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niers, et avec toute la provision de maïs et de racines, qu'ils nomment yuca, nous abandonnant pour le reste à la Providence et au soin de nos chasseurs et de nos pêcheurs qui ne nous ont point manqué. Le Père Coronado vint avec nous, pour se rendre à son autre Mission des Omaguas. Il nous fallut six semaines pour gagner la principale peuplade, qu'on nomme la Nouvelle Carthagène. Là nous distribuâmes les prisonniers dans diverses peuplades Chrétiennes, où l'on n'oublia rien pour les instruire, et en faire de vertueux Néophytes: en effet, au bout de deux ans je les trouvai assez instruits et assez fermes dans leur Foi, pour croire que je ne risquais rien en les renvoyant dans leur terre natale. Ils s'y rendirent avec deux nouveaux Missionnaires que je leur donnai, et ils devinrent les fondateurs de deux grandes peuplades. Quand je les visitai quelque - temps après, j'y trouvai deux belles Eglises bien bâties, et un grand nombre de Néophytes. J'eus même la consolation d'apprendre que trois mille infidèles de la même Nation voulaient se réunir à leurs compatriotes, pour se faire instruire de nos saintes vérités, se rendre dignes du Baptême, et mener comme eux une vie Chrétienne.

Vous voyez, mon Révérend Père, qu'au milieu de tant de Nations barbares, nous devons avoir sans cesse notre ame entre nos mains. Plusieurs de nos Missionnaires ont eu le bonheur d'être sacrifiés à la fureur de ces infidèles, et de sceller de leur sang les

vérités

,

vérités qu'ils leur annonçaient; entr'autres le Père François de Figueroa, en l'année 1666; le Père Pierre Suarez en l'année 1667; le Père Augustin de Hurtado en 1677; le Père Henri Richler, en 1695; et en l'année 1707, le Père Nicolas Durango. Outre les périls auxquels on est exposé avec un peuple si brutal et si cruel, que n'a-t-on pas à craindre dans les fréquens voyages qu'on est obligé de faire? Continuellement, et presque à chaque pas, on court risque d'être mis en pièces par les tigres, ou d'être nordu des vipères, ou d'être écrasés sous ces grands arbres qui tombent souvent lorsqu'on y pense le moins, ou d'être entraînés et noyés dans des rivières très-rapides, ou d'être engloutis par les crocodiles, ou bien. par d'affreux serpens, qui, de leur haleine empestée, arrêtent les passans, se jettent sur. eux, et les dévorent.

Je me suis vu souvent dans de semblables périls, mais j'en ai toujours été préservé par une protection spéciale de la divine Providence. Un jour ces barbares empoisonnèrent ma boisson et les mets de ma table, sans que j'en aie jamais ressenti la moindre incommodité. Une autre fois me trouvant parmi les Omaguas, vers le minuit, ils mirent le feu à ma cabane, qui n'était couverte que de feuillages, et où je dormais tranquillement; je me sauvai heureusement du milieu des flammes, dont je me vis toutà-coup environné. Il arriva un autre jour qu'après avoir bâti une nouvelle Eglise chez Tome VIII. K

creva,

les Chayabitas, un Espagnol qui était à trois pas de moi, tirant un coup de fusil en signe de réjouissance, le canon de son fusif un éclat me sauta à l'oeil gauche, et tomba aplati à mes pieds, sans que j'en eusse reçu le moindre mal. Je pourrais vous rapporter un grand nombre de semblables exemples, si je ne craignais de passer les bornes d'une lettre.

