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d'hui une relation succincte d'une entreprise de charité, dont la Providence me fournit, il y a quelque temps, l'occasion, et qui a tourné également à la gloire de Dieu et au bien de cette Colonie.

Vous savez, mon Révérend Père, que les principales richesses des habitans de l'Amérique méridionale, sont les Nègres esclaves, que les vaisseaux de la Compagnie ou les Négocians français vont chercher en Guinée, et qu'ils transportent ensuite dans nos îles. Ce commerce est, dit-on, fort lucratif, puisqu'un homme fait, qui coûtera 50 écus ou 200 livres dans le Sénégal, se vend ici jusqu'à 12 ou 1500 livres.

Il serait inutile de vous dire comment se fait la traite des Noirs dans leurs Pays; quelles sont pour cela les marchandises que l'on y porte; les précautions qu'on doit prendre pour éviter la mortalité et le libertinage, et les révoltes dans les vaisseaux Négriers, et comment nous nous comportons, nous , pour instruire ces autres Missionnaires pauvres infidèles, quand ils sont arrivés dans nos Paroisses. Sur tous ces points, et sur plusieurs autres de cette nature, on a publié une infinité de relations qui, sans doute, vous sont pas inconnues; mais ce qui m'a toujours frappé, et à quoi je n'ai pu encore me faire, depuis 24 ans que je suis dans le Pays, c'est la manière dont se fait la vente de ces pauvres misérables.

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Aussitôt le vaisseau qui en est chargé que est arrivé au port, le Capitaine, après avoir

fait les démarches prescrites par les Ordonnances du Roi, tant auprès de l'Amirauté, que de MM. les Gens de Justice, loue un grand magasin où il descend son monde, et là, comme dans un marché, chacun va choisir les Esclaves qui lui conviennent, pour les emmener chez soi au prix convenu. Qu'il est triste pour un homme raisonnable et susceptible de réflexions et de sentimens, de voir vendre ainsi son semblable comme une bête de charge! Qu'avons-nous fait pour Dieu tous tant que nous sommes, ai-je dit plus d'une fois en moi-même, pour n'avoir pas le même sort que ces malheureux?

Cependant les Nègres, accoutumés pour la plupart à jouir de leur liberté dans leur Patrie, se font difficilement au joug de l'esclavage, quelquefois même on le leur rend tout-à-fait insupportable; car il se trouve des maîtres (je le dis en rongissant) qui n'ont pas pour eux non-seulement les égards que la Religion prescrit, mais les attentions. que la seule humanité exige. Aussi arrivet-il que plusieurs s'enfuient, ce que nous appelons ici aller marron; et la chose leur est d'autant plus aisée à Cayenne, que le Pays est, pour ainsi dire, sans bornes, extrêmement montagneux, et boisé de toutes parts.

Ces sortes de désertions (ou marronnages) ne peuvent manquer d'entraîner après soi une infinité de désordres. Pour y obvier, nos Rois, dans un code exprès qu'ils ont fait, pour les Esclaves, ont déterminé une peine particulière pour ceux qui tombent dans

cette faute. La première fois qu'un esclave s'enfuit, si son maître a eu la précaution de le dénoncer au Greffe, et qu'on le prenne un mois après le jour de la dénonciation, il a les oreilles coupées, et on lui applique la fleur de lis sur le dos. S'il récidive, et qu'après avoir été déclaré en Justice,.il reste un mois absent, il a le jarret coupé ; et à la troisième rechûte il est pendu. On ne saurait douter que la sévérité de ces lois n'en retienne le plus grand nombre dans le devoir; mais il s'en trouve toujours quelques-uns de plus téméraires, qui ne font pas difficulté de risquer leur vie pour vivre à leur liberté. Tant que le nombre des fugitifs ou marrons n'est pas considérable, on ne s'en inquiète guère; mais le mal est quand ils viennent à s'attrouper, parce qu'il en peut résulter les suites les plus fâcheuses. C'est ce que nos voisins les Hollandais de Surinam ont souvent expérimenté, et ce qu'ils éprouvent encore chaque jour, étant, à ce qu'on dit, habituellement menacés de quelque irruption funeste, tant ils ont de leurs esclaves errans dans les bois.

Pour garantir Cayenne d'un semblable malheur, M. d'Orvilliers, Gouverneur de la Guyane Française, et M. le Moine, notre Commissaire-ordonnateur, n'eurent pas plutôt appris qu'il y avait près de 70 de ces malheureux rassemblés à environ 10 ou 12 lieues d'ici, qu'ils envoyèrent après eux un gros détachement composé de troupes réglées et de milice. Ils combinèrent si bien toutes choses,

suivant leur sagesse et leur prudence ordinaire, que le détachement, malgré les détours qu'il lui fallut faire dans des montagnes inaccessibles, arriva heureusement.

Mais toutes les précautions et toutes les mesures que put prendre cette troupe, ne rendirent point son expédition fort utile. Il n'y eut que trois ou quatre marrons d'arrêtés, dont un fut tué, parce qu'après avoir été pris, il voulait encore s'enfuir.

Au retour de ce détachement, M. le Gouverneur, à qui les prisonniers avaient fait le détail du nombre des fugitifs, de leurs différens établissemens, et de tous les mouvemens qu'ils se donnaient pour augmenter leur nombre, se disposait à envoyer un' second détachement, lorsque nous crûmes qu'il était de notre ministère de lui offrir d'aller nous-mêmes travailler à ramener dans le bercail ces brebis égarécs. Plusieurs motifs nous portaient à entreprendre cette bonne œuvre. Nous sauvions d'abord la vie du corps et de l'ame à tous ceux qui auraient pu être tués dans les bois ; car il n'y a guère d'espérance pour le salut d'un Nègre qui meurt dans son marronnage. Nous évitions encore à la Colonie une dépense considérable,et aux troupes une très - grande fatigue. Outre cela, si nous avions le bonheur de réussir nous fesions rentrer dans les ateliers des habitans, un bon nombre d'esclaves dont l'absence fesait languir les travaux.: Cependant, quelque bonnes que nous parussent ces raisons, elles ne furent pas

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d'abord goûtées cette voie de médiation paraissait trop douce pour des misérables, dont plusieurs étaient fugitifs depuis plus de 20 ans, et accusés de grands crimes; et d'ailleurs ils pouvaient, disait-on, s'imaginer que les Français les craignaient, puisqu'ils envoyaient des Missionnaires pour les chercher. Enfin, après deux ou trois jours de délibération, notre proposition fut acceptée, et la Providence permit que le choix de celui qui ferait ce voyage, tombât sur moi.

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Quelques amis que j'ai ici et qui pesaient la chose à un poids trop humain n'en eurent pas plutôt connaissance, qu'ils firent tous leurs efforts pour m'en détourner. Qu'allez-vous faire dans ces forêts, disaient les uns? vous y périrez infailliblement de fatigue ou de misère. Ces malheureux Nègres, me disaient les autres, craignant que vous ne vouliez les tromper, vous feront un mauvais parti. On me représentait encore que je pouvais donner dans quelque piége; parce qu'en effet les Nègres marrons ont coutume de creuser, au milieu des sentiers, des fosses profondes, dont ils couvrent ensuite adroitement la surface avec des feuilles, ensorte qu'on ne s'aperçoit point du piége; et si malheureusement on y tombe, on s'empale soi-même sur des chevilles dures et pointues dont ces fosses sont hérissées; vous perdrez votre temps et vos peines, disaient les moins prévenus: très - sûrement vous n'en ramenerez aucun; ils sont trop

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