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éléments et quel en serait le produit. Il connaissait les propriétés de l'or et du fer, des roues et des voiles, des soldats et des diplomates, et il exigeait que chacun travaillat d'après sa nature.

L'art de la guerre fut le jeu dans lequel il exerça son talent combinatoire. Ce talent consistait, selon lui, à avoir toujours plus de forces que l'ennemi sur le point où l'ennemi est attaqué, ou sur celui qu'il attaque; et toute son habileté se déploya dans des manœuvres et des évolutions sans fin, pour marcher toujours sur l'ennemi en coin et pour détruire ses forces en détail. Il est évident qu'une très-petite troupe, manœuvrant avec adresse et rapidité, de manière à pouvoir toujours amener deux hommes contre un au point où l'engagement a lieu, surmontera un corps de soldats beaucoup plus considérable.

L'époque, son organisation personnelle et des circonstances favorables pour lui contribuèrent à développer ce démocrate modèle. Il eut les qualités de sa classe et rencontra les conditions nécessaires pour les mettre en action. Ce sens commun qui ne respecte pas moins un fait accompli quelconque, qu'il ne trouve les moyens de le réaliser; le plaisir dans l'emploi des ressorts, dans leur choix, leur simplification et leur combinaison; l'exactitude et la perfection de son œuvre, la prudence avec laquelle tout a été prévu, et la vigueur avec laquelle tout a été exécuté, tout cela fait de lui l'organe naturel et le

chef de ce que je puis presque appeler dans un sens étendu, le parti moderne.

La nature doit avoir de beaucoup la plus grande part dans tout succès, et il en fut ainsi pour le sien. Le besoin d'un tel homme existait et cet homme vit le jour; un homme de pierre et de fer, capable de se tenir à cheval pendant seize ou dix-sept heures, de marcher plusieurs jours de suite sans repos ni nourriture, excepté par accès et avec l'ardeur et l'élan d'un tigre en action; un homme qui n'est gèné par aucun scrupule; bref, pressant, égoïste, prudent, et d'une pénétration qui ne permettait pas qu'il fût pris au dépourvu ou égaré par les prétentions des autres, quelles qu'elles fussent, ou par quelque idée superstitieuse, ou par quelque fougue ou précipitation de sa part. « Ma main de fer, disait-il, n'était pas placée à l'extrémité de mon bras; elle était immédiatement attachée à ma tète. » Il respectait le pouvoir de la nature et de la fortune et lui attribuait sa supériorité, au lieu de s'évaluer, comme font les hommes inférieurs, d'après son opiniâtreté, et d'essayer de lutter avec la nature. Dans sa rhétorique favorite il fait allusion à son étoile; et il se plaisait, aussi bien que le peuple, à se qualifier d'enfant de la destinée. « On me reproche, disait-il, d'avoir commis de grands crimes: des hommes de ma trempe ne commettent pas de crimes. Rien n'a été plus simple que mon élévation : il est inutile de l'attribuer à l'intrigue ou au crime.

Elle était le résultat de la singularité des temps et de ma réputation d'avoir bien combattu contre les ennemis de mon pays. J'ai toujours marché avec l'opinion des masses et avec les événements. De quelle utilité donc auraient été des crimes pour moi? » Il disait encore en parlant de son fils: <«< Mon fils ne peut pas me remplacer ; je ne pourrais pas me remplacer moi-même. Je suis la créature des circon

stances. >>

Il possédait une rectitude d'action, qu'on n'avait jamais vue réunie auparavant à tant de conception. C'est un homme positif, terrible pour tous les parleurs et couvrant de confusion les personnes qui obscurcissent la vérité. Il voit où est le nœud de l'affaire, il se jette sur le point précis de la résistance. et méprise toute autre considération. Il est fort, dans la juste acception, c'est-à-dire, par la clarté. Jamais il ne commettait de bévue dans la victoire, mais il gagnait ses batailles dans sa tête, avant de les gagner sur le champ de bataille. Ses principales ressources sont en lui-même. Il ne demande conseil de personne. En 1796, il écrit au Directoire : « J'ai conduit la campagne sans consulter qui que ce soit. Je n'aurais rien fait de bon, si je m'étais trouvé dans la nécessité de me conformer aux idées d'autrui. J'ai remporté quelques avantages sur des forces supérieures, bien qu'entièrement dénué de toutes choses; parce que, dans la persuasion que votre confiance reposait en moi, mes actions ont été aussi rapides que ma pensée.

L'histoire est pleine, en descendant jusqu'à ce jour, de la faiblesse d'esprit des rois et des gouvernants. C'est une classe de gens à prendre en pitié, car ils ne savent ce qu'ils feront. Les artisans se soulèvent pour du pain, et le roi et ses ministres, ne sachant que faire, envoient contre eux des baïonnettes. Mais Napoléon comprenait sa besogne. Voilà un homme qui à chaque instant et dans chaque occurrence, savait ce qu'il allait faire le lendemain. C'est là un immense avantage et un immense soulagement pour les esprits, non-seulement des rois, mais des citoyens. Peu d'hommes ont un lendemain; ils vivent de la main à la bouche, sans plan et ils sont toujours au bout de leur ligne de conduite; après chaque action, ils attendent une impulsion du dehors. Napoléon eût été le premier homme du monde, si ses desseins avaient toujours été purement d'intérêt public. Tel qu'il est, il inspire de la confiance et de la vigueur par l'unité extraordinaire de son activité. Il est ferme, plein d'assurance, se soumettant lui-même aux privations, faisant peu de cas de lui-même, sacrifiant toute chose à son dessein, argent, troupes, généraux, sa propre sûreté mème, tout pour cela, et il ne se laisse pas séduire, comme les aventuriers ordinaires, par l'éclat de ses propres ressources. « Les incidents ne doivent pas gouverner la politique, disait-il, mais bien la politique, les incidents. >> Être entraîné par chaque événement, c'est n'avoir pas de système politique du

tout. >> Ses victoires étaient seulement autant de jalons, et jamais au milieu des éblouissements et du tumulte de la circonstance actuelle, il ne perdait un moment de vue sa marche en avant. Il savait quoi faire et il volait à son but. Il aurait voulu abréger la ligne droite pour parvenir à l'objet de sa convoitise. On peut, sans aucun doute, recueillir dans son histoire d'horribles traits sur le prix auquel il acheta ses succès; il ne doit cependant pas pour ce motif ètre regardé comme cruel; seulement c'était un homme qui ne connaissait pas d'obstacle à sa volonté; il n'était pas sanguinaire, pas cruel, mais malheur à la chose ou à la personne qui se trouvait dans son chemin! Il n'était pas sanguinaire, mais il n'épargnait pas le sang et il était sans pitié. Il ne voyait que l'objet l'obstacle devait faire place. « Sire, le général Clarke ne peut pas se réunir au général Junot; il y a là une batterie autrichienne dont le feu est épouvantable. » - « Qu'il emporte la batterie. »

<< Sire, chaque régiment qui approche de ces terribles canons est sacrifié : sire, quels sont vos ordres? >> - «En avant, en avant!» Seruzier, un colonel d'artillerie, dans ses Mémoires militaires, donne l'esquisse suivante d'une scène après la bataille d'Austerlitz: « Au moment où l'armée russe battait en retraite, péniblement, mais en bon ordre, sur la glace du lac, l'empereur Napoléon accourut à bride abattue sur l'artillerie. « Vous perdez du temps, s'écria-t-il ; feu sur ces masses; il faut les engouffrer;

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