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le temps que leur chef, qui aimait le Missionnaire, était allé dans des contrées assez éloignées; et aussitôt qu'ils le surent parti, ils coururent, les armes à la main, vers la cabane de l'homme Apostolique. François (c'est le nom du Néophyte qui était son interprète) se douta de leur dessein: il eut le courage d'aller assez loin au-devant d'eux, et de s'exposer le premier à leur fureur : les ayant atteints, il leur reprocha la noirceur du crime qu'ils méditaient, et il s'efforça, tantôt par des prières, tantôt par des menade les détourner d'une action si fidé. Loin de les toucher, il ne fit qu'avancer à soi-même le moment de sa mort : ces barbares se jetèrent sur lui, l'emmenèrent assez loin, et le massacrèrent à coups de dards. Ce Néophyte avait passé, depuis son baptême, douze années dans une bourgade des Guaraniens, où il avait vécu dans une grande innocence, et il s'était présenté de lui-même aux Missionnaires pour les accompagner dans leur voyage.

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Cette mort ne put être ignorée du Père de Blende, et il vit bien qu'on ne tarderait pas à le traiter avec la même inhumanité.. Il passa la nuit en prières pour demander à Dieu les forces qui lui étaient nécessaires dans une pareille conjoncture; et se regardant comme une victime prête à être immolée, il offrit son sang pour la conversion de ces Peuples. Il ne se trompait point; dès le grand matin il entendit les cris tumultueux de ces barbares qui s'avançaient vers sa ca

bane. Il mit aussitôt son chapelet au cou, et il alla au-devant d'eux sans rien perdre de sa douceur naturelle : quand il se vit assez peu éloigné de ces furieux, il se mit à genoux, la tête nue, et, croisant les mains sur la poitrine, il attendit, avec un visage tranquille et serein, le moment auquel on devait lui arracher la vie. Un des jeunes Payaguas lui déchargea d'abord un grand coup de massue sur la tête, et les autres le percèrent, en même-temps de plusieurs coups de lance. Ils le dépouillèrent aussitôt de ses habits, et ils jetèrent son corps sur le bord du fleuve pour y servir de jouet à leurs enfans: il fut entraîné la nuit suivante par les eaux qui se débordèrent.

Ce fut ainsi que le Père de Blende consomma son sacrifice. Ces barbares furent étonnés de sa constance, et ils publièrent eux-mêmes qu'ils n'avaient jamais vu mourir personne avec plus de joie et de tranquillité. Il était à Bruges le 24 d'Août de l'année 1675 de parens considérables par leur noblesse, par leurs richesses, et encore plus par leur probité et leur vertu. Ce fut dans une famille si Chrétienne qu'il puisa dès son enfance les sentimens de la plus tendre piété. Il entra dans notre Compagnie à Malines, où, en peu de temps, il fit de. grands progrès dans les vertus propres à son état. Après avoir enseigné les belles-lettres et achevé ses études de Théologie, il fit de fortes instances auprès de ss Supérieures pour les engager à lui permettre de se con

sacrer aux Missions des Indes: il obtint avec peine la permission qu'il demandait avec tant d'ardeur, et il fut destiné à la Mission du Paraguay. Il se rendit en Espagne, et étant obligé d'y faire quelque séjour jusqu'au départ des vaisseaux, il y édifia ceux qui le connurent, par son zèle et par sa piété.

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Il s'embarqua au port de Cadix avec l'Archevêque de Lima, et un grand nombre de Missionnaires qui allaient dans l'Amérique : à peine se trouvèrent-ils en pleine mer, qu'ils furent attaqués et pris par la flotte Hollandaise, nonobstant le passe-port qu'ils avaient de la feue Reine d'Angleterre. Ils furent conduits à Lisbonne on permit aux prisonniers de mettre pied à terre; il n'y eut que l'Archevêque de Lima qu'on retint dans son vaisseau avec le Père de Blende, qui lui servait d'interprète, parce que les Hollandais voulaient les transporter en Hollande. Le Prélat fut si charmé du Missionnaire, qu'il le prit pour le Directeur de sa conscience: il eut la consolation de l'avoir toujours avec lui, non - seulement en Hollande, mais encore dans le voyage qu'il fit par la Flandre et par la France pour s'en retourner en Espagne. Les choses ayant changé de face, et le Prélat n'étant plus destiné pour l'Amérique, il fit tous ses efforts pour retenir auprès de lui le Père de Blende, jusqu'à lui offrir une pension considérable. Le Père fut sensible à cette marque d'estime et de confiance que lui donnait un

Prélat si respectable; mais en même-temps il le conjura de ne pas s'opposer à la volonté de Dieu qui l'appelait à la Mission des Indes. Il s'embarqua donc une seconde fois, et il arriva le i d'Avril à BuenosAyres.

Il était d'une douceur, d'une modestie et d'une innocence de moeurs si grandes, qu'il était regardé comme un Ange, et c'est le nom que lui donnaient communément ceux qui avaient quelque liaison avec lui. Il avait une dévotion tendre pour Notre-Seigneur et pour sa sainte Mère, et il se portait à toutes les choses qui concernent le Service divin avec une ferveur qui éclatait jusques sur son visage, principalement lorsqu'il célébrait les saints Mystères. Aussitôt qu'il fut arrivé à Buenos-Ayres, il fut envoyé dans le pays des Guaraniens, où, après avoir appris la langue, il se consacra à leur instruction. S'étant offert pour l'expédition dont j'ai parlé, il finit ses travaux, ainsi que je viens de le dire, par une mort aussi illustre qu'elle est précieuse aux yeux de Dieu. On a su les particularités de sa mort, d'un des Payaguas qui en fut témoin oculaire, et qui, étant tombé entre les mains des Espagnols, fut en-, voyé par le Gouverneur du Paraguay dans les bourgades des Guaraniens, pour y être instruit des vérités Chrétiennes.

Revenons maintenant au Père de Arce : il était chargé, ainsi que je l'ai dit au commencement de cette lettre, de découvrir le chemin le plus court par le fleuve Para

guay, qui devait faciliter aux Missionnaires l'entrée dans le pays des Chiquites, et donner le moyen aux Provinciaux de visiter les bourgades nouvellement Chrétiennes. La route qu'on tenait par le Pérou était peu praticable outre les fatigues d'un voyage de près de huit cens lieues qu'il faut faire par cette route, les eaux qui inondent ces terres la plus grande partie de l'année, ôtent presque toute communication avec le Paraguay: c'est ce qui a fait qu'aucun Provincial n'a pu jusqu'ici visiter ces Missions : le seul Père de Rocca s'est senti assez de force pour une si pénible entreprise. Il alla donc par la voie ordinaire du Pérou, jusqu'à la bourgade de Saint-Joseph, qui n'est qu'à huit journées du fleuve Paraguay. Il avait réglé que de là il enverrait un Missionnaire avec plusieurs Indiens Chiquites jusqu'au fleuve pour y joindre le Père de Arce; que ces Indiens emmeneraient le Père de Blende, qui remplacerait chez les Chiquites le Missionnaire; que pour lui il retournerait au Paraguay avec le Père de Arce par le fleuve et que de cette manière on connaîtrait parfaitement ce chemin qui était trèscourt, en comparaison de celui du Pérou, et qui engagerait à beaucoup moins de dépenses et de fatigues.

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Tout cela s'exécuta de sa part ainsi qu'il l'avait projeté mais s'étant rendu au lieu marqué, et n'ayant aucune nouvelle de l'arrivée du vaisseau; de plus, le Missionnaire qu'il avait envoyé ayant rapporté à son re➡

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