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année à cette Mission une pension de six mille écus, sur ce qu'il avait appris des progrès de la Religion dans cette nouvelle Colonie. C'est de quoi entretenir un grand nombre d'ouvriers qui ne manqueront pas de

venir à notre secours.

Pour la sûreté des Espagnols qui sont ici, le fort que nous avons déjà bâti pourra servir en cas de besoin; il est placé au quartier de Saint-Denis, dans le lieu appelé Concho par les Indiens; nous lui avons donné le nom de Notre-Dame de Lorette, et nous y avons établi notre première Mission. Il a quatre petits bastions, et est environné d'un bon fossé; on y a fait une place d'armes, et on y a bâti des casernes pour le logement des soldats. La Chapelle de la sainte Vierge et la maison des Missionnaires sont près du fort. Les murailles de ces bâtimens sont de briques, et les couvertures de bois. J'ai laissé dans le fort dix-huit soldats avec leurs Officiers, dont il y en a deux qui sont mariés et qui ont famille, ce qui les arrêtera plus aisément dans le pays. Il y a avec cela huit Chinos et Nègres pour le service, et douze matelots sur les deux petits bâtimens appelés le Saint-Xavier et le Rosaire, sans compter douze autres matelots que j'ai pris avec moi sur le Saint-Joseph. On a été obligé de renvoyer quelques soldats, parce qu'on n'avait pas au commencement de quoi les nourrir et les entretenir; cependant vous voyez bien. que cette garnison n'est pas assez forte pour défendre long-temps la Nation, si les Barba

res s'avisaient de remuer. Il faut donc y en établir une semblable à celle de la Nouvelle Biscaye, et la placer dans un lieu d'où elle puisse agir par-tout où il serait nécessaire. Cela seul, sans violence, pourrait tenir le pays tranquille, comme il l'a été jusqu'ici, grâces à Dieu, quelque faibles que nous fussions.

D'autres choses paraîtraient moins importantes ; mais elles ne le sont pas peu, quand on voit les choses de plus près. Premièrement, il est à propos de donner quelque récompense aux soldats qui sont venus ici les premiers. On est redevable en partie à leur courage, des bons succès qu'on a eus jusqu'ici ; et l'espérance d'une pareille distinction en fera venir d'autres et les engagera à imiter la valeur et la sagesse des premiers.

Secondement, il faut faire ensorte que quelques familles de Gentilshommes et d'Officiers viennent s'établir ici pour pouvoir par eux-mêmes, et par leurs enfans remplir les emplois à mesure qu'ils vienelront à vaquer.

Troisièmement, il est de la dernière conséquence que les Missionnaires, et ceux qui commanderont dans la Californie, vivent toujours dans une étroite union. Cela a été jusqu'à présent par la sage conduite et par le choix judicieux qu'en a fait d'intelligence avec nous M. le Comte de Montezuma vice Roi de la Nouvelle Espagne. Mais comme les Missionnaires sont assez occupés de leur ministère, il faut qu'on les décharge

du soin des troupes, et que la caisse royale de Guadalaxara fournisse ce qui leur sera nécessaire. Il serait à souhaiter que le Roi nommât lui-même quelque personne d'autorité et de confiance avec le titre d'Intendant ou de Commissaire-Général, qui voulût par zèle, et dans la seule vue de contribuer à la conversion de ce Royaume, se charger de payer à chacun ce qui lui serait assigné par la Cour, et de pourvoir au bien des Colonies, afin que tous pussent s'appliquer sans distraction à leur devoir, et que l'ambition et l'intérêt ne ruinassent pas en un moment, comme il est souvent arrivé, ouvrage qu'on n'a établi qu'avec beaucoup de temps, de peines et de dangers.

un

Voilà, ce me semble, Messeigneurs, tout ce que vous avez souhaité que je vous donnasse par écrit. Il sera de votre sagesse et de votre prudence ordinaire, de juger ce qu'il est à propos d'en faire savoir au Roi notre maître. Il aura sans doute beaucoup de consolation d'apprendre qu'à son avénement à la Couronne, Dieu ait ouvert une belle carrière à son zèle. Je venais ici chercher des secours, sans lesquels il était impossible, ou de conserver ce que nous venions de faire, ou de pousser plus loin l'oeuvre de Dieu. La libéralité du Prince a prévenu et surpassé de beaucoup nos demandes. Que le Seigneur étende son Royaume, autant qu'il étend le Royaume de Dieu, et qu'il vous donne, Messeigneurs, autant de bénédictions que vous avez de zèle pour faciliter

l'établissement de la Religion dans ces vastes Pays, qui ont été jusqu'à présent abandonnés.

Je suis, etc..

A Guadalaxara, le 10 de Février de l'année 1702.

ABRÉGÉ

D'UNE RELATION ESPAGNOLE,

De la vie et de la mort du Père Cyprien Baraze, de la Compagnie de Jésus, et Fondateur de la Mission des Moxes dans le Pérou; imprimée à Lima par ordre de Monseigneur Urbain de Matha, Evéque de la ville de la Paix.

ON entend par la Mission des Moxes un assemblage de plusieurs différentes Nations d'infidèles de l'Amérique, à qui on a donné ce nom, parce qu'en effet la Nation des Moxes est la première de celles-là qui ait reçu la lumière de l'Evangile. Ces peuples habitent un Pays immense, qui se découvre à mesure qu'en quittant Sainte-Croix de la Sierra, on côtoye une longue chaîne de montagnes escarpées qui vont du Sud au Nord. Il est situé dans la Zone torride, et s'étend depuis dix jusqu'à 15 degrés de lati

tude méridionale. On en ignore entièrement les limites, et tout ce qu'on en a pu dire jusqu'ici, n'a pour fondement que quelques conjectures, sur lesquelles on ne peut guères compter.

Cette vaste étendue de terre paraît une plaine assez unie mais elle est presque toujours inondée, faute d'issue pour faire écouler les eaux. Ces eaux s'y amassent en abondance par les pluies fréquentes, par les torrens qui descendent des montagnes, et par le débordement des rivières. Pendant plus de quatre mois de l'année, ces peuples ne peuvent avoir de communication entr'eux, car la nécessité où ils sont de chercher des hauteurs pour se mettre à couvert de l'inondation, fait que leurs cabanes sont fort éloignées les unes des autres.

Outre cette incommodité, ils ont encore celle du climat dont l'ardeur est excessive: ce n'est pas qu'il ne soit tempéré de temps en temps, en partie par l'abondance des pluies et l'inondation des rivières, en partie par le vent du Nord qui y souffle presque toute l'année; mais d'autres fois le vent du Sud qui vient du côté des montagnes couvertes de neige, se déchaîne avec tant d'impétuosité, et remplit l'air d'un froid si piquant, que ces peuples presque nus et d'ailleurs mal nourris, n'ont pas la force de soutenir ce dérangement subit des saisons, sur-tout lorsqu'il est accompagné des inondations dont je viens de parler, qui sont presque toujours suivies de la famine et de

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