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ils ont établi une Chrétienté nombreuse et florissante, parmi des barbares presqu'aussi sauvages que les bêtes féroces? Comme je ne puis encore vous entretenir des fruits de nos travaux Apostoliques, j'entrerais volontiers dans ce vaste champ, où je trouverais nonseulement de quoi m'édifier et m'instruire moimême, mais de quoi satisfaire le zèle ardent que vous avez pour la propagation de la Foi; mais comme ce travail demanderait plus de loisir et d'habileté que je n'en ai, je me contenterai de vous donner ici une légère idée de l'état où se trouve aujourd'hui cette florissante Mission.

J'envoie au Père le Gobien l'histoire de la vie et de la glorieuse mort du R. P. Cyprien Baraze (1), l'un des premiers fondateurs de cette Mission, qui mérita, il y a deux ans et demi, de recevoir la couronne du martyre (2), après avoir travaillé pendant plus de vingt-sept ans à la conversion de ces Peuples. On trouvera dans cette histoire, qu'un des plus saints et des plus habiles Prélats (3) du Pérou a fait imprimer à Lima, l'année 1704, quels ont été les progrès et les commencemens de cette Mission; quelle est la nature, la qualité et la situation du Pays; quelles sont les coutumes et les mœurs de ce Peuple nouvellement converti. Pour moi, je

(1) Cette relation est imprimée à la page 58 de ce volume.

(2) Ce fut le 16 de Septembre 1792.

(3) D. Nicolas - Urbain de Matha, Evêque de la Ciudad de la l'ax.

I

me borne à décrire seulement ici le gouvernement spirituel que les Missionnaires ont introduit,et l'ordre admirable qu'ils ont établi avec un fruit et un succès incroyables.

Cette Mission, qui n'a commencé que depuis environ trente ans, est située sous la Zone Torride, au douzième degré de latitude méridionale. Elle est séparée du Pérou par les hautes montagnes appelées Cordillieras, qu'elle a à l'Orient. Du côté du Midi elle n'est pas éloignée des Missions du Paraguay: mais du côté de l'Occident et du Nord, ce sont des terres immenses, qui ne sont pas encore découvertes, et qui fourniront dans la suite un vaste champ au zèle des Ouvriers Apostoliques. Il y a aujourd'hui plus de trente Missionnaires de notre Compagnie, qui sont employés à cultiver cette pénible Mission. Ils ont déjà converti vingtcinq à trente mille ames, dont ils ont formé quinze ou seize bourgades, qui ne sont éloignées les unes des autres que de six à sept lieues. Chaque bourgade est bâtie dans le terrain qui a paru le plus propre pour la santé, et pour y procurer l'abondance les rues en sont égales et tirées au cordeau, les maisons uniformes. On assigne à chaque famille la portion de terre qui lui est nécessaire pour sa subsistance, et celui qui en est le chef est obligé de faire cultiver ces terres, pour bannir de sa maison l'oisiveté et la pauvreté. L'avantage qu'on en retire, c'est que les familles sont à-peu-près également riches, c'est-à-dire que chaque maison a

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assez de bien pour ne pas tomber dans la misère ; mais aucune n'en a en si grande abondance qu'elle puisse vivre dans la mollesse et les délices. Outre les biens qu'on donne à chaque famille en particulier, soit en terres, soit en bestiaux, chaque bourgade a des biens qui sont en commun dont on applique le revenu à l'entretien de l'Eglise et de l'Hôpital, où l'on reçoit les pauvres et les vieillards que leur âge met hors d'état de travailler. On emploie une partie de ces biens aux ouvrages publics, et à fournir aux étrangers et aux Néophytes ce qui leur est nécessaire, en attendant qu'ils puissent travailler. Quand on établit une nouvelle bourgade, toutes les autres sont obligées d'y contribuer chacune selon ses forces et ses revenus. Au commencement de chaque année, on choisit, parmi les personnes les plus sages et les plus vertueuses de la bourgade, des Juges et des Magistrats pour avoir soin de la police, pour punir le vice, et pour régler les différends qui peuvent naître entre les habitans. Chaque faute a son châtiment particulier réglé par les Lois. Il y a ordinairement deux Missionnaires en chaque bourgade : les Juges et les Magistrats dont je viens de parler, ont tant de respect et de déférence pour ces Pères, qu'ils ne font presque rien sans prendre leur avis. Les Pères, de leur côté, sont dans un travail continuel. Ils emploient le matin à célébrer les saints Mystères, à entendre les confessions qui sont fréquentes, et à donner audience à

ceux qui viennent les consulter et leur proposer leurs doutes. Ils font l'après-dînée une explication de la doctrine Chrétienne; ils visitent les pauvres et les malades, et finissent la journée par la Prière publique, qu'on fait tous les soirs dans l'Eglise. Les jours de Fête on y ajoute le Sermon le matin et les Vêpres le soir. Rien n'est plus édifiant que la manière dont l'Office divin se fait dans cette nouvelle Mission. S'il n'y a pas beaucoup de Ministres pour le service des Autels, il y a beaucoup de ferveur, de respect, de dévotion parmi ces nouveaux Chrétiens. Comme ces Peuples ont du goût pour le chant et pour les instrumens, chaque Eglise a musique. Le nombre des Musiciens et des autres Officiers de l'Eglise est assez grand, parce qu'on a attaché des priviléges particuliers aux offices qui regardent plus immédiatement le Service divin et le soulagement des pauvres. Toutes les Eglises sont grandes et bien bâties, extrêmement propres et embellies d'ornemens de peinture et de sculpture faits par les Indiens, qui se sont rendus habiles dans ces arts. On a eu soin de les pourvoir de riches ornemens, à quoi quelques personnes de piété n'ont pas peu contribué. Outre la nef et une aîle de chaque côté, ces Eglises ont leur chœur, qui est couronné d'un dôme fort propre. La grandeur et la beauté de ces édifices charment les Indiens, et leur donnent une haute idée de notre sainte Religion.

Une des plus grandes difficultés que les

Missionnaires aient eue à vaincre dans la conversion de ces Peuples, a été la diversité des langues qui régnait parmi eux. Pour remédier à un si grand inconvénient, qui retardait beaucoup le progrès de l'Evangile, on a choisi parmi plus de vingt langues différentes, celle qui est la plus générale et qui a paru la plus aisée à apprendre, et on en a fait la langue universelle de tout ce Peuple, qui est obligé de l'apprendre. On en a composé une Grammaire qu'on enseigne dans les écoles, et que les Missionnaires étudient eux-mêmes quand ils entrent dans cette Mission, parce que c'est la seule langue dont ils se servent pour prêcher et pour catéchiser.

Comme le Supérieur de cette Mission a une intendance générale sur toutes les bourgades, il a choisi pour le lieu de sa résidence celle qui est au centre de la Province; il a dans ́sa maison une bibliothèque, qui est commune à tous les Missionnaires, et une pharmacie remplie de toutes sortes de remèdes, qu'on distribue à toutes les Bourgades, selon le besoin qu'elles en ont. Tous les Missionnaires s'assemblent une fois l'année en ce lieu-là, pour y faire une retraite spirituelle, et pour y délibérer ensemble sur les moyens d'avancer la conversion de ces Peuples, et de procurer le bien de cette Eglise naissante. Cependant, le Supérieur de cette Mission n'est pas si attaché au lieu où il fait sa demeure ordinaire, qu'il ne visite tous les ans chaque Eglise, et qu'il ne fasse même des

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