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de son ministère, et qui tendent toutes également à la gloire de Dieu et au salut des ames. Il en coûte, à la vérité, beaucoup de faire de pareilles courses dans un pays tel que celui-ci, où, lorsqu'on est en campagne, on est toujours, ou brûlé par les rayons d'un soleil ardent, ou accablé de pluies violentes mais à quoi ne porte pas un zèle bien épuré, et quelles difficultés ne fait-il pas surmonter !

Cependant, en fesant cette bonne œuvre comme par occasion, car ce n'est pas là mon emploi ordinaire, je n'oubliais pas le premier objet de mon voyage. J'avais grand soin de dire aux Nègres que s'ils pouvaient voir quelques-uns de leurs compagnons Marrons, ils les assurassent que, quoiqu'ils n'eussent pas voulu s'approcher de moi dans les bois, j'avais néanmoins obtenu encore un mois d'amnistie pour eux; mais que si, pendant cet espace de temps, ils ne revenaient pas, ils n'avaient plus ni grâce, ni pardon à espérer; qu'ils devaient se persuader au contraire qu'on les poursuivrait sans relâche jusqu'à ce qu'on les eût tous exterminés.

Enfin, j'avais fini ma Mission et parcouru toutes les habitations des environs de TonneGrande; j'étais même déjà embarqué dans mon canot pour me rendre à Cayenne, un peu confus à la vérité d'avoir échoué dans mon dessein aux yeux des hommes, qui ne jugent ordinairement des choses que par le succès, lorsque je vis venir à moi un autre

petit canot tiré à la rame par 2 jeunes Noirs, porteurs d'une lettre de l'Econome de MontSeneri (c'est une sucrerie du quartier), qui me marquait que les Nègres marrons étaient arrivés chez lui, et qu'ils me demandaient avec empressement. J'y vole avec plus d'empressement encore qu'ils n'en avaient euxmêmes, et j'en trouve, en effet, déjà une vingtaine qui m'assurent que les autres sont en chemin pour se rendre. Quelle agréable surprise pour moi, mon Révérend Père, de voir mes vœux accomplis, lorsque je m'en croyais le plus éloigné ! Après avoir versé quelques larmes de joie sur ces brebis égarées depuis si long-temps, et qui rentraient dans le bercail, je leur fis des reproches sur ce qu'ils n'avaient pas voulu me parler tandis que j'étais au milieu d'eux; et ils me répondirent constamment qu'ils craignaient qu'il n'y eût quelque détachement en embuscade pour les saisir; mais qu'ayant vu le signe de notre rédemption arboré sur leur terre, ils s'étaient enfin persuadés que le temps d'obtenir grâce pour leur ame et pour leur corps était arrivé. Que ce soit là le véritable motif qui les ait fait agir, ou que quelqu'un de leurs camarades de différentes habitations que j'avais préparés pour les Pâques, les ait assurés de la sincérité du pardon que je leur promettais; c'est ce que je n'ai jamais pu découvrir. Mais, quoi qu'il en soit, il en vint peu-à-peu jusqu'à 50; et comme M. notre Gouverneur, qui tenait un détachement tout prêt pour aller dans le bois, si je

ne réussissais pas, me pressait de me rendre à Cayenne, je partis avec ces cinquante fugitifs.

Il serait impossible, mon Révérend Père, de vous expliquer avec quelles démonstrations de joie l'on me reçut, suivi de tout ce monde, chacun d'eux portant sur sa tête et sur son dos son petit bagage. Les rues étaient bordées de peuple pour nous voir passer. Les Maîtres se félicitaient les uns les autres d'avoir recouvré leurs esclaves; et les Noirs eux-mêmes qui servent dans le bourg, se fesaient une fête de revoir, l'un son père, l'autre sa mère, celui-ci son fils ou sa fille; et comme plusieurs de ceux que je menais n'avaient pas vu la Ville depuis très-longtemps, et qu'ils y remarquèrent bien du changement, notre marche était très-lente, afin de leur donner le plaisir de satisfaire leur curiosité: ce qui laissait en mêmetemps la liberté à leurs camarades de les em brasser, en fesant retentir l'air de mille cris d'alégresse et de bénédiction. Ce qu'il y avait pourtant de plus frappant, c'était une troupe de jeunes enfans des deux sexes qui étaient nés dans les bois, et qui n'ayant jamais vu de personnes blanches, ni de maison à la Française, ne pouvaient se lasser de les considérer, en marquant, à leur façon, leur admiration. Je conduisis d'abord mon petit troupeau à l'Eglise, où il y avait déjà une grande assemblée à cause de la fête de saint François-Xavier; mais elle fut bientôt pleine par la foule qui nous suivait.

Je commençai par faire faire à ces pauvres misérables une espèce d'amende honorable.

1.° A Dieu dont ils avaient abandonné le service depuis si long-temps; 2.o à leurs Maîtres et aux Colons, à qui plusieurs d'entr'eux avaient porté beaucoup de préjudice; 3.° à leurs compagnons, du mauvais exemple qu'ils leur avaient donné par leur fuite, par leurs vols, etc. après quoi je dis la sainte Messe en action de grâces. Ils y assistèrent avec d'autant plus de plaisir et de dévotion, que plusieurs d'entr'eux ne l'avaient pas entendue depuis quinze ou ́vingt ans ; et lorsqu'elle fut finie, je les présentai à M. le Gouverneur, qui confirma le pardon que je leur avais promis de sa part ensuite on les remit à leurs Maîtres respectifs.

On dépêcha aussitôt un nombreux détachement pour aller faire le dégât dans leurs plantations, et pour tâcher de prendre ou tuer ceux qui resteraient, s'ils ne se rendaient pas volontairement; mais une maladie qui se mit dans la troupe, aussitôt qu'elle arriva sur les lieux, fit échouer cette opération en sorte que ceux que j'avais laissés au nombre seulement de dix-sept, tant grands que petits, soit hommes ou femmes et qui m'avaient fait dire qu'ils viendraient bientôt après moi, n'ont pas tenu parole, et sont encore dans les bois. Il s'y en est même joint quelques autres depuis ce tempslà. Si le nombre augmentait à un certain point, ce serait un très-grand malheur pour cette Colonie. Mais les sages mesures que

nos Messieurs prennent pour l'empêcher, paraissent nous mettre à couvert d'un tel désordre. Je vous prie cependant, mon Révérend Père, de joindre vos voeux aux nôtres pour obtenir cette grâce du Ciel. Je suis, etc.

LETTRE

Du Père Ferreira, Missionnaire Apostolique à Connany, à Monsieur. ***

A Connany, ce 22 Février 1778.

MONSIEUR,

J'AI reçu Jeudi dernier, dix-neuf du présent, la lettre que vous m'avez écrite. Ce jour-là même j'eus un accès de fièvre, et un second trois jours après, qui m'obligea de me mettre au lit, et de prendre le lendemain un vomitif : le Père Padilla en fit autant, attaqué lui-même d'une fièvre tierce depuis quinze jours, qui est dégénérée en fièvre quarte; cette fièvre, qui ne l'a point quitté jusqu'à présent, l'a extraordinairement affaibli. Il me charge de vous dire bien des choses, et vous prie, ainsi que moi, de présenter nos respects à Monseigneur le Préfet, à la lettre duquel nous n'avons pu répondre, tant à cause de notre situation actuelle, que parce que le temps nécessaire nous a manqué. Nous lui avions déjà écrit

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