Images de page
PDF
ePub

de sorte

plus douces et plus tranquilles qu'après quatre mois et demi de navigation, nous gagnâmes le port de la Conception dans le Royaume de Chili, où nous mouillâmes le 13 de Mai, seconde fête de la Pentecôte. Nous avons dans cette Ville un Collége de notre Compagnie, où nos Pères nous reçurent avec de grandes démonstrations d'amitié. La Conception est une Ville épiscopale, peu riche et peu peuplée, quoique le terroir soit fertile et abondant. Aussi tout y est à beaucoup meilleur marché qu'au Pérou, excepté les denrées d'Europe, qui s'y vendent beaucoup plus cher. Les maisons sont basses et mal bâties, sans meubles et sans ornemens. Les Eglises se ressentent de la pauvreté du Pays; les rues sont comme dans nos villages de France. Le port est beau, vaste et sûr : quoique le vent du Nord y règne assez souvent, au-moins pendant l'hiver et l'automne. Huit jours après notre arrivée à la Conception, le Murinet, qui s'était séparé de nous, comme nous avons dit, vint mouiller dans ce même port, et nous tira de la crainte où nous étions, qu'il ne lui fût arrivé quelqu'accident fâcheux. Nous ne restâmes à la Conception qu'autant de temps qu'il nous en fallut pour prendre quelques rafraîchissemens et nous délasser un peu des fatigues de notre voyage. Ainsi quinze jours après nous fimes voile vers le Pérou, ayant laissé à la Conception le Murinet, qui avait besoin de plus de temps pour se radouber et pour se rafraîchir.

[ocr errors]

Le premier port du Pérou où nous mouillâmes, fut celui d'Arica, à dix-neuf degrés environ de latitude méridionale. Cette Ville et ce port étaient autrefois très-célèbres parce que c'était là qu'on chargeait les richesses immenses qui se tiraient des mines de Potosi, pour les conduire par mer à Lima. Mais depuis que les forbans Anglais ont infesté ces mers par leurs courses et par leurs pirateries, on a jugé à propos de les conduire par terre plus sûrement, quoiqu'avec plus de dépense. Nous restâmes près de cinq mois dans ce port et dans celui de Hilo, qui n'en est éloigné que de trente lieues, et qui n'a rien de considérable. Comme nous soupirions avec des voeux ardens vers notre chère Mission de la Chine, nous ne souffrions qu'avec regret un si long et si ennuyeux retardement; et dès-lors nous commençâmes à craindre que nos vaisseaux ne fissent pas voyage de la Chine. Ce qu'il y a de plus particulier au Pérou, c'est qu'on n'y voit jainais ni pluie, ni grêle, ni tonnerre, ni éclairs. Le temps y est toujours beau, serein et tranquille. Un vent du Midi qui souffle ordinairement, et qui est ici comme le Nord en France, rafraîchit l'air, et le rend plus supportable: mais les tremblemens de terre y sont fréquens, et nous y en avons essuyé deux ou trois depuis que nous y sommes.

le

Après avoir fait un si long séjour à Arica et à Hilo nous nous avançâmes vers Lima, et nous vînmes mouiller à Pisco, qui n'en est éloigné que de quarante lieues. Il y avait

[ocr errors]

autrefois près de ce port une Ville célèbre, située sur le rivage de la mer; mais elle fut presqu'entièrement ruinée et désolée par le tremblement de terre qui arriva le 19 d'Oc tobre de l'année 1682, et qui causa aussi un dommage très-considérable à Lima: car, la mer ayant quitté ses bornes ordinaires engloutit cette Ville malheureuse, qu'on a tâché de rétablir un peu plus loin, à un bon quart de lieue de la mer. Nous y avions un beau et grand Collége, qu'on commence à rebâtir dans la nouvelle Ville. Comme le Révérend Père Recteur de Lima, nous avait invités à venir par terre à cette Ville capitale du Pérou, qui est près du Callao, où nos vaisseaux devaient se rendre, nous y allâmes, le Père de Brasle et moi, pour prendre un peu de repos après un si long et si ennuycux voyage. Nos Pères Espagnols, qui nous attendaient depuis long-temps avec inipatience, nous reçurent avec toute sorte de démonstrations d'estime, et d'une charité tendre et sincère.

