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LETTRE

Du Père Guillaume d'Etré, Missionnaire de la Compagnie de Jésus, au Père Joseph Duchambge, de la méme Compagnie.

A Cuenca, dans l'Amérique méridionale, le 1.er Juin 1731,

MON REVEREND PÈRE,

La paix de N. S.

Je ne sais comment il s'est pu faire que depuis vingt-trois ans que je suis dans ces Missions de l'Amérique méridionale, je n'aie point reçu de vos lettres, et que vous n'en ayez point reçu pareillement des miennes. Je l'attribue en partie aux guerres que l'Espagne a eu à soutenir, et en partie aux malheurs qui nous sont arrivés : car, en premier lieu, un vaisseau qui portait deux de nos Missionnaires en Europe, savoir, le Père Garrofali, et le Père Delgado, fut pris par les Anglais entre Carthagène et PortoBello, et ces deux Pères laissés sur le bord de la mer, furent obligés de retourner à Quito. En second lieu, le Père Castafieda et le Père de la Puente, ayant été choisis pour aller à Rome, le premier est demeuré

à Madrid dans l'emploi de Procureur-Général de nos Missions; le second, y retour nant accompagné de cinquante-cinq nouveaux Missionnaires, et apportant quantité de riches ornemens pour nos Eglises, a fait malheureusement naufrage. Quoi qu'il en soit, j'espère que cette lettre-ci n'aura pas le sort des autres; et pour suppléer au détail que je vous y fesais, je vais vous rendre compte, en peu de mots, de mes occupations auprès de ces Nations infidèles, et des diverses peuplades Chrétiennes qui se forment sur l'un et l'autre bord du grand fleuve Maragnon, ou, comme d'autres l'appellent, de la rivière des Amazones.

Ce fut en l'année 1708 que j'y arrivai, et mon premier soin fut d'apprendre la langue del Inga, qui est la langue générale de toutes ces Nations. Quoique cette langue soit commune à tous les Peuples qui habitent les bords de ce grand fleuve, cependant la plu part de ces Nations ont leur langue particulière, et il n'y en a que quelques-uns dans chaque Nation qui entendent et qui parlent la langue dominante.

Aussitôt que je commençai à entendre et à parler la langue del Inga, on me confia le soin de cinq Nations peu éloignées les unes des autres; savoir, des Chayabites des Cavapanas, des Paranapuras, des

Muniches et des Ottanaves. Ces Nations habitent le long de la rivière Guallaga, assez près du lieu où cette rivière se jette dans le fleuve Maragnon.

Après avoir passé sept ans avec beaucoup de consolation parmi ces Peuples, à les instruire des vérités du Salut, et à les entretenir dans la pratique des vertus Chrétiennes, un plus vaste champ s'ouvrit à mon zèle, et je l'aurais cru bien au-dessus de mes forces, si je n'avais été persuadé que quand Dieu nous commande par l'organe de ceux qui tiennent ici-bas sa place, il ne manque pas de soutenir notre faiblesse. On me nomma Supérieur-Général et Visiteur de toutes les Missions qui s'étendent à plus de mille lieues sur les deux rives du Maragnon, et sur tou tes les rivières qui, du côté du Nord et du Midi, viennent se décharger dans ce grand fleuve.

Il ne m'était pas possible d'apprendre toutes les langues de ces diverses Nations, ces langues ayant aussi peu de rapport entr'elles, que la langue Française en a avec la langue Allemande. Le parti que je pris, pour n'être point inutile à la plus grande partie de ces Peuples fut d'avoir recours à ceux qui savaient en même-temps, et leur langue naturelle, et la langue del Inga. Avec leur secours, je traduisis en dix-huit langues, parquestions et par réponses, la doctrine Chrétienne, et tout ce qu'on doit enseigner à ces Néophytes, soit en leur administrant les Sacremens, soit en les disposant à une sainte mort. Par ce moyen-là, sans entendre leur langue particulière, je venais à bout de les instruire des vérités de la Religion.

Ce qui coûte le plus à un Missionnaire,

qui ne connaît pas encore le génie de ces Peuples, c'est d'entendre leurs confessions; elles deviennent quelquefois embarrassantes, selon la manière dont on s'y prend pour les interroger; car il faut savoir qu'ils répondent bien moins selon la vérité aux questions qu'on leur fait, que conformé ment au ton et à la manière dont on les interroge. Si on leur demande, par exemple, avez-vous commis tel péché? Ils vous répon dront ari qui veut dire oui, quoiqu'ils en soient très-innocens. Si on leur dit, n'avezvous pas commis tel péché? ils répondent mana, qui signifie non, quoiqu'ils en soient très-coupables. Si ensuite vous faites les mêmes questions, prenant un autre tour, ils avoueront ce qu'ils ont nié, ou ils nieront ce qu'ils ont avoué.

C'est un autre embarras quand on veut tirer d'eux, combien de fois ils sont tombés dans le même péché. Ils sont si grossiers qu'ils ne savent pas faire le moindre calcul, Les plus habiles d'entr'eux ne comptent que jusqu'à cinq, et plusieurs ne vont pas plus loin que jusqu'au nombre deux. S'ils veu lent exprimer les nombres trois, quatre, cinq, ils diront deux et un, deux et deux, deux fois deux et un ou bien pour exprimer le nombre cinq, ils montreront les cinq doigts de la main droite; et s'il faut compter jusqu'à dix, ils montreront de suite les doigts de la main gauche. Si le nombre qu'ils veulent exprimer passe dix, ils s'asseyent à terre, et montrent successivement les doigts

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de chaque pied, jusqu'au nombre vingt. Comme cette manière de s'expliquer est peu décente au Tribunal de la Pénitence un Confesseur doit s'armer de patience, et leur entendre répéter le même péché, autant de fois qu'ils l'ont commis; ils diront, par exemple, j'ai fait tel péché une fois, je l'ai fait une autrefois, et ainsi du reste.

J'eus la consolation d'apprendre dans mes premières excursions, que quatre nombreuses Nations infidèles paraissaient disposées à écouter les Missionnaires et à embrasser la Foi. Et en effet, elles renoncèrent à l'idolâtrie, et se convertirent, les unes plutôt, et les autres plus tard, de la manière que je vais vous le raconter.

Ces Nations sont les Itucalis, qui demeurent sur les bords d'une rivière nommée Chambira Yacu, laquelle vient se rendre dans le Maragnon; les Yameos qui sont un peu plus bas, le long du Maragnon, du côté du Nord; les Payaguas et les Iquiavates qui habitent le long de la rive orientale de la grande rivière Napo, laquelle se jette, comme les autres, dans le Maragnon.

;

ils

Ceux qui marquèrent le plus d'empressement pour se soumettre à l'Evangile, furent les Itucalis. Ils allèrent d'eux-mêmes visiter les Eglises des peuplades Chrétiennes demandèrent avec instance un Missionnaire; ils promirent de bâtir au plutôt une Eglise semblable à celles qu'ils voyaient, avec une maison pour le Père qui voudrait bien les instruire. Et en effet, m'étant rendu cheż

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