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et que, loin de l'attendre, nous étions résolus de partir dans peu de jours, pour entrer sur leurs terres, et parcourir leurs bourgades.

Cet Officier qui voyait le danger auquel nous nous exposions s'y opposa de toutes ses forces: mais le R. P. Provincial, qui approuvait notre résolution, détruisit toutes ses raisons par ces paroles, auxquelles il ne put répliquer. «S'il arrivait, lui dit-il, que ces » Pères vinssent à expirer par le fer de ces » barbares, je regarderais leur mort comme » un vrai bonheur pour eux, et comme un » grand sujet de gloire pour notre Compa»gnie. » Le R. P. Provincial partit pour se rendre à Cordoue, et pour ce qui est de nous autres, nous nous mîmes pour huit jours en retraite, afin d'implorer le secours du Ciel, et le prier de bénir notre entreprise.

Quoique nos fatigues, et les continuels dangers que nous avons courus aient été inutiles, je ne laisserai pas, mon R. P., de vous en faire le détail. Vous jugerez par cet échantillon ce qu'il en a coûté à nos anciens Missionnaires, pour rassembler tant de barbares, et les fixer dans ce grand nombre de peuplades qu'ils ont établies depuis plus d'un siècle, où l'on voit une Chrétienté si florisrissante par l'innocence des mœurs, et par la pratique exemplaire de tous les devoirs de la Religion.

Après avoir achevé les exercices de la retraite, et préparé tout ce qui était nécessaire pour notre voyage, nous partîmes tous trois

de Tarija pour nous rendre à Itau; c'est la première bourgade des infidèles, qui en est éloignée de 60 lieues. Six Néophytes Indiens nous accompagnaient. Le chemin que nous avions fait jusqu'alors dans le Tucuman quelqu'affreux qu'il nous parût était charmant en comparaison de celui que nous trouvâmes sur les terres de ces barbares. Il nous fallait grimper des montagnes bien autrement escarpées, et toutes couvertes de forêts presqu'impénétrables; nous ne pouvions avancer au milieu de ces bois épais, qu'en nous ouvrant le passage la hache à la main. Nos mules ne pouvaient nous servir qu'à porter nos provisions et à passer les torrens qui coulent avec impétuosité entre ces montagnes. Nous nous mettions en marche dès la pointe du jour, et au coucher du soleil, nous n'avions guère fait que trois lieues. Enfin, nous arrivâmes à la vallée des Salines.

Le Père Lizardi s'y arrêta avec un Capitaine des Chiriguanes, qui était Chrétien, et que nous ne voulions point exposer à la fureur de ses compatriotes, qui l'avaient menacé plusieurs fois de le massacrer. Nous poursuivimes notre route, le Père Pons et moi, jusqu'à la vallée de Chiquiaca, où nous vîmes les tristes ruines de la Mission que ces infidèles avaient détruite, et les terres arrosées du sang de leurs Missionnaires, qu'ils avaient égorgés. Nous employâmes trois jours à faire les huit lieues qu'il y a d'une vallée à l'autre.

Après

Après avoir donné un jour de repos à nos mules, qui étaient fort harassées, nous nous engageâmes de nouveau, le Père Pons et moi, dans ces épaisses forêts, bordées de tous côtés de précipices. Le quatrième jour, après avoir grimpé une de ces montagnes, et lorsque nous commencions à la descendre, nous entendîmes aboyer des chiens, compagnons inséparables des Indiens, dont ils se servent pour la chasse et pour se défendre des tigres : jugeant donc qu'il y avait peu loin de là un peloton de ces barbares, nous envoyâmes trois Indiens pour les reconnaître.

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Dans l'impatience où j'étais d'en savoir des nouvelles je pris le devant, laissant derrière moi le Père Pons, qui aurait eu de la peine à me suivre. Je descendais le mieux qu'il m'était possible la montagne, lorsque parurent deux de ces Indiens que j'avais envoyés à la découverte. Ils me dirent qu'au bas de la montagne était une troupe de barbares qui, ayant reconnu l'endroit où nous avions passé la nuit précédente, nous attendaient au passage; qu'ils paraissaient être fort courroucés; qu'ils avaient retenu le troisième Indien, et que peut-être l'avaientils déjà massacré ; qu'enfin, ils me conjuraient de ne pas avancer plus loin, parce que tout était à craindre de leur fureur.

Quelques efforts qu'ils fissent pour m'arrêter, je les quittai brusquement, et roulant plutôt de cette montagne que je n'en descendais, je me trouvai tout-à-coup au milieu d'eux sans m'en être aperçu, parce que Tome VIII L

l'épaisseur des bois les dérobait à mes yeux. Ils étaient au nombre de douze tout nus armés de flèches et de lances, et notre Indien assis avec eux.

Aussitôt qu'ils me virent, ils se levèrent, et moi, après les avoir salués, je sautai à leur cou, et les embrassai l'un après l'autre, avec une gaieté extraordinaire. L'air de résolution que je leur montrai les étonna si fort, qu'ils purent à peine me répondre. Lorsqu'ils furent un peu remis de leur surprise, je leur exposai le dessein que j'avais de passer à leur bourgade, et ils ne parurent pas s'y

opposer.

En même-temps arriva le Père Pons avec notre petit bagage. J'en tirai un peu de viande sèche et de la farine de maïs, que je leur distribuai ; j'allumai moi-même leur feu, et je tâchai de les régaler le mieux qu'il me fut possible. Enfin, je m'aperçus bientôt que j'étais de leurs amis, sans cependant beaucoup compter sur leur amitié, ni sur leur reconnaissance.

Comme nous avions besoin du consente→ ment de leur Capitaine pour aller à leur bourgade, nous dépêchâmes un de nos Indiens et un de ces infidèles pour lui en donner avis et obtenir son agrément. Nos députés étaient à peine partis qu'ils revinrent, et nous dirent que ce Capitaine arrivait. Il parut effectivement peu après, et alla s'asseoir sur une pierre, la tête appuyée contre sa lance, et blêmissant de rage. « Je » ne sais, dis-je en riant au Père Pons,

» quel sera le dénouement de cette comé» die. » Je m'approchai de lui, je le caressai sans en pouvoir tirer une seule parole. Je le priai de manger un peu de ce que je lui présentais; mes invitations furent inutiles. Un de ses compagnons me dit en son langage, y pia aci, ce qui veut dire également, il est en colère, ou bien il est malade. Je fis semblant de ne l'entendre que dans le dernier sens, sur quoi je lui tâtai le pouls; mais lui, retirant brusquement son bras « je ne suis point malade, me dit-il. Ho ? » tu n'es point malade, lui dis-je, en écla» tant de rire, et tu ne veux point manger; >> tant pis pour toi, tes compagnons en pro>> fiteront. Au reste, quand tu voudras man»ger, tu me le diras. »

Cette réponse, mêlée d'un air de mépris, fit plus d'impression sur lui que toutes mes caresses; il commença à me parler et à rire avec moi, il commanda même à ses gens de m'apporter à boire, et il me régala de ses épis de maïs, dont il avait fait provision pour son voyage.

Comme j'avais mis notre Capitaine en bonne humeur, je crus qu'il n'aurait plus de difficulté à souffrir que j'allasse à sa bourgade; mais tout ce que je pus obtenir de lui, c'est qu'il ferait prier son oncle, qui en était le principal Capitaine, de se rendre au lieu où nous étions; et il lui envoya en effet un de ses frères. Mais sa réponse fut qu'il n'avait le loisir de venir nous trouver, et que nous eussions à nous retirer au plus vite. Le

pas

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