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LETTRE

Du Père Jacques de Haze, Missionnaire de la Compagnie de Jésus, au Révérend Père Jean-Baptiste Arendts, Provincial de la même Compagnie dans la Province Flandro-Belgique.

A Buenos-Ayres, ce 30 Mars 1718.

MON RÉVÉREND PÈRE,

La paix de N. 'S.

DEPUIS trente années que, par la miséri corde de Dieu je me suis consacré à ces Missions, rien ne m'a été plus sensible que de me voir éloigné de ceux avec qui j'ai passé mes premières années, et dont le souvenir m'est toujours infiniment cher. Mais le Seigneur qui nous a séparés, nous réunit dans le même esprit et dans le même dessein que nous avons de procurer sa gloire.

Après avoir passé vingt-deux ans auprès des Indiens, on m'en a retiré pour me donner le gouvernement du Collège du Paraguay c'est un fardeau qui était au-dessus de mes forces, et dont j'ai été chargé malgré moi je m'attendais à finir mes jours avec mes chers Néophytes, et je n'ai pu les quit

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ter sans douleur. Il n'est pas surprenant, mon Révérend Père, qu'un Missionnaire qui a cultivé pendant plusieurs années une peuplade nombreuse d'Indiens conserve pour eux un tendre attachement, sur-tout lorsqu'il voit que Dieu bénit ses instructions, et qu'il trouve dans les peuples qui lui sont confiés, une piété solide, un véritable amour de la prière, et la plus vive reconnaissance envers ceux qui les ont tirés du sein des forêts, pour les réunir en un même lieu, et leur enseigner la voie du Ciel. C'est ce que je trouvais dans mes Néophytes. Vous jugerez vous-même combien cette séparation me fut amère par le simple récit de ce qui se passa lorsque je fus sur le point de les quitter.

Le jour que je partis du bourg NotreDame de Lorette, cinq mille Indiens me suivirent fondant en larmes, élevant les mains au Ciel, et me criant d'une voix entrecoupée de sanglots: Hé quoi, mon Père vous nous abandonnez donc ? Les mères levaient en l'air leurs enfans que j'avais baptisés, et me priaient de leur donner ma dernière bénédiction. Ils m'accompagnèrent ainsi pendant une lieue entière jusqu'au fleuve où je devais m'embarquer. Quand ils me virent entrer dans la barque, ce fut alors que leurs cris et leurs gémissemens redoublèrent. Je sanglottais moi-même, et je ne pouvais presque leur parler. Ils se tinrent sur le rivage tant qu'ils purent me suivre des yeux, et je vous avoue que je ne crois

pas avoir jamais ressenti de douleur plus yive.

Nous reçûmes, en l'année 1717, un secours de soixante-dix Missionnaires. Il y en avait onze de la seule province de Bavière, pleins de mérite et de zèle, Je fus surpris de ne point voir dans ce nombre un seul de nos Pères de Flandres : ce n'est pas que je m'imagine que l'ardeur pour les Missions les plus pénibles se soit tant soit peu ralentie parmi eux, mais je me doute que les Supérieurs, dans la crainte de perdre de bons sujets, en auront retenu cette année-là plusieurs qui aspiraient au bonheur de joindre leurs travaux aux nôtres. Oserai-je vous le dire, mon Révérend Père; ne craignons point que Dieu se laisse vaincre en libéralité pour un homme de mérite que vous accorderez à ces Missions, il vous en donnera dix autres qui auront encore plus de vertu et plus de talens que celui dont vous vous serez privé.

La même année les besoins de notre Mission m'appelèrent à Cordoue du Tucuman. Je fis ce voyage, qui est de trois cens lieues, accompagné de quelques autres Missionnaires, dont deux furent massacrés par les barbares, avec environ trente Guaraniens leurs Néophytes. Ils se jetèrent d'abord sur le Père Blaise de Sylva (c'est le nom du premier qui avait gouverné pendant neuf ans cette Province), ils lui cassèrent toutes les dents, ils lui arrachèrent les yeux, et ensuite l'assommèrent à coups de massue. Le Père Joseph Maco (c'est le second), fut tué presque au

même instant, et je vis toute en feu la barque où il était. Je devais m'attendre au même sort, car ils venaient fondre sur moi avec fureur; mais les Indiens qui m'accompa gnaient dans ma barque, s'avisèrent de décharger quelques-uns de leurs mousquets qui les mirent en fuite.

Ces barbares, qu'on appelle Payaguas, errent continuellement sur les fleuves, dans des canots qu'ils font aller avec une vîtesse extrême, et ils tendent de perpétuelles embûches aux Chrétiens et aux Missionnaires. Ce sont eux qui massacrèrent, il y à peu de temps, le Père Barthélemi de Blende, de la manière que je vous le raconterai dans la suite de cette lettre.

La Mission des Guaraniens et celle des Chiquites sont fort étendues. Les premierssont rassemblés dans trente bourgades différentes, situées sur les bords du fleuve Parana, et du fleuve Uruguay. Les seconds, qu'on appelle Chiquites, parce qu'ils habitent dans des cabanes fort basses sont du côté du Pérou, et l'on pénètre dans leur pays par la ville de Sainte-Croix de la Sierra. Il y a vingt-huit ans que le Père de Arce en fit la découverte; il les rassembla, avec des travaux infinis, en cinq bourgades, qui sont très-nombreuses, et qui se peuplent tous les jours de nouveaux fidèles. Des campagnes immenses, ou plutôt de vastes marécages, séparent ces deux Nations.

Il y a deux chemins pour se rendre chez les Chiquites, le premier, en passant par

le Pérou ; ce chemin est fort long, et c'estnéanmoins celui que nos Missionnaires sont obligés de prendre il est entrecoupé de rivières qu'on ne peut passer à gué qu'en certaines saisons de l'année. On pourrait. tenir un autre chemin qui est de moitié plus court, en s'embarquant sur le fleuve Paraguay, mais il a été inconnu jusqu'ici, et c'est toujours inutilement qu'on a tenté d'en faire la découverte. Le fleuve et les terres par où il faudrait passer, sont occupés par des peuples barbares, ennemis jurés des Espagnols, et de ceux qui professent le Christianisme. Les uns sont toujours à cheval, et battent sans cesse la campagne : ils ne se servent point de selles, et ils montent leurs chevaux à nu. De toutes ces Nations barbares, c'est la Nation des Guaycuréens qui est la plus nombreuse, et en même-temps la plus féroce. Le gibier est leur nourriture ordinaire; et quand il leur manque, ils vivent de lézards et d'une espèce de couleuvres fort grandes. Les autres, au contraire, demeurent presque toujours sur le fleuve, où ils rodent continuellement dans des canots faits de troncs: d'arbres ils ne vivent guère que de poisson: ils sont presque tous de la Nation des Payaguas, Nation perfide et cruelle, qui est sans cesse en embuscade pour surprendre et massacrer les Chrétiens. Tous ces barbares adorent le Démon, et l'on dit qu'il se montre à eux de temps en temps, sous la figure d'un grand oiseau.

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Sur la fin de l'année 1714, le Père Louis

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