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de Rocca, Provincial du Paraguay, résolut de faire une nouvelle tentative pour décou vrir le chemin qui conduit aux Chiquites, le fleuve Paraguay. Il choisit, pour cette entreprise, deux hommes d'une vertu rare et d'un courage extraordinaire; savoir, le Père de Arce et le Père de Blende, qui travaillaient avec un grand zèle dans la Mission des Guaraniens. Le Père Laurent Daffe, Missionnaire de la province Gallo-Belgique s'était offert pour cette expédition en la place du Père de Blende; mais les Supérieurs eurent d'autres vues sur lui, et lui donnèrent le soin d'une bourgade de quatre mille Indiens.

Les deux Missionnaires partirent donc pour le Paraguay avec trente Néophytes Indiens qu' 'on leur avait donné pour les accompagner, dont quelques-uns savaient la langue des Payaguas. Ils arrivèrent au commencement de l'année 1715 à la ville de l'Assomption, qui est comme la capitale du Paraguay. Quand ils y eurent pris quelques jours de repos, le Père Recteur du Collége leur fit équiper un vaisseau où l'on mit les provisions nécessaires pour une année. Ce fut le vingt-quatre Janvier qu'ils s'embarquèrent : ils furent conduits au vaisseau par le Gouverneur et par les principaux de la Ville. Le vaisseau était précédé de deux esquifs qui allaient à la découverte, afin de prévenir toute surprise de la part des barbares.

Ils avaient fait plus de cent lieues sur le fleuve, sans trouver un seul de ces Infidèles,

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lorsqu'ils aperçurent une barque remplie de Payaguas qui étaient sans armes et sans défense. Ces barbares abordèrent le vaisseau dans la posture de gens qui demandaient du secours. En effet, ils racontèrent d'une manière très-touchante la triste situation où ils se trouvaient. << Nous sommes en proie >> dirent-ils à deux ennemis redoutables » qui infestent l'un et l'autre rivage, et qui » ont conjuré notre perte: aux Guaycuréens, >>> d'une part, nos ennemis jurés; et, de » l'autre, aux Brasiliens qui viennent tout » récemment de surprendre dans le bois » plusieurs de nos femmes et de nos enfans, » et les ont emmenés pour en faire leurs » esclaves. C'en est fait de notre Nation, si » vous n'avez pitié de nos malheurs: nous » ne demandons pas mieux que de vivre, » comme les autres Indiens, sous la con» duite des Missionnaires, de profiter de >> leurs instructions et d'embrasser la Foi » chrétienne; ne nous refusez pas cette » grâce. »>

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Les deux Pères furent touchés de ce discours ils permirent aux Payaguas de les suivre dans leurs canots, et ils les conduisirent dans une Ile assez vaste, où ils étaient à couvert des insultes de leurs ennemis. Ce fut là que les Payaguas, formèrent à la hâte une espèce de Village où ils s'établirent avec leurs femmes et leurs enfans. Le Père de Blende passait les jours et les nuits à apprendre leur langue, afin de les instruire, et il le fesait avec succès; car la crainte les avait

rendus si dociles, qu'ils écoutaient avec avidité les instructions du Missionnaire, et les répétaient sans cesse, de sorte que toute l'Ile retentissait continuellement du nom de Jésus-Christ.

Cependant le Père de Arce qui cherchait à s'ouvrir un chemin qui le menât aux bourgades des Chiquites, essaya de mettre pied à terre en différens endroits, mais ce fut inutilement. Les Guaycuréens qui avaient pressenti son dessein, tenaient la campagne, et ils étaient en si grand nombre, qu'il n'eût pas été prudent de s'exposer à leur fureur. Le Père prit donc le parti de chercher une autre route. Il laissa dans l'Ile un de ses Néophytes pour continuer d'instruire les Payaguas, et il se fit accompagner par quelques-uns d'eux, qui le suivaient dans leurs canots. Après diverses tentatives toutes inutiles, il arriva enfin à un lac d'une grandeur immense, où le fleuve Paraguay prend

sa source.

