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très-accommodante, se fit un scrupule de m'en prêter; mais, pour les faire valoir, elle me les nommait avec un air de mystère qui me forçait préci sément à les refuser, tant par dégoût que par honte; et le hasard seconda si bien mon humeur pudique, que j'avais plus de trente ans avant que j'eusse jeté les yeux sur aucun de ces dangereux livres qu'une belle dame de par le monde trouve incommodes, en ce qu'on ne peut les lire que d'une main (*).

En moins d'un an j'épuisai la mince boutique de la Tribu, et alors je me trouvai dans mes loisirs cruellement désœuvré. Guéri de mes goûts d'enfant et de polisson par celui de la lecture, et même par mes lectures, qui, bien que sans choix et souvent mauvaises, ramenaient pourtant mon cœur à des sentimens plus nobles que ceux que m'avait donnés mon état; dégoûté de tout ce qui était à ma portée, et sentant trop loin de moi tout ce qui m'aurait tenté, je ne voyais rien de possible qui pût flatter mon cœur. Mes sens émus depuis long-ps me demandaient une jouissance dont je ne savais pas même imaginer l'objet. J'étais aussi loin du véritable que si je n'avais point eu de sexe; et, déjå pubère et sensible, je pensais quelquefois à mes folies, mais je ne voyais rien au-delà. Dans cette

(*) L'auteur de l'Histoire de la vie et des ouvrages de Jean Jacques Rousseau désigne mademoiselle de Clermont sur la foi du marquis de Ximénès. D'autres prétendent qu'il est question de madame la maréchale de Luxembaurg.

=FESSIONS,

fit un scrupule de men

stère qui me forçait preci
ant par dégoût que par
nda si bien mon hume

range situation, mon inquiète imagination p Tire valoir, elle meles non-parti qui me sauva de moi-même et calma naissante sensualité; ce fut de se nourrir des situ bons qui m'avaient intéressé dans mes lectur des rappeler, de les varier, de les combiner, me les approprier tellement que je devinsse des personnages que j'imaginais, que je me vi toujours dans les positions les plus agréables sel mon gout, afin que l'état actif où je venais à b de me mettre me fit oublier mon état récl d

us de trente ans avant que raucun de ces dangereux e de par le monde trouve 'on ne peut les lire que

puisai la mince boutique Jelais si mécontent. Cet amour des objets ima maires et cette facilité de m'en occuper achever de me dégoûter de tout ce qui m'entourait, e terminèrent ce goût pour la solitude qui m'est jours resté depuis ce temps-là. On verra d'une fois dans la suite les bizarres effets de disposition si misanthrope et si sombre en a rence, mais qui vient en effet d'un cœur

ne trouvai dans mes loisirs Guéri de mes goûts d'enfant de la lecture, et mème par que sans choix et souvent pourtant mon cœur à des

e ceux que m'avait donnés

t ce qui était à ma porte affectueux, trop aimant, trop tendre, qui,

moi tout ce qui m'aurait He possible qui put flatter us depuis long-psme nce dont je ne savais pes Tétais aussi loin du véri pint eu de sexe; et, déjà ensais quelquefois à mes rien au-delà. Dans cette

la vie et des ouvrages de Jen moiselle de Clermont sur la fei - prétendent qu'il est question mbaurg.

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trouver d'existans qui lui ressemblent forcé de s'alimenter de fictions. Il me suffit, à présent, d'avoir marqué l'origine et la pre cause d'un penchant qui a modifié toute passions, et qui, les contenant par elles-m ma toujours rendu paresseux à faire, pa dardeur à désirer.

J'atteignis ainsi ma seizième année, in mécontent de tout et de moi, sans goût d état, sans plaisirs de mon âge, dévoré de dont ignorais l'objet, pleurant sans sujet

6.

