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était excessive. Enfin vint un petit vent qui, soufflant de temps en temps, nous aida à passer la ligne le 16 vers minuit, par 357 degrés de longitude, selon notre estime.

Le 18, que le Ciel était beau et serein on fit la cérémonie à laquelle on s'est avisé de donner le nom de Baptême. C'est un jour de fête pour l'équipage, et je ne crois pas qu'il y ait de comédie plus divertissante que celle qu'il nous donna.

Le 19 il s'éleva un Sud-Est, et nous eûmes bon frais. Nous fesions route avec le navire le Saint-François, qui était à une petite demilieue à côté de nous au-dessous du vent. Il voulut faire une courtoisie, qui était de nous passer par la proue, mais il la mais il la paya cher: il piqua le vent de manière que son mât de grande hune se rompit, et amena, par sa chûte, le grand perroquet et le perroquet d'artimon, avec toutes leurs voiles et leurs cordages. Nous allâmes aussitôt le reconnaître, afin de lui prêter secours, s'il en avait besoin; mais, par un double bonheur, cette avarie arriva pendant le temps du dîner, et les mâts et les voiles tombèrent dans le vaisseau; sans quoi, la mer étant assez grosse, il courait risque de se perdre, avant qu'on eût pu couper tous les cordages.

Autant un navire présente je ne sais quoi de majestueux, lorsqu'il marche avec toutes ses voiles, autant paraît-il ridicule lorsqu'on le voit ainsi démâté. On tacha de réparer ce désordre, mais vainement: le mat du grand hunier qu'ils avaient de relais

ne se trouva pas assez sûr, de sorte qu' u'ils ne purent porter le reste du voyage, ni le grand perroquet, ni leur grand hunier, sinon avec les trois ris serrés. Le perroquet d'artimon qu'on avait aussi de relais, fut trop court, et ne pouvait porter qu'une demivoile, de manière que tous les soirs il restart cinq à six lieues derrière nous, et nous obli geait de serrer toutes les nuits de voiles pour lui donner le temps de nous joindre ; ce qui nous retint sur mer près de trois semaines de plus que nous ne devions y être. Cependant nous arrivâmes à Monte-Video dans le fleuve de la Plata huit jours après lui, ainsi que je le dirai plus bas.

Le vingt-sixième, que nous étions par dix degrés de latitude Sud, et par trois cent cinquante-deux degrés de longitude, le soleil nous passa à Pic, dans un ciel très-serein. Il se préparait à nous bien chauffer; mais un vent d'Est qui nous fesait faire deux lieues par heure, l'en empêcha,

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Enfin le 11 de Mars nous sortîmes de la Zone torride et nous vinmes chercher l'hiver, en vous envoyant l'été dont nous 'étions bien las.

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Le douzième, nous pensâmes être surpris d'un de ces ouragans dont je vous ai parlé : et à peine eûmes-nous le temps de serrer nos voiles. La mer était horrible : j'étais resté sur le tillac avec les deux Pilotes, et les autres Missionnaires étaient dans la chambre.

A peine eûmes-nous amené les voiles, qu'un coup de mer donna contre la poupe

avec tant de fureur , que le navire s'en ébranla, comme s'il eût donné sur un banc de sable. La pluie qui redoubla alors, me fit descendre dans la chambre, où je les trouvai tous à genoux et à demi morts de peur. Le coup de mer avait remonté de la poupe par quatre grandes fenêtres qu'on tenait toujours ouvertes, et en avait bien mouillé plusieurs ; les autres crurent qu'ils étaient sur le point de couler à fond. Je ne pus m'empêcher de rire en les voyant ainsi consternés, et eux-mêmes revenus de leur frayeur prirent le parti d'en rire avec moi.

Le treizième après midi le débris d'un' navire nous passa par le côté : il portait encore le grand mât. Nous criâmes de toutes nos forces, pour voir s'il n'y avait point quelque malheureux qui eût échappé du naufrage, mais personne ne nous répondit. Nous ne fùmes pas sans inquiétude, car le navire le Saint-Martin nous avait perdu dès le quatorzième degré de latitude Nord, et nous craignions qu'il ne lui fùt arrivé quelque disgrace.

Le vingt-cinquième, fête de l'Annonciation, l'équipage crut voir la terre : la joie fut grande parmi tous les passagers. Nous crûmes que c'était la côte du Brésil, car nous étions par la hauteur du rio-grande; mais ayant pris le large, et le soleil ayant bien éclairci l'horison, cette terre, qui était apparemment de la neige, disparut tout-àcoup. Il est vrai que l'eau avait changé de couleur, c'est pourquoi nous sondâmes, et

nous ne trouvâmes que cinquante brasses d'eau: mais il nous parut que nous étions sur un banc de sable, nommé le Placer, qui court cinquante lieues le long de la côte du Brésil; et à midi, ayant sondé de nouveau, nous ne trouvâmes plus de fond.

Le lendemain 26, ayant couru partie au large et partie vers la terre, nous nous trouvâmes par quatre-vingts brasses. Le 27, à deux heures après midi, nous ne trouvâmes que vingt brasses; nous étions par trentequatre degrés et demi de latitude; mais il était trop tard pour entreprendre de chercher la terre, nous fùmes obligés de mettre à la cape.

Le 28 un brouillard épais qui s'était élevé, nous empêcha de courir: il se dissipa vers le midi, et nous ne vimes plus le navire le Saint-François, qui s'était hasardé à aller découvrir la terre, et qui en effet la reconnut en peu d'heures. Pour nous qui fûmes pris de calme, nous ne pûmes la reconnaître que le 30. à midi. C'était l'ile de Castillos qui n'est pas éloignée du Cap de SainteMarie, lequel est à l'embouchure du fleuve de la Plata.

il

Le 31. un petit vent nous fesait courir la côte; mais vers les cinq heures du soir n'ayant pu monter une pointe de terre, nous fallut virer de bord, et bien nous en prit, car à peine avions - nous viré, qu'il s'éleva un vent furieux du Sud-Est. Ce fut le seul danger évident que nous courûmes, car il y avait à craindre que nous n'al

Jassions nous perdre sur la côte. Nous nous dégageâmes, et nous prîmes tellement le large, que le 2 d'Avril nous ne trouvâmes plus de fond, ayant couru plus de cinquante lieues de large à la mer.

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Enfin le vent changea, mais les trois jours suivans nous fùmes presque toujours en calme. Le peu de vent qui survint le 6., nous mit par la hauteur du Cap de SainteMarie, et le lendemain nous aperçûmes l'île de Lobos , qui est la première que forme le fleuve de la Plata.

Le navire le Saint-François avait mouillé le deuxième du mois devant Monte-video, où les Espagnols ont établi une Colonie, et où ils ont bâti une forteresse pour s'opposer au dessein que les Portugais avaient de s'en enparer. Le troisième navire, nommé le SaintMartin, qui nous avait si fort inquiétés, y était arrivé dès le 29 Mars, avec les familles qu'il transportait de la grande Canarie. Nous n'eûmes ce bonheur que le neuvième à sept heures du soir; il arriva en même-temps une grande tartane qu'on avait envoyée nous chercher jusqu'aux Castillos. Le navire le SaintFrançois avait pris le même jour la route de Buenos-Ayres.

Comme le plus grand nombre des Missionnaires était sur notre bord, que nous avions un gros temps à essuyer, et que le fleuve de la Plata est plus dangereux que la mer, notre Procureur-Général était dans de grandes inquiétudes.

Le dixième après midi nous levâmes l'an

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