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Révérend Père, en finissant cette lettre de vouloir bien protéger notre Mission de la Chine, qui vous a toujours été si chère, de nous procurer des hommes Apostoliques, pleins de zèle et de l'esprit de Dieu, et de m'obtenir, par vos prières, les secours spirituels dont j'ai besoin pour me rendre capable du saint ministère auquel il a plu à Notre-Seigneur de m'appeler. Je suis avec un profond respect, etc.

LETTRE

Du. Père Labbe, Missionnaire de la Compagnie de Jésus, au Père Labbe, de la méme Compagnie.

A la Conception de Chift, ce 8 Janvier 1712

MON RÉVÉREND PÈRE,

La paix de N. S

J'AI eu l'honneur de vous écrire aussitôt. qu'il m'a été possible de le faire, et je me persuade que vous lirez avec quelque plaisir le Journal que je vous envoie de mon voyage depuis le Port-Louis jusqu'à la ville de la Conception, où nous mouillames le 26 de Décembre de l'année 1711.

Ce fut le 13 Septembre 1710 que nous mîmes à la voile, Après avoir essuyé jusqu'à deux fois des vents contraires qui nous rejetèrent dans le port, quoique nous eussions fait trente lieues au large, nous aperçûmes le 29 l'île des Sauvages peu éloignée de Madère. Nous passâmes le lendemain entre Porto-Santo et Madère sans les pouvoir reconnaître.

y

Le 30 nous mouillâmes dans la rade de Ténériffé pour y faire de l'eau. Une escadre Anglaise qui avait paru la veille y avait jeté l'alarme. Le Capitaine-Général que j'allai saluer avec notre Capitaine, avait peine à croire que nous ne l'eussions pas aperçue. Le soir, comme je retournais à bord, il eut une seconde alarme; on alluma des feux sur les hauteurs de l'ile pour assembler au plutôt les Milices; mais ce ne fut qu'une terreur panique. Cette île est habitée par les Espagnols; on y voit une montagne qu'on appelle le Pic, qui s'élève jusqu'au-dessus des nues; nous l'apercevions encore à quarante lieues au-delà. Nous demeurâmes huit jours dans la rade de cette île. Deux jours avant que d'en partir, sur le soir, nous fumes spectateurs d'un petit combat naval qui se donna à une lieue de nous, entre un brigantin Anglais de six canons, et une tartane Française qui n'avait qu'un canon et quatre pierriers; ils se battirent près de deux heures avec un feu continuel de part et d'autre. Après quoi la tartane s'approcha de nous et nous demanda du secours : on fit passer

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trente hommes dans la tartane, et on en mit quinze dans la chaloupe; ils eurent bientôt joint le bâtiment Anglais, qui se rendit après avoir essuyé le feu de la mousqueterie. Cependant les Espagnols ne voulaient pas permettre qu'on l'emmenât, quoiqu'ils convinssent qu'il était de bonne prise : on le laissa à la prière du Consul Français.

Nous partîmes de cette île le 7 de Décembre, et le 10 à midi nous nous trouvâmes directement sous le tropique du cancer, ayant de hauteur 23 degrés 30 minutes. Le 11 on commença à voir des poissons volans qui sont d'un très-bon goût; ils ont quatre ailes; deux au-dessus de la tête, et deux proche la queue. Ils ne sortent de l'eau et ne se mettent à voler que quand ils sont poursuivis par les dorades et les bonites. Plusieurs donnèrent dans les voiles; d'autres se cassèrent la tête contre le corps du navire;' on en voyait qui étaient suspendus aux cordages, et il y en eut qui nous tombèrent dans

les mains.

Le 15 on découvrit une des îles du Cap Vert, appelée Bona vista. La nuit du 15 au 16, vers les 11 heures du soir, j'aperçus le volcan de l'ile de Feu, et je le fis remarquer à quelques Officiers. On mit aussitôt en panne pour ne pas s'exposer à échouer sur les roches qui sont aux environs de cette ile. Dès que le jour parut on découvrit l'île fort distinctement; nous n'en étions éloignés que de six à sept lieues; nous passâmes assez proche d'elle, et étant par son travers,

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nous fûmes pris du calme qui dura le reste: du jour. Nous eûmes le loisir de considérer ce volcan; il sort d'une montagne qui est à l'Est de l'île, d'où l'on voit des tourbillons de flammes s'élancer dans les airs, et des étincelles en forme de gerbes qui se perdent dans les nues. Ces îles sont habitées par les Portugais, qui y sont en petit nombre ; elles paraissent fort stériles; la terre y est entièrement brûlée par la chaleur extrême du climat.

Le 20 Décembre, nous nous trouvâmes par les 5 degrés de latitude, et les calmes nous prirent. Nous y restâmes quarante jours de suite, et nous eûmes beaucoup à souffrir de l'excessive chaleur et de la disette d'eau. Du reste, le poisson fourmillait autour du navire, et nous en vécûmes pendant tout ce temps-là. Ce qu'il y eut d'agréable et de consolant pour nous, c'est que de cent qua.

rante personnes que nous étions dans le vaisseau, il n'y en eut aucune qui tombât malade.

Le 10 de Février 1711, nous passâmes la ligne, et le 18 du même mois on reconnut la côte du Brésil, que l'on commença à ranger. Le 21, nous mouillâmes proche les îles sainte Anne; elles sont au nombre de trois; quelques brisans semblent en former une quatrième. Elles sont toutes couvertes de bois; la Terre-Ferme n'en est éloignée que de trois ou quatre lieues. On trouve sur ces fles quantité de gros oiseaux qu'on nomme Fous, parce qu'ils se laissent prendre sans

peine; en peu de temps nous en primes deux douzaines. Ils ressemblent assez à nos canards, à la réserve du bec qu'ils ont plus gros et arrondi; leur plumage est gris; on les écorche comme on fait les lapins.

Le 22, nous doublâmes le Cap Friou. En le doublant 9 nous aperçûmes un navire Portugais. On lui donna la chasse tout le jour. et la nuit. Le lendemain on s'en rendit maître. Il avait 14 pièces de canon sa cargaison était de vin et d'eau-de-vie. Après qu'on cut amariné ce bâtiment, nous le menâmes à l'île Grande, où nous avions dessein de faire de l'eau. Nous n'y demeurâmes que fort peu de temps, sur les nouvelles qui nous vinrent que les Portugais cherchaient à nous surprendre; ce qui nous fut confirmé par le bruit de 50 ou 60 coups de fusil, que nous entendîmes dans le bois auprès duquel nous avions mouillé.

Le 5 Mars, nous doublâmes le Cap du Tropique, qu'on appelle ainsi, parce qu'il est directement sous le Tropique du Capricorne. Le 14, nous découvrîmes l'île de Gal, et peu après l'île de Sainte-Catherine, où nous mouillâmes le soir pour y faire de l'eau.

Le 2 Avril, jour du Jeudi -Saint, nous eûmes un gros temps qui nous prit à minuit, et qui dura jusqu'au Samedi, vers midi. Nous vimes alors, pour la première fois, des damiers, que l'on nomme ainsi, parce qu'ils ont le dos partagé en petits carreaux, noirs et blancs. Cet oiseau se prend d'or

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