des raisons qui le brouillèrent avec bien des amis. Même avec Me Latour, il faillit rompre deux ou trois fois, parce qu'elle se plaignait d'être sans nouvelles.

2. Séguier de Saint-Brisson était un jeune officier au régiment de Limousin. Il s'enthousiasma pour Rousseau, lui rendit visite à Montmorency, et, pour mieux suivre l'exemple dé son modèle, il quitta le service

et résolut d'apprendre le métier de menuisier en se brouillant avec sa mère, fidèle à ses traditions de classe et de religion. Rousseau, aidé d'une amie du jeune homme, parvint à le faire revenir sur ces périlleuses décisions. Nous citons cette lettre pour bien montrer avec quelle ferveur on cruț parfois à Rousseau, et comment Rousseau savait dédaigner ces chimères théoriques, pour conseiller l'obéissance aux simples devoirs de la vie pratique.

trompez vous avez suivi l'impétuosité de votre âge; une démarche d'un tel éclat valait assurément la peine d'être bien pesée avant d'en venir à l'exécution. C'est une chose faite, je le sais : je veux seulement vous faire entendre que la manière de la soutenir1 et d'en revenir demande un peu plus d'examen que vous n'en avez mis à la faire.

Voici pis. L'effet naturel de cette conduite a été de vous brouiller avec Madame votre mère. Je vois, sans que vous me le montriez, le fil de tout cela; et, quand il n'y aurait que ce que vous me dites, à quoi bon aller effaroucher la conscience tranquille d'une mère, en lui montrant sans nécessité des sentiments différents des siens? Il fallait, Monsieur, garder ces sentiments au dedans de vous pour la règle de votre conduite, et leur premier effet devait être de vous faire endurer avec patience les tracasseries de vos prêtres, et de ne pas changer ces tracasseries en persécutions, en voulant secouer hautement le joug de la religion où vous étiez né. Je pense si peu comme vous sur cet article, que, quoique le clergé protestant me fasse une guerre ouverte, et que je sois fort éloigné de penser comme lui sur tous les points, je n'en demeure pas moins sincèrement uni à la communion de notre Église, bien résolu d'y vivre et d'y mourir s'il dépend de moi: car il est très consolant pour un croyant affligé de rester en communauté de culte avec ses frères, et de servir Dieu conjointement avec eux. Je vous dirai plus, et je vous déclare que, si j'étais né catholique, je demeurerais catholique, sachant bien que votre Église met un frein très salutaire aux écarts de la raison humaine, qui ne trouve ni fond ni rive quand elle veut sonder l'abîme des choses; et je suis si convaincu de l'utilité de ce frein, que je m'en suis moi-même imposé un semblable, en me prescrivant, pour le reste de ma vie, des règles de foi dont je ne me permets plus de sortir3. Aussi je vous jure que je ne suis tranquille que depuis ce temps-là, bien convaincu que, sans cette précaution, je ne l'aurais été de ma vie. Je vous parle, Monsieur, avec effusion de cœur, et comme un père parlerait à son enfant. Votre brouillerie avec Madame votre mère me navre. J'avais dans

1. De la soutenir d'y persé

vérer.

2. Conjointement. L'adverbe a vieilli, mais Féraud le donne encore sans remarque en 1787.

3. Passage important pour connaître la religion de Rousseau. Il est exact que dans ses

pratiques religieuses il se souimettait, à Motiers, aux usages courants. Mais, dans la discussion écrite, il n'a jamais rien concédé, et ce sont les polémiques théologiques qui lui alièneront toute la Suisse protestante.

mes malheurs la consolation de croire que mes écrits ne pouvaient faire que du bien; voulez-vous m'ôter encore cette consolation1? Je sais que, s'ils font du mal, ce n'est que faute d'être entendus; mais j'aurai toujours le regret de n'avoir pu me faire entendre2. Cher Saint-Brisson, un fils brouillé avec sa mère a toujours tort: de tous les sentiments naturels, le seul demeuré parmi nous est l'affection.maternelle. Le droit des mères est le plus sacré que je connaisse; en aucun cas on ne peut le violer sans crime: raccommodezvous donc avec la vôtre. Allez vous jeter à ses pieds; à quelque prix que ce soit, apaisez-la : soyez sûr que son cœur vous sera rouvert si le vôtre vous ramène à elle. Ne pouvezvous sans fausseté lui faire le sacrifice de quelques opinions inutiles, ou du moins les dissimuler? Vous ne serez jamais appelé à persécuter personne; que vous importe le reste ? Il n'y a pas deux morales. Celle du Christianisme et celle de la philosophie sont la même; l'une et l'autre vous imposent ici le même devoir; vous pouvez le remplir, vous le devez ; la raison, l'honneur, votre intérêt, tout le veut: moi, je l'exige pour répondre aux sentiments dont vous m'honorez. Si vous le faites, comptez sur mon amitié, sur toute mon estime, sur mes soins, si jamais ils vous sont bons à quelque chose. Si vous ne le faites pas, vous n'avez qu'une mauvaise tête; ou, qui pis est, votre cœur vous conduit mal, et je ne veux conserver des liaisons qu'avec des gens dont la tête et le cœur soient sains.

A M. LE MARQUIS DE Mirabeau 3.

Wootton, le 31 Janvier 1767.

Je n'ai pas eu, Monsieur, sur vos écrits, l'indifférence de M. Hume, et je pourrais si bien vous en parler qu'ils sont,

1. A cette date Rousseau avait pourtant reçu des lettres où on l'accusait d'être un écrivain corrupteur. On lui écrivait par exemple que la Nouvelle Héloïse avait été trouvée dans le cabinet de toilette d'une jeune fille qui s'était en fuie avec un homme marié (lettres conservées à la Bibliothèque de Neuchâtel).

2. Entendre =comprendre. Voir la n. 4, p. 340.

3. Le marquis de Mirabeau, père de l'orateur, était devenu fameux par son ouvrage L'Ami des hommes ou Traité sur la population (1756), où il proposait une série de mesures économiques et politiques pour favoriser l'agriculture et multiplier la population. Sous ses apparences philanthropiques, c'était un homme rude, violent et grossier. Il resta pourtant en bons termes avec Rousseau.

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