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phytes, on vint m'avertir que bien qu'on eût il frappé fortement à la chambre du Père, ne répondait point; je m'y transportai aussitôt, et je le trouvai assis et vêtu, mais sans vie, et il me parut qu'il venait de rendre le dernier soupir. Je le fis revêtir de ses habits sacerdotaux, et il demeura exposé dans la salle, jusqu'à ce que je fis ses obsèques. Je ne pus retenir mes larmes, voyant ces bons Indiens venir en foule se jeter sur le corps de leur Père, l'arroser de leurs pleurs, et lui baiser tendrement les pieds et les mains, qui furent toujours aussi flexibles s'il eût été en vie.

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que

Le Père Fritz était du Royaume de Bohême, et est mort à l'âge de soixante et quinze ans ; il en a passé quarante-deux dans ces pénibles Missions, dont il a été Supérieur-Général. Vingt-neuf Nations barbares dans les Provinces des Omaguas, Yurimaguas, Aysuares, Yvanomas, etc., lui sont redevables de leur conversion à la Foi; il lui a fallu faire de très-longs et dangereux voyages, l'un tout le long du Maragnon jusqu'au grand Para, qui appartient aux Portugais, et qui est situé à l'embouchure du fleuve, et plusieurs autres, soit à Lima capitale du Pérou, soit à Quito, d'où il nous a apporté des cloches et de riches ornemens pour nos Eglises ; c'est lui qui a dressé la carte du cours de ce grand fleuve qui a été gravée à Paris, et dont je vous ai parlé plus haut. Dieu lui avait donné le talent de `rendre en peu se

de temps

très-habile

en toutes sortes d'arts. Il était devenu Architecte, Charpentier, Sculpteur et Peintre. Nous avons dans plusieurs de nos Eglises des tableaux de sa façon, qu'on ne dédaiguerait pas en Europe.

Je comptais bien succéder à cet ancien Missionnaire, et consacrer le reste de mes jours au salut de ce grand nombre d'Indiens qui venaient de le perdre; mais la Providence avait sur moi des vues différentes. Je reçus un ordre de me rendre au Collége de Quito, qui est éloigné de quatre cens lieues de Xiberos. Il me fallut donc quitter ces chers Néophytes, et après deux mois de navigation, j'arrivai au port de Napo. A peine fus-je débarqué, qu'on vint me dire que le Père Pierre Gasner, Bavarois, était à F'extrémité. Il était Curé de la ville d'Archidona, et Missionnaire de deux peuplades voisines, qui se nomment Tena et Chita, et qui sont la porte de toutes les Missions que nous avons le long du fleuve Maragnon. De Napo je me rendis à pied à Tena, où il était tombé malade, et je le trouvai, en effet, presque mourant; je lui administrai aussitôt les derniers sacremens. Il renouvela ses vœux entre mes mains, et ne eessa, jusqu'au dernier soupir, de produire les actes les plus fervens de Foi, d'Espérance, de Contrition, de Charité et de conformité à la volonté divine. Son corps fut transporté à Archidona, où se firent ses obsèques.

La présence d'un Missionnaire était d'au

tant plus nécessaire dans cette contrée, que les maladies contagieuses y régnaient et enlevaient beaucoup de monde. J'envoyai un exprès à Quito, et je m'offrais à remplacer le défunt. La réponse me fut apportée par celui-là même qu'on avait nommé son successeur, et l'on me chargeait seulement de demeurer avec lui jusqu'à ce qu'il se fût rendu assez habile dans la langue del Inga, pour instruire et confesser les Indiens. Je demeurai dans cette Mission jusqu'au mois de Septembre de l'année 1727, que je reçus un ordre de me rendre à Cuença, où notre Révérend Père Général m'avait nommé Recteur du Collège que nous avons dans cette Ville. Je partis d'abord pour Quito, qui est à cent lieues d'Archidona, et quand j'y fus rendu, il me fallut faire cent autres lieues pour arriver à mon poste.

La ville de Cuenca est, après celle de Quito, la principale de cette Province. Elle abonde en froment, en orge, en maïs, 'en fruits et en légumes; les animaux qu'on y a transporté d'Espagne, depuis la conquête des Indes, s'y sont multipliés à l'infini. Ainsi, on y trouve quantité de vaches, de porcs, de moutons, de poules, de canards, de chevaux et de mules. L'air y est tempéré, et l'on y jouit d'un printemps perpétuel. Toutes les rues sont droites, et au milieu de chacune coule un canal d'une eau très-claire, que fournit la rivière voisine. Il y a trois Paroisses; la principale_compte, parmi ses Paroissiens, cinq mille Espagnols

et trois mille Métis. Les deux autres comptent plus de dix mille Indiens. Outre notre Eglise, qui est fort belle, il y en a quatre autres; savoir: de Dominicains, de Franciscains, d'Augustins et de Religieux de la Mercy; on y voit aussi deux Eglises assez jolies, l'une de Religieuses de la Conception, et l'autre de Carmélites. Nos occupations sont presque continuelles. Jugez-en par celles qui me regardent: outre le gouvernement du Collége dont je suis chargé, il me faut passer tous les Dimanches et les Fêtes,et une bonne partie des jours ouvrables à l'Eglise, pour y entendre les confessions des Espagnols et des Indiens; il n'y a guère de semaines que je ne sois obligé de prêcher, et en Espagnol, et en langue del Inga pour les Indiens, et je suis chargé de faire tous les quinze jours une conférence publique de cas de conscience, à laquelle Monseigneur l'Evêque de Quito oblige tous les Prêtres de la Ville d'assister, sous peine de suspense. Cependant, quoique je coure la soixante-troisième année, Dieu me donne encore la force de résister à ces continuelles fatigues. Aidezmoi à l'en remercier, et ne m'oubliez point dans vos saints sacrifices, en l'union desquels je suis, etc.

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