Les Payaguas qui étaient à la suite des Missionnaires, voyant qu'il n'y avait plus rien à craindre des Brasiliens, projetaient secrètement entr'eux de tuer ceux qui étaient dans le vaisseau, et de s'en emparer: ils cachaient leur perfide dessein sous des marques spécieuses d'amitié et de reconnaissance, tandis qu'ils observaient avec soin ce qui se passait dans le vaisseau, et qu'ils épiaient le moment d'exécuter leur prjet. Le Père de Arce se trouvant au milieu du lac, jugea que gagnant le rivage, il pourrait

se frayer un chemin chez les Chiquites. C'est pourquoi il laissa le Père de Blende dans le vaisseau, avec quinze Néophytes Indiens et deux Espagnols qui conduisaient la manœuvre; et il le chargea de l'attendre sur ce lac. jusqu'à ce qu'il ramenât le Père Provincial qui était allé visiter les bourgades des. Chiquites par le chemin du Pérou. Il se mit donc, avec quinze autres Indiens, dans les deux esquifs; et s'étant pourvu des provisions nécessaires, il gagna le rivage qui était fort éloigné. Il y aborda avec ses compagnons, il se fit lui-même une route vers les Chiquites, et, après deux mois de fatigues incroyables, il arriva à une de leurs bourgades.

Les Payaguas voyant partir le Père de Arce et un bon nombre d'Indiens, jugèrent qu'il était temps de se rendre maîtres du vaisseau : ils allèrent chercher leurs compagnons qui étaient dans l'Ile, et, sous prétexte de venir écouter les instructions du Missionnaire, ils montèrent tous dans le vaisseau. Aussitôt qu'ils y furent entrés, ils se jetèrent avec furie sur nos gens qu'ils trouvèrent désarmés, et ils les tuèrent à coups de dards. Ils épargnèrent néanmoins trois personnes ; le Père de Blende dont les manières tout-àfait aimables avaient gagné le cœur du chef des Payaguas, un des deux Espagnols qui gouvernaient le vaisseau, dont ils avaient besoin pour le conduire dans le lieu de leur retraite, et un Néophyte de leur Nation, qui, sachant parfaitement leur langue devait servir d'interprète. Ce fut, autant qu'on peut

le conjecturer, au mois de Septembre de l'année 1715, qu'ils firent ce cruel massacre, et qu'ils enlevèrent le vaisseau.

Aussitôt que les Payaguas se virent au milieu de leurs habitations, ils vendirent à d'autres Barbares le commandant du vaisseau, qui leur était désormais inutile. Leur chef fit dresser une méchante hutte pour servir de logement au Père de Blende, et il laissa auprès de lui le Néophyte qu'il avait amené pour lui servir d'interprète. On peut aisément se figurer ce que le Missionnaire eut à souffrir sous un ciel brûlant, et au milicu d'un peuple si féroce. Il ne cessait tous les jours de leur prêcher la loi Chrétienne, soit par lui-même, soit par le moyen de son interprète; il n'épargnait ni les caresses, ni les marques d'amitié qu'il croyait capables de fléchir leurs coeurs: tantôt il leur représentait les feux éternels de l'enfer, dont ils seraient infailliblement les victimes, s'ils persévéraient dans leur infidélité et dans leurs désordres: d'autres fois il leur fesait la peinture des récompenses que Dieu leur promettait dans le Ciel, s'ils se rendaient dociles aux vérités qu'il leur annonçait; mais il parlait à des cœurs trop durs pour être amollis: ces vérités si touchantes ne firent que les irriter, sur-tout les jeunes gens qui ne pouvaient souffrir qu'on leur parlât de renoncer à la licence et à la dissolution dans laquelle ils vivaient ils regardèrent le Père comme un censeur importun, dont il fallait absolument se défaire, et sa mort fut bientôt conclue. Ils prirent

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