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accoutumés à vivre à leur liberté, pour revenir jamais se soumettre à l'esclavage.

Vous comprenez aisément, mon Révérend

Père, , que de semblables raisons ne devaient pas faire grande impression sur des personnes de notre état, qui n'ont quitté biens, parens, amis, Patrie, et qui n'ont couru tous les dangers de la mer, que pour gagner des ames à Dieu trop heureux s'ils pouvaient donner leur vie pour la gloire du Grand Maître, qui, le premier, a sacrifié lui-même la sienne pour nous.

Je partis donc avec quatre des Esclaves de la maison, et un Nègre libre qui avait été du détachement dont j'ai parlé plus haut, et qui devait me servir de guide. Il me fallait tout ce nombre pour porter ma Chapelle et les vivres nécessaires pour le voyage. Nous allâmes d'abord par canot jusqu'au sault de TonneGrande; c'est l'une des rivières qui arrosent ce Pays. Nous y passâmes la nuit. J'y dis la sainte Messe de grand matin, pour implorer le secours du Ciel, sans lequel nous ne pouvons rien; ensuite nous nous enfonçâmes dans le bois. Malgré toute la diligence dont nous usâmes, nous ne pûmes faire ce jour-là qu'environ les deux tiers du chemin. Il nous fallut donc camper à la manière du Pays; c'està-dire que nous fîmes à la bâte, avec des feuilles de palmier, dont il y a plusieurs espèces dans le Pays, un petit ajoupa (c'est une espèce d'appentis, qui sert à se mettre à couvert des injures du temps).

Dès qu'il fut jour, nous nous remîmes en

route; et, entre deux et trois heures aprèsmidi, nous aperçumes la première habitation de nos marrons, qu'ils ont nommée la montagne de Plomb, parce qu'il s'y trouve en effet une grande quantité de petites pierres noirâtres et rondes, dont ces malheureux se servent en guise de plomb à giboyer. Comme je vis la fumée à travers le bois, je erus d'abord que ceux qui fesaient l'objet de mon voyage, n'étaient pas loin. Mais je me trompais dans ma conjecture; cette fumée était un reste de l'incendie qu'avait fait le détachement qui m'avait précédé, l'usage étant de brûler toutes les cases ou maisons

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et de faire le plus de dégât que l'on peut, quand on est à la poursuite de ces sortes de fugitifs.

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Je me fis alors annoncer à plusieurs reprises, par une espèce de gros coquillage qui a presque la forme d'un cône, et dont on se sert ici au lieu de cloche donner aux Nègres le signal du lever et des heures du travail. Mais voyant que personne ne paraissait, je me mis à parcourir tout l'emplacement, où je ne reconnus les vestiges que de deux ou trois hommes, dont les pieds étaient imprimés sur la cendre. Je compris que ceux que je cherchais, n'avaient pas csé paraître là depuis qu'on leur avait donné la chasse. Il nous fallut donc encore loger comme nous avions fait le jour précédent; c'est-à-dire que nous construisîmes notre petit ajoupa pour passer la nuit.

Il me serait impossible, mon Révérend

Père, de vous exprimer tout ce que la crainte inspira à mes gens de me représenter. Ils appréhendaient qu'à chaque instant on ne tirât sur nous quelque coup de fusil, ou qu'on ne décochât quelque flèche. J'avais beau les rassurer de mon mieux, ils me répondaient toujours qu'ils connaissaient mieux que moi toute la malignité du Nègre fugitif. Cependant la Providence ne permit pas qu'il nous arrivât aucun accident fâcheux durant cette nuit ; et m'étant levé à la pointe du jour, je fis encore sonner de mon coquillage qui me servait comme de cor-de-chasse et dont le son extrêmement aigu devait certainement se faire entendre fort au loin, sur-tout étant au milieu des vallons et des montagnes. Enfin, après avoir long-temps attendu et m'être promené par-tout comme la veille, ne voyant venir personne, je résolus d'aller à l'emplacement où l'on avait trouvé depuis peu de jours les Marrons, et où l'un d'eux avait été tué. Je commencai par dire la sainte Messe, comme j'avais fait à Tonne-Grande, après quoi nous entrâmes dans le bois. Je jugeai que d'un abatis à l'autre il n'y avait guère que deux lieues, du-moins nous ne mîmés qu'environ deux heures pour faire le chemin. (On appelle ici abatis une étendue de bois coupé auquel on met le feu quand il est sec, pour pouvoir planter le terrain. ) Les Marrons ont appelé cet endroit l'abatis du Sault, à cause qu'il y a une chûte d'eau. L'emplacement me parut beaucoup plus grand et bien mieux

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situé que le premier, qu'ils nomment comme j'ai dit, la montagne de Plomb. C'était là aussi qu'ils prenaient leurs vivres, qui consistent en manioc, bananes, patates, riz, ignames, ananas, et quelque peu de cannes à sucre.

D'abord que nous fûmes à la lisière de l'emplacement, je m'annonçai avec mon signal ordinaire, et ensuite je fis le tour d'un bout à l'autre sans voir personne. Tout ce que je remarquai, c'est que depuis peu de jours on y avait arraché du magrive, et qu'on avait enterré le corps de celui qui avait été tué. Mais la fosse était si peu profonde qu'il en sortait une puanteur extrême : je m'en approchai pourtant de fort près pour faire la prière sur ce misérable cadavre dans l'espérance que si quelqu'un de ses compagnons m'apercevait, cette action pourrait le toucher et l'engager à venir à moi. Mais toutes mes attentes furent vaines; ct ayant passé le reste du jour inutilement dans cet endroit, nous revînmes coucher à la montagne de Plomb, pour éviter la peine de faire là un nouvel ajoupa.

La nuit se passa, comme la précédente, sans inconvéniens, mais non sans peur de la part de mes compagnons de voyage. Ils étaient surpris de ne voir sortir personne du bois pour se rendre à nous. Je ne savais moimême qu'en penser. Cependant comme il me restait encore un abatis à visiter, qu'ils nomment l'abatis d'Augustin, parce qu'un des Chefs du Marronage qui porte ce nom

J fesait sa demeure ordinaire avec sa bande, je m'imaginais què tous les Marrons s'étaient réfugiés là comme à l'endroit le plus éloigné. Mon embarras était que mon guide n'en savait pas le chemin; après l'avoir bien cherché, nous découvrîmes un petit sentier que nous enfilâmes à tout hasard, et après environ quatre heures de marche, toujours en montant et descendant les montagnes, nous arrivâmes enfin au bord d'un abatis dans lequel nous eûmes bien de la peine à pénétrer, parce que les bords étaient jonchés de gros troncs d'arbres. Nous franchimes pourtant cet obstacle en grimpant de notre mieux, et le premier objet qui se présenta à nous furent deux cases ou corbets.. J'y cours et j'y trouve du feu, une chaudière et de la viande fraîchement bouillie, quelfeuilles de tabac à fumer et autres choses semblables. Je ne doutai point pour lors que quelqu'un ne sortit du bois pour venir me parler; mais après avoir bien appelé et m'être promené par-tout à mon ordinaire pour me bien faire connaître, ne voyant paraître personne et ayant encore assez de jour, je voulus passer plus loin pour tâcher de trouver enfin l'établissement d'Augustin, me persuadant toujours que ceux que je cherchais s'y étaient retirés.

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Mes compagnons de voyage n'étant pas animés par des vues surnaturelles comme je devais l'être, et toujours timides, auraient bien souhaité que nous retournassions sur nos pas. Ils me le proposèrent même

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