mes, soupirant sans savoir de quoi, enfin cares sant tendrement mes chimères, faute de rien voir autour de moi qui les valût. Les dimanches, mes camarades venaient me chercher après le prêche pour aller m'ébattre avec eux. Je leur aurais volontiers échappé si j'avais pu; mais une fois en train dans leurs jeux, j'étais plus ardent et j'allais plus loin qu'aucun autre ; difficile à ébranler et à retenir. Ce fut là de tout temps ma disposition constante. Dans nos promenades hors de la ville, j'allais toujours en avant sans songer au retour, à moins que d'autres n'y songeassent pour moi. J'y fus pris deux fois; les portes furent fermées avant que je pusse arriver. Le lendemain je fus traité comme on s'imagine, et la seconde fois il me fut promis un tel accueil pour la troisième, que je résolus de ne m'y pas exposer. Cette troisième fois si redoutée arriva pourtant. Ma vigilance fut mise en défaut par un maudit capitaine appelé M. Minutoli, qui fermait toujours la porte où il était de garde une demi-heure avant les autres. Je revenais avec deux camarades. A demi-lieue de la ville j'entends sonner la retraite, je double le pas; j'entends battre la caisse, je cours à toutes jambes : j'arrive essoufflé, tout en nage; le cœur me bat, je vois de loin les soldats à leur poste; j'accours, je crie d'une voix étouffée. Il était trop ard. A vingt pas de l'avancée je vois lever le premier pont. Je frémis en voyant en l'air ces cornes

ir de quoi, enfin cares
mères, faute de rien vorque ce moment commençait pour moi.
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terribles, sinistre et fatal augure du sort inévitab

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Dans le premier transport de ma douleur, me jetai sur le glacis et mordis la terre. Mes cam rades, riant de leur malheur, prirent à l'insta is pu; mais une fois e parti. Je pris aussi le mien; mais ce fut d'u leur ais plus ardent et jallas autre manière. Sur le lieu même je jurai de ; difficile à ébranler et retourner jamais chez mon maître; et le lend at temps ma disposition main, quand à l'heure de la découverte ils n menades hors de la ville. trèrent en ville, je leur dis adieu pour jamais, sans songer au retour.ipriant seulement d'avertir en secret mon cou ngeassent pour moi. J Bernard de la résolution que j'avais prise et s furent fermées avant lieu o il pourrait me voir encore une fois. mon entrée en apprentissage, étant plus a seconde fois il me fut paré de lui, je le vis moins: toutefois dur Our la troisième, que quelque temps nous nous rassemblions les dim ches; mais insensiblement chacun prit d'au habitudes, et nous nous vimes plus rarement suis persuadé que sa mère contribua beaucou ce changement. Il était lui, un garçon du h moi, chétif apprenti, je n'étais plus qu'un en de Saint-Gervais (*). Il n'y avait plus entre

lendemain je fus trai

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tout en nage; s soldats à leur poste x étouffée. Il était trop cée je vois lever le pre l'air

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ces cornes

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(*) « Genève est située sur un coteau, et le sommet ecoteau sur lequel on a construit, dans le dix-huitième de belles maisons, est devenu le quartier recherché; d gens du bas, et le re

e distinction des gens du haut et des « de vanité chez les uns et de jalousie chez les autres; c fait dire que si la ville eût été plate, il n'y aurait jamais dissensions», Histoire de Genève, par Picot, préface, Le quartier de Saint-Gervais, situé dans la partie bass, des plus considérables et des plus peuples.

d'égalité malgré la naissance; c'était déroger que c de me fréquenter. Cependant les liaisons ne cessèrent point tout-à-fait entre nous; et comme c'était un garçon d'un bon naturel, il suivait quelquefois son cœur malgré les leçons de sa mère. Instruit de ma résolution, il accourut, non pour m'en dissuader ou la partager, mais pour jeter, par de petits présens, quelque agrément dans ma fuite; car mes propres ressources ne pouvaient me mener fort loin. Il me donna entre autres une petite épée, dont j'étais fort épris, et que j'ai portée jusqu'à Turin, où le besoin m'en fit défaire, et où je me la passai, comme on dit, au travers du corps. Plus j'ai réfléchi depuis à la manière dont il se conduisit avec moi dans ce moment critique, plus je me suis persuadé qu'il suivit les instructions de sa mère, et peut-être de son père; car il n'est pas possible que de lui-même il n'eût fait quelque effort pour me retenir, ou qu'il n'eût été tenté de me suivre : mais point. Il m'encouragea dans mon dessein plutôt qu'il ne m'en détourna; puis, quand il me vit bien résolu, il me quitta sans beaucoup de larmes. Nous ne nous sommes jamais écrit ni revus. C'est dommage: il était d'un caractère essentiellement bon; nous étions faits pour nous aimer.

Avant de m'abandonner à la fatalité de ma destinée, qu'on me permette de tourner un moment les yeux sur celle qui m'attendait naturellement si j'étais tombé dans les mains d'un meilleur

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