Tandis que de nouvelles Chrétientés s'établissaient le long du fleuve Maragnon, j'eus' Ia douleur d'apprendre que nos anciennes Missions étaient désolées par les irruptions des Portugais, qui, entrant bien avant dans les terres Espagnoles, ravageaient et pillaient nos peuplades, et enlevaient nos Néophytes pour en faire leurs esclaves; nous en écrivimes à la Cour d'Espagne, et nous sup→ pliâmes très-humblement Sa Majesté d'ordonner à ses Plénipotentiaires, qui devaient se rendre au Congrès de Cambray, de régler et de fixer avec les Ministres de Portugal, les limites des terres appartenantes aux deux Couronnes, afin qu'il ne fût plus permis d'empiéter les uns sur les autres, et que nos Néophytes pussent jouir d'un repos et d'une tranquillité si nécessaires pour les maintenir dans la Religion et la piété.

Notre requête eut son effet, car il vint aux Portugais un ordre de la part du Roi leur Maître, de se retirer des terres de nos Missions, et de nous laisser tout le pays libre jusqu'au Rio-Negro, grande rivière que vous trouverez dans la carte du Maragnon, que je

vous envoyai il y a plusieurs années, et qui depuis a été gravée à Paris, et se trouve insérée dans ce tome des Lettres Edifiantes et Curieuses.

Tandis qu'on traitait cette affaire en Europe, l'audience de Quito dépêcha un Capitaine à la tête de cent soldats, pour chasser les Portugais de nos terres; il y réussit, et fit quelques prisonniers qu'il conduisit à Quito; mais ce Capitaine n'ayant pas pris la précaution de bâtir une forteresse, et d'y laisser des soldats, les Portugais revinrent de nouveau, enlevèrent les ornemens et les cloches de deux de nos Eglises, et s'étant saisis d'un de nos Missionnaires et de quelques Espagnols, ils les menèrent prisonniers. au grand Para, d'où ensuite ils les envoyèrent à Lisbonne. Il vint un second ordre du Roi de Portugal, qui enjoignait à ses sujets habitans du Maragnon, de nous restituer généralement tout ce qu'ils nous avaient pris, et de ne point pousser leurs conquêtes audelà de Rio-Negro; ils y ont bâti une fort belle forteresse.

Cette entreprise des Portugais a donné lieu à de nouvelles grâces que nous avons reçues de Sa Majesté Catholique. Le Père Procureur de nos Missions me manda que ce grand Monarque, animé du plus pur zèle pour le progrès de la Foi, avait envoyé ses ordres au Trésorier de ses finances à Quito, pour donner tous les ans deux cens écus à chaque Missionnaire, afin qu'ils puissent se fournir de vêtemens, de vin pour les Messes,

et de toutes les choses dont on fait présent aux barbares, pour les apprivoiser et gagner leur amitié, telles que sont des perles fausses, des couteaux, des ciseaux, des hameçons, etc. Il m'ajouta que Sa Majesté souhaitait d'être informée de l'état présent de toutes nos Missions, et sur-tout de celles de la Province des Omaguas et Yurimaguas, depuis que les Portugais étaient venus pour les détruire; du nombre des Nations converties à la Foi ; du caractère, du génie et des mœurs de ces Peuples; des divers animaux et des différentes espèces d'arbres, de fruits, de plantes que produit le pays, de même que des herbes médicinales et de leurs vertus. J'exécutai le mieux qu'il me fut possible un ordre si respectable.

Presque en même-temps le Père Samuel Fritz, Missionnaire aux Xiberos, l'une de nos plus grandes peuplades, m'envoya un exprès, pour me faire savoir qu'il avait un secret pressentiment de sa mort prochaine, et qu'il me priait de venir à son secours. Il semble, en effet, qu'il n'attendait que moi pour aller recevoir la récompense de ses travaux. Aussitôt après mon arrivée il fit une confession générale de toute sa vie ; il dit la Messe à son ordinaire le jour de la Fête de S. Joseph, et fit une courte exhortation à ses Indiens, en leur fesant entendre que c'était pour la dernière fois qu'il leur parlait, et qu'il leur disait un éternel adieu. Le lendemain matin que j'étais occupé dans l'Eglise à entendre les confessions des Néo

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