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j'aperçus ces vastes Campagnes qui s'étendent à perte de vue jusque vers le fleuve Paraguay, il me semblait que j'étais dans un nouveau monde.

Les deux Capitaines qui gouvernent cette bourgade me firent un favorable accueil, et me parlèrent comme si effectivement ils avaient dessein d'embrasser la loi Chrétienne. Je sentais bien que ce qu'ils me disaient n'était que feinte et artifice; mais je fis semblant de ne m'en pas apercevoir, et je leur fis entendre que, devant demeurer avec eux, il fallait me bâtir une cabane; ils en convinrent, et deux jours après ils mirent la main à l'œuvre.

J'allais moi-même couper le bois, et je retournais d'une bonne demi-lieue chargé d'un faisceau de cannes. J'agissais comme si je n'avais pas lieu de me défier de leur sincérité, j'avais même dépêché un de mes deux Indiens jusqu'à la vallée des Salines, afin qu'il m'apportât quelques-uns de mes petits meubles, et les autres petits présens que je leur destinais, lorsque je me verrais établi parmi eux.

Pendant ce temps-là je n'avais pas d'autre logement que le toît de paille qui était au milieu de la place, et c'est où je prenais le repos de la nuit. Mais je m'aperçus que pendant mon sommeil ils me dérobaient, tantôt une chose, tantôt une autre ; je découvris peu après que tous leurs entretiens ne roulaient que sur le retour de mon Indien, et qu'ils laissaient entrevoir le dessein qu'ils

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avaient de piller mon petit bagage à son arrivée, et ensuite de me donner la mort. Je sus même que vers le temps où l'Indien devait arriver, quelques-uns d'eux étaient allés sur son passage, et que l'ayant attendu inutilement pendant deux jours et deux nuits, ils s'étaient retirés; d'ailleurs ils procédaient avec une si grande lenteur à la construction de ma cabane, qu'on voyait assez qu'ils ne cherchaient qu'à m'amuser.

Tout cela me fit prendre le parti de quitter pour un temps leur bourgade. Je pris pour prétexte l'inquiétude où me jetait la longue absence de mon Indien, qui aurait dù être revenu, et je leur promis que mon retour serait plus prompt qu'ils ne pensaient, et qu'ainsi ils achevassent au plutôt ma cabane, afin qu'en arrivant chez eux, elle fût toute prête à me recevoir. Je vis bien qu'ils n'étaient pas contens, et je lisais dans leurs yeux la crainte qu'ils avaient que leur proie ne leur échappât. Je partis de Caysa un peu avant le coucher du soleil, pour éviter les chaleurs excessives de ce climat,

Je vous avouerai, mon Révérend Père, que je crus bien que cette nuit-là serait la dernière de ma vie, sur-tout quand j'eus à grimper à pied cette affreuse montagne, qui est entre Caysa et Carapari. Je me trouvai tout baigné de sueurs, et tourmenté de la soif la plus cruelle: ma faiblesse était si grande, qu'à peine pouvais-je dire deux mots à l'Indien qui m'accompagnait, et je n'avais pas fait quatre pas, qu'il fallait me

jeter sur quelque racine d'arbre pour m'y reposer et reprendre haleine. L'air était tout en feu, et les éclats de tonnerre ne discontinuaient pas ; quoique je n'eusse aucun abri, je souhaitais ardemment que cet orage se déchargeât en une pluie abondante, afin de recueillir un peu d'eau. Comme il ne m'était pas possible d'avancer, je montai sur ma mule, au risque de rouler à chaque pas dans d'affreux précipices. Dieu me protégea, et avec le temps et bien de la peine, je gagnai le sommet de la montagne, où je respirai un air un peu plus frais qui me ranima. Enfin, vers minuit j'arrivai au bas de la montagne, où je trouvai un petit ruisseau. Jugez de la satisfaction que j'eus de vider une calebasse pleine d'eau fraîche, dans laquelle j'avais délayé un peu de farine de maïs. Je puis vous dire que, dans la situation où j'étais, cette boisson me parut supérieure aux vins les plus délicats de l'Eu

rope.

J'arrivai à Carapari vers les quatre heures du matin, où j'appris des nouvelles de mon Indien par le Capitaine, qui était de ses parens. Après m'y être reposé quelques jours, je continuai ma route jusqu'à la vallée des Salines, où je trouvai mon Indien qu'on y avait arrêté, et le Père Lizardi, qui n'avait pu rien gagner auprès des infidèles, dont les bourgades sont situées vers la rivière de Parapiti. Nous convînmes, ce Père et moi, que j'irais à Caysa suivre ma première entreprise, et que pour lui il demeurerait à

Carapari, où les infidèles paraissaient moins éloignés du Christianisme.

Lorsque nous étions sur notre départ nous vîmes arriver le Père Pons, qui allait à la bourgade de Tareyri: nous fimes le voyage tous trois ensemble. Mais comme ce Père n'avait pas encore assez pratiqué ces barbares, je lui conseillai de demeurer quelques jours avec le Père Lizardi, afin de mieux connaître leur génie, et qu'ensuite je lui donnerais un Indien qui l'accompagnerait dans cette bourgade, et qui le préserverait de toute insulte au cas qu'on ne voulût pas l'y recevoir. Le moindre retardement ne s'accordait pas avec l'impatience de son zèle, et, sans égard pour mes remontrances, il voulut partir.

Je demeurai deux jours avec le Père Lizardi à Carapari, où je laissai mon petit bagage, et j'allai à Caysa. Les infidèles accoururent en foule à mon arrivée. Comme ma cabane était dans le même état que je l'avais laissée, je leur demandai pourquoi ils avaient manqué à la parole qu'ils m'avaient donnée, de la tenir prête pour mon retour. Ils me répondirent qu'ils ne m'attendaient plus, mais qu'en peu de jours elle serait achevée. Sur quoi, m'adressant au Capitaine: << vous voyez bien, lui dis-je, que je » ne puis pas rester ici, si j'y manque de » logement. Il n'est pas de la décence que » je demeure dans vos cabanes environné » de toutes vos femmes; ainsi, je retourne a à Carapari, où j'ai mon petit bagage;

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» et, lorsque vous m'aurez averti que ma >> cabane est prête, je partirai à l'instant venir fixer ma demeure au milieu de

» pour

» vous. »

Cette résolution à laquelle ils ne s'attendaient pas, les étonna si fort, qu'ils ne purent dire une seule parole; il n'y eut que la femme du Capitaine qui, s'approchant de moi, me traita d'inconstant; je partis au même moment, et je la laissai décharger sa colère.

Le lendemain de mon arrivée à Carapari, me promenant le soir par un beau clair de lune, avec le Père Lizardi, nous aperçûmes le Père Pons qui venait nous joindre dans l'équipage le plus grotesque. Il était sur sa mule, qui n'avait ni bride, ni selle; sans chapeau, sans soutane, et n'ayant pour tout vêtement que sa culotte et une camisole. Ayant mis pied à terre, il nous raconta son histoire: c'étaient les Indiens de Tareyri, où il avait eu tant d'empressement d'aller qui, aussitôt qu'il fut entré dans leur bourgade, l'avaient mis dans ce pitoyable état : ils l'auraient renvoyé entièrement nu, si le fils du Capitaine, par je ne sais quelle compassion naturelle, ou de crainte qu'ils ne Îui ôtassent la vie, ne l'eût retiré de leurs mains.

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Après avoir un peu ri de cette aventure, je lui donnai une vieille soutane qu'heureusement j'avais apportée pour en pouvoir changer dans le besoin, lorsque je serais établi à Caysa, sans quoi il eût été fort embarrassé.

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