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Du rôle de la psychologie en philosophie, avec une appréciation des principales théories psychologiques anciennes et modernes, et de l'influence qu'elles ont exercée sur les systèmes généraux de leurs auteurs.

En essayant de traiter ce vaste problème, je cède à la beauté du sujet, lequel est toujours ancien mais toujours nouveau, en même temps que je me sens attiré par son actuelle opportunité.

Quelle étude, en effet, entreprendre qui soit plus attachante que celle de l'homme? A quel objet de méditations s'appliquer qui puisse être à toute époque, et particulièrement de nos jours, considéré comme plus important?

Assurément, chaque siècle a commis touchant la nature humaine des erreurs plus ou moins graves. Mais le siècle présent, au milieu des crises qui le travaillent et des transformations qu'il subit, n'offre-t-il pas, et en très-grand nombre, des erreurs psychologiques qui lui sont propres et qu'il est urgent de conjurer?

Ainsi, que l'homme soit un être purement sensitif, uniquement fait pour rechercher la jouissance et pour fuir la douleur, c'est ce que nul théoricien qui compte n'oserait aujourd'hui affirmer. Le sensualisme n'en coule pas moins à pleins bords. L'amour

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du lucre, la soif du plaisir envahit incessamment les âmes; et tandis que les merveilles de l'industrie attestent avec un éblouissant éclat la supériorité de l'esprit sur la matière, l'ivresse d'une existence rendue plus facile abaisse les caractères et oblitère la notion de vertu. « La sagesse vulgaire qui suffit aux combinaisons de la vie privée devient tout le génie de la société. Ce qui s'en écarte est proscrit comme chimère et danger. Jamais n'a été plus vraie cette parole de l'Écriture: « Les enfants de ce siècle sont plus prudents que les enfants de lumière (1). »

Le scepticisme n'a pas, de nos jours, de candides promoteurs tels que Berkeley, de subtils adeptes tels que Hume, ou des tenants érudits tels que Bayle. Mais n'est-il pas exact d'affirmer qu'une incrédulité occulte règne au fond des cœurs, et que les calculs de l'intérêt ou les caprices de la fantaisie remplacent fréquemment les principes? Le temps présent ne compte peut-être pas de ces Pyrrhoniens que MM. de Port-Royal déclaraient être moins des gens persuadés de ce qu'ils disent a qu'une secte de menteurs. » Mais les causes les plus diver

(1) M. Charles de Rémusat, Essais de philosophie, 2 vol. in-8°. Paris, 1842; t. II, p. 591, Conclusion.

ses n'ont-elles point, parmi nous, mis en péril la certitude humaine et grossi les sources de l'erreur ? Et je ne parle pas seulement des sophismes accumulés; je parle notamment de la déplorable confusion des méthodes. Les uns, désertant les parties hautes de l'observation, se sont réduits à un empirisme sans consistance parce qu'il est sans principes; les autres, engoués de mathématiques, ont entassé abstractions sur abstractions, et prétendu ramener à des formules géométriques les évolutions des êtres et les déploiements de l'univers.

Le sensualisme et le scepticisme devaient d'ailleurs, comme toujours il arrive, entraîner une altération profonde de l'idée de Dieu. Ainsi des esprits qui se croient hardis et qui ne sont que légers, ont affecté de reléguer au nombre des imaginations puériles les conceptions d'un Dieu personnel et d'un Dieu providence. Le dernier effort de leur dialectique a consisté à affirmer que toute affirmation sur Dieu est impertinente; ou, s'ils se sont hasardés parfois à dégager cet inconnu suprême de la nuit mystérieuse où il se plaisent à l'ensevelir, ils n'ont trouvé rien de mieux, pour définir l'Être des êtres, que de révérer en Dieu la catégorie de l'idéal! Cependant le gros du monde, qui n'entend rien à ce panthéisme pédantesque, a prêté l'oreille aux apôtres d'un pan

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théisme plus grossier, mais plus saisissable, lequel, au lieu de prétendre que Dieu est tout, professe que tout est Dieu. Du panthéisme, par une pente irrésistible, on a vu les intelligences glisser dans l'athéisme. Et cette négation, froide et calme chez quelquesuns, est allée chez d'autres jusqu'à un emportement sauvage. On s'est efforcé de déraciner des cœurs l'idée de Dieu, comme un mal, une cause de servitude, un invincible obstacle à tout progrès.

Vainement, après avoir ruiné ou miné la religion dans les choses, a-t-on voulu la réserver et la maintenir dans les mots. Ce mépris savant ou brutal de toute religion a donné ouverture aux superstitions, et une fois de plus on a pu vérifier que les incrédules sont les plus crédules, et que les esprits forts sont les esprits faibles. Le culte que la raison avoue et qu'elle commande a été ramené à je ne sais quelle bizarre théurgie. Une mysticité confuse s'est substituée à la foi en Dieu, et des rêveries renouvelées d'un Pythagorisme obscur ont paru préférables aux claires espérances et au droit imprescriptible d'une immortalité à venir.

La sainte liberté elle-même a été outrageusement calomniée. Tantôt on l'a représentée comme une dangereuse extravagance, incompatible avec le bon ordre et la prospérité des États; tantôt on s'est

figuré qu'elle n'était possible qu'autant qu'elle était sans frein. Le despotisme d'un seul et le despotisme de tous ont été tour à tour invoqués l'un contre l'autre. Le prince et le peuple ont eu leurs flatteurs, et la justice, tristement vaincue, a plié plus d'une fois au nombre ou à la force. De cette méconnaissance et de cette ignorance de la vraie liberté sont nées toutes ces utopies sociales, contre lesquelles le ridicule a d'abord suffi, mais que bientôt il a fallu réprimer en versant des flots de sang; et qui, sans cesse renaissantes comme les têtes de l'hydre, ne pourront être extirpées que par la science. Au nom de l'égalité, des docteurs infatués ont prêché une odieuse inégalité; au nom du progrès, la décadence; au nom de l'humanité, l'oubli de tout ce qui fait la dignité de l'espèce humaine.

Ai-je à plaisir chargé ce tableau? Ai-je calomnié mon temps, en lui attribuant des erreurs qui ne seraient pas les siennes ? A Dieu ne plaise que je me sois créé des fantômes, afin de les combattre! Aussi bien n'est-ce point pour gémir que je signale ces aberrations, mais pour chercher les moyens de les guérir.

Le remède est simple: il consiste à revenir à une observation sincère de la nature humaine.

« Il ne faut point imaginer l'homme, écrivait

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