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Père Pons prit le devant avec un des deux Indiens Chrétiens qui nous restaient, car les quatre autres nous avaient abandonnés. Je demeurai encore quelque temps avec eux, et je fis de nouvelles instances, mais sans aucun fruit. Il me fallut donc, après tant de fatigues inutiles, reprendre le chemin de Chiquiaca.

La nuit me surprit dans ces forêts, et j'eus à y essuyer une grosse pluie, qui ne cessa qu'à la pointe du jour. Les torrens se trouvèrent si fort enflés et si rapides, qu'il ne me fut pas possible de les passer ce ne fut que le lendemain que je pus rejoindre le Père Pons. Les quatre Indiens qui nous avaient quittés s'étaient rendus à la vallée des Salines, où ils avertirent le Père Lizardi du mauvais succès de notre entreprise. Ce Père vint nous trouver sur les bords de la rivière de Chiquiaca, où nous étions.

A peine fut-il arrivé, que les pluies recommencèrent avec plus de violence que jamais. Les torrens qui roulaient avec impétuosité des montagnes, enflèrent tellement cette petite rivière, qu'elle se déborda et se répandit à cent cinquante pieds au-delà de son lit ordinaire. Nous nous trouvâmes tous trois sous une petite tente, inondés de toutes parts, sans autre provision qu'un peu de farine de maïs, dont nous fesions une espèce de bouillie.

Ce débordement de la rivière nous arrêta quatre à cinq jours; et, voyant la fin de nos petites provisions, nous songions déjà à

chercher quelques racines pour subsister. Heureusement la rivière baissa considérablement ; et un de nos Indiens étant allé examiner s'il n'y avait pas quelque endroit où elle fût guéable, il trouva le rivage tout couvert de poissons, que le courant avait jetés contre les pierres, et qui étaient à demi-morts. La grande quantité qu'il nous en apporta nous dédommagea de la rigoureuse abstinence que nous venions de faire. Nous en eûmes suffisamment pour gagner la vallée des Salines, et nous rendre enfin à Tarija.

A mon arrivée je fus nommé pour aller passer six semaines dans une Mission moins laborieuse à la vérité, mais beaucoup plus satisfaisante: elle est à 40 lieues de Tarija, dans la vallée de Zinti, où j'eus la consolation d'instruire et de confesser jusqu'à 4,000 Néophytes.

A mon retour j'appris que le Père Pons devait accompagner 140 soldats Espagnols qui allaient dans la vallée des Salines, pour engager les Capitaines des bourgades infidèles à y venir traiter de la paix, et moi j'eus ordre de conduire dans la même vallée 160 Indiens nouvellement convertis, à 12 lieues plus haut de l'endroit où allaient les soldats.

Les Capitaines infidèles refusèrent constamment de sortir de leurs montagnes et de leurs forêts, sans que les offres qui leur furent faites par les Espagnols, pussent jamais vaincre leur défiance. Le Père Pons se ha

sarda à les aller trouver, accompagné d'un seul Indien Métis (1), et il cacha si bien sa marche, qu'il arriva à Itau, sans qu'ils en eussent le moindre pressentiment. Il conféra avec le Capitaine, et il obtint de ce Chef des infidèles, la permission pour lui et pour nous, de visiter ses bourgades. Ainsi, l'entrée de ces terres barbares nous fut heureusement ouverte. Le Père Pons alla du côté de la rivière Parapiti, qui est au Nord du grand fleuve de Picolmayo, où j'étais. Il crut d'abord qu'il n'y avait qu'à arborer l'étendard de la croix au milieu de ces bourgades; mais il ne fut pas long-temps sans se désabuser. Le temps de sa dernière profession étant arrivé, il retourna à Tarija pour la faire, et le Père Lizardi vint le remplacer.

On compte dans cette contrée douze bourgades de Chiriguanes, où il y a environ trois mille ames. Nous nous mîmes en chemin, le Père Lizardi et moi, pour les reconnaître. Etant arrivés à Itau, où nous fûmes assez bien reçus, le Père Lizardi prit sa route vers la rivière de Parapiti, et moi je tournai du côté d'une bourgade nommée Caaruruti.

A peine y fus-je entré, que je me vis environné des hommes, des femmes et des enfans, qui n'avaient jamais vu chez eux de

(1) Les Espagnols appellent ainsi ceux qui sont nés d'un Indien et d'une Espagnole, ou d'un Espagnol et d'une Indienne. (Note de l'ancienne Edition ).

Missionnaires. Ils m'accueillirent avec de longs sifflemens, qui leur sont ordinaires quand ils sont de bonne humeur. Je mis pied à terre au milieu de la place, sous un toît de paille, où ils reçoivent leurs hôtes; et après les premiers complimens, je fis présent aux principaux de la bourgade d'aiguilles, de grains de verre et d'autres bagatelles semblables, dont ils font beaucoup de cas. Ils goûtaient assez notre entretien lorsque je leur parlais de choses indifférentes; mais aussitôt que je fesais tomber le discours sur les vérités de la Religion, ils cessaient de m'écouter.

Au bout de deux jours j'allai visiter cinq ou six cabanes qui sont à un quart de lieua de là. Je n'avais fait encore que peu de chemin, lorsque j'aperçus un Indien qui courait à toutes jambes pour me joindre, l'arc et les flèches à la main. C'était pour m'avertir que le Capitaine d'une bourgade voisine nommée Beriti, venait me voir, et voulait m'entretenir.

L'Indien qui m'accompagnait n'eut pas plutôt ouï son nom, que, me tirant à part: «ce Capitaine qui te demande, me dit-il, » fut fait autrefois prisonnier par les Espa» gnols, et condamné aux mines de Potosi, » dont il fut assez heureux que de s'échap>> per; tiens-toi sur tes gardes, et ne te fies » point à lui. »>

Cet avis ne m'effraya point; je retournai à Caaruruti, où je trouvai ce Capitaine, accompagné de dix Indiens choisis et bien

armés. Je pris place parmi eux, je leur distribuai des aiguilles, et ils parurent si contens de moi, qu'ils me pressèrent de les aller voir dans leur Village, ce que je leur promis.

De là j'allai à Carapari, autre bourgade où l'on m'attendait, car la nouvelle de mon arrivée s'était déjà répandue de toutes parts. Le Capitaine témoigna assez de joie de me voir, et ne s'effaroucha point comme les autres, lorsque je lui exposai les vérités Chrétiennes. Je n'y demeurai pourtant qu'un jour, parce que mon dessein était de me fixer dans une autre bourgade nommée Caysa, qui est la plus nombreuse, et la plus propre à y établir la correspondance avec nos plus anciennes Missions du Paraguay: car, de cette bourgade au fleuve Paraguay, il n'y a guère plus de cent quarante lieues, au lieu qu'il y en a plus de mille en y allant, comme nous fìmes, par BuenosAyres.

Caysa est à l'Est de Tarija, et en est éloigné d'environ quatre-vingts lieues; c'est proprement le centre de l'infidélité. Avant que d'y arriver, j'eus à grimper une montagne beaucoup plus rude que toutes celles par où j'avais passé jusqu'alors. En la descendant je trouvai en embuscade sept ou huit Indiens de Tareyri, bourgade qui est à l'autre bord du fleuve Picolmayo; mais par une protection singulière de Dieu, ils me laissèrent passer sans me rien dire : enfin, j'entrai dans Caysa. Je vous avoue que quand

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