Lima, capitale du Pérou, et la résidence ordinaire du vice - Roi, est plus grande qu'Orléans. Le plan de la Ville est beau et régulier. Elle est située dans un terrain uni, au pied des montagnes. Elle est baignée d'une petite rivière qui n'a pas beaucoup d'eau, mais qui grossit extraordinairement dans l'été, par les torrens qui tombent des montagnes voisines quand les neiges fondent. Il y a, au milieu de Lima, une belle et grande place, bornée d'un côté par le palais du

vice-Roi, qui n'a rien de magnifique; et de l'autre, par l'Eglise Cathédrale et le palais de l'Archevêque. Les deux autres côtés sont fermés par des maisons particulières et par quelques boutiques de Marchands. On voit encore aujourd'hui les tristes cffets de la ruine et de la désolation générale que causa le tremblement de terre dont j'ai parlé. Comme ces tremblemens de terre sont assez fréquens au Pérou, les maisons n'y sont pas fort élevées. Celles de Lima n'ont presque qu'un étage; elles sont bâties de bois ou de terre, et couvertes d'un toît plat, qui sert de terrasse. Mais si les maisons ont peu d'apparence, les rues sont belles, vastes, spacieuses, tirées au cordeau, et entrecoupécs de distance en distance par des rues de traverse moins larges, pour la facilité et la commodité du commerce. Les Eglises de Lima sont magnifiques, et bâties selon les règles de l'art, et sur les plus excellens modèles d'Italie. Les autels sont propres et superbement parés; et, quoique les Eglises soient en grand nombre, elles sont toutes cependant fort bien entretenues. L'or et l'argent n'y sont point épargnés; mais le travail ne répond pas à la richesse de la matière ; et l'on ne voit rien ici, pour l'orfèvrerie, qui approche de la délicatesse ni de la beauté des ouvrages de France et d'Italie. Nous avons cinq maisons à Lima, dont la principale est le Collége de Saint-Paul.

Le port de Lima, qu'on nomme ordinairement le Callao, n'en est éloigné que de

deux lieues; c'est un port très-bon et trèssûr, capable de contenir mille vaisseaux. Il y en a ordinairement vingt ou trente, dont les Marchands se servent pour faire leur commerce au Chili, à Panama et en d'autres ports de la Nouvelle Espagne. Le Roi Catholique y a aussi quelques vaisseaux; mais ils sont désarmés, et pourrissent inutilement dans l'eau. La forteresse commande le port; elle est bonne et fournie d'une nombreuse artillerie toute de bronze.

Ce serait ici le lieu, mon Révérend Père, de vous faire une exacte description de ce fameux Royaume, de son Gouvernement ancien et moderne, de ses mines si célèbres dans toute l'Europe, de ses qualités, des moeurs de ses habitans, des fruits et des plantes qui lui sont particuliers: mais comme cela demanderait plus de temps, et beaucoup plus d'habileté que je n'en ai, vous trouverez bon que je me dispense de ce travail, et que je finisse ainsi ma relation.

Il y avait déjà quelques mois que nous goûtions le repos dans Lima, et que nous nous disposions à nous remettre en mer pour aller à la Chine, lorsque Messieurs nos Capitaines nous déclarèrent que, se trouvant hors d'état d'entreprendre un si long voyage, ils étaient obligés de s'en retourner en France. Cette résolution ne nous surprit point: ils avaient leurs raisons; mais elle nous affligea sensiblement , parce que nous nous voyions par-là frustrés, au moins pour un temps, de nos plus douces espérances. Ainsi, après

« PrécédentContinuer »