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ils font apparemment des bracelets et des colliers. L'or et l'argent ne sont point ici à beaucoup près si estimés, et si j'avais pour quarante ou cinquante écus seulement de ces grains de verre de toutes les grosseurs et de toutes les couleurs, hormis le noir dont il ne faut pas, ce serait de quoi nous amener une grande multitude de ces bonnes gens, que nous retiendrions ensuite par quelque chose de meilleur et de plus solide.

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Nous avons choisi, pour faire notre nouvelle habitation, un canton bien situé et fort agréable, vers la hauteur d'environ quatorze degrés de latitude australe. Elle à au Midi et à l'Orient une plaine de plusieurs lieues d'étendue, plantée par intervalles de beaux palmiers au Septentrion un fleuve grand et poissonneux, nommé Cucurulu en langue Canisienne: à l'Occident ce sont de vastes forêts d'arbres odoriférans, et trèspropres à bâtir, dans lesquelles on trouve des cerfs, des daims, des sangliers, des singes, et toutes sortes de bêtes fauves et d'oiseaux. La nouvelle bourgade est partagée en rues et en places publiques; et nous y avons une maison comme les autres, avec une Chapelle assez grande. Nous avons été les Architectes de tous ces bâtimens, qui sont aussi grossiers que vous pouvez vous l'imaginer.

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Il faut avouer que les chaleurs sont ici très-grandes, par la nature du climat. C'est un été violent qui dure toute l'année nulle variété sensible des saisons; et si ce n'étaient les vents qui soufflent par interval

les, et qui rafraîchissent un peu l'air, le lieu serait absolument inhabitable. Peut-être aussi qu'étant élevés dans les pays Septentrionaux, nous sommes un peu plus sen-. sibles à la chaleur que les autres. L'air enflammé forme des orages et des tonnerres aussi affreux qu'ils sont fréquens. Des nuages épais de moucherons venimeux nous tourmentent jour et nuit par leurs morsures.

On ne voit de pain et de vin que ce qu'il en faut pour dire la Messe. C'est de la rivière et de la forêt qu'on tire tout ce qui sert à la nourriture, et on ne connaît d'autre assaisonnement à ces mets différens, qu'un peu de sel, quand on en a, car souvent même on en manque. On boit ou de l'eau, ou des breuvages dont nous avons parlé. Mais Dieu, par ses consolations pleines de douceur supplée à tout ce qu'on pourrait desirer d'ailleurs pour la commodité ou pour la délicatesse; et dans une si grande disette de toutes choses, on ne laisse pas de vivre très-content. En mon particulier, mon Révérend Père, j'ose vous assurer que, depuis que je suis dans cette pénible Mission, je n'ai pas eu un mauvais jour; et certainement ce que je m'en figurais, lorsque je demandais à y venir, me donnait bien plus d'inquiétude et de dégoût, que ne m'a causé de pcine l'expérience de ce que j'ai trouvé à souffrir. Je, repose plus doucement à l'air sur la terre dure, que je ne fis jamais étant encore dans le siècle dans les meilleurs lits tant il est vrai que l'imagination des maux tourmente sou

vent beaucoup plus, que les maux même ne sauraient faire.

La vue seule de ce grand nombre de Catéchumènes, qui se préparent avec une ferveur inexplicable à embrasser la Foi, et qui se rendent dignes du Baptême par un changement total de moeurs et de conduite, ferait oublier d'autres maux bien plus sensibles. C'est un charme de voir venir ce peuple en foule, et d'un air content, le matin, l'explication du Catéchisme, et le soir aux prières que nous fesons faire en commun; de voir les enfans disputer entr'eux à qui aura plutôt appris par cœur ce qu'on leur enseigne de nos mystères; nous reprendre nous-mêmes quand il nous échappe quelque mauvais mot dans leur langue, et nous suggérer tout bas comment il aurait fallu dire; les adultes plus avancés demander avec empressement le premier Sacrement de notre Religion, venir nous avertir à toutes les heures du jour et de la nuit, quand quelqu'un d'eux est extraordinairement malade, pour aller promptement le baptiser; nous presser de trouver bon qu'ils bâtissent au grand Maître une grande maison, c'est ainsi qu'ils nomment Dieu et l'Eglise, pendant que plusieurs d'entr'eux n'ont pas encore où se retirer ni où se loger.

On sait quel obstacle c'est à la conversion des barbares que la pluralité des femmes, et la peine qu'on a d'ordinaire à leur persuader ce que le Christianisme commande à cet égard. Dès les premiers discours que nous fimes à ceux-ci, avec toute la sagesse et toute la ré

serve que demandait un point si délicat, ils comprirent très bien ce que nous voulions dire, et nous fùmes obéis par-tout, hormis dans trois familles sur lesquelles nous n'avons pu encore rien gagner. Il n'en a pas plus coûté pour les guérir de l'ivrognerie; ce qui doit paraître admirable, et fait voir la grande miséricorde de Dieu sur ces peuples, qui paraissaient jusqu'ici abandonnés. Quelques femmes ont déjà appris à filer et à faire de la toile pour se couvrir. Il y en a bien une vingtaine qui ne paraissent plus qu'habillées de leur ouvrage, et nous avons semé une assez grande quantité de coton, pour avoir dans quelques années de quoi vêtir tout le monde. Cependant on se sert comme on peut de feuilles d'arbres pour se couvrir, en attendant quelque chose de mieux. En un mot, les hommes et les femmes indifféremment nous écoutent, et se soumettent à nos conseils avec tant de docilité, qu'il paraît bien que c'est la grâce et la raison qui les gouvernent. Il ne faut qu'un signe de notre volonté, pour porter ces chers fidèles à faire ́ tout le bien que nous leur inspirons.

Voilà, mon Révérend Père, ceux à qui a passé le Royaume de Dieu, que sa justice, par un jugement redoutable, a ôté à cesgrandes Provinces de l'Europe, qui se sont livrées à l'esprit de schisme et d'hérésie. Oh! si sa miséricorde voulait faire ici une partie des merveilles auxquelles les aveugles volontaires de notre Allemagne s'obstinent à fermer yeux, qu'apparemment il y aurait bientôt

les

ici des Saints! C'est une chose qui paraît incroyable, qu'en un an de temps des hommes tout sauvages, et qui n'avaient presque rien de l'homme que le nom et la figure aient pu prendre si promptement des sentimens d'humanité et de piété. On voit déjà parmi eux des commencemens de civilité et de politesse. Ils s'entre-saluent quand ils se rencontrent, et nous font à nous autres qu'ils regardent comme leurs maîtres, des inclinations profondes, frappant la terre du genou, et baisant la main avant que de nous aborder. Ils invitent les Indiens des autres Pays, qui passent par leurs terres, à prendre logis chez eux; et, dans leur pauvreté, ils exercent une espèce d'hospitalité libérale, les conjurant de les aimer comme leurs frères, et de leur en vouloir donner des marques dans l'occasion. De sorte qu'il y a lieu d'espérer qu'avec la grâce de Dieu, qui nous a tant aidés jusqu'ici, nous ferons de ces Nations non-seulement une Eglise de vrais fidèles, mais encore avec un peu de temps une Ville, peut-être un peuple d'hommes qui vivront ensemble selon toutes les lois de la parfaite société.

Pour ce qui regarde les autres Missions fondées en ce pays-ci depuis dix ans, je dirai à votre paternité ce que j'ai appris, que le Christianisme y fait de très-grands progrès, plus de quarante mille Barbares ayant déjà reçu le Baptême. C'est un concours et une modestie rare dans les Eglises, un respect profond à l'approche des Sacremens; les

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