Images de page
PDF
ePub
[graphic]

Ce sera dans le Sud ce qu'est dans le Nord la Mission des Iroquois et des Hurons du Canada, pour ceux qui auront la gloire de faire ici ce qu'on fait en ces Pays-là depuis près d'un siècle avec tant de travaux et de

constance.

Après cette petite digression, je reviens à notre voyage. Comme l'accident qui nous était arrivé, par la perte de nos cables et de nos ancres, ne nous permettait plus de franchir le Détroit de Magellan, où l'on est obligé de mouiller toutes les nuits, et que l'hiver du Pays approchait, Messieurs nos Capitaines résolurent, sans perdre de temps, de chercher, par le Détroit de le Maire, une route plus sûre et plus facile, pour entrer dans la mer du Sud. Ainsi nous levâmes l'ancre le onzième d'Avril de l'année 1704, pour sortir du Détroit de Magellan et pour chercher celui de le Maire. Deux jours après nous nous trouvâmes à l'entrée de ce second Détroit, que nous passâmes en cinq ou six heures, par un très-beau temps. Nous rangeâmes d'assez près la côte de la Terre del Fuego, ou de Feu, qui me paraît n'être qu'un Archipel de plusieurs Iles, plutôt qu'un continent, comme on l'a cru jusqu'à présent.

Je dois ici remarquer en passant une erreur assez considérable de nos cartes anciennes et modernes, qui donnent à la Terre de Feu, qui s'étend depuis le Détroit de Magellan jusqu'à celui de le Maire, beaucoup plus d'étendue en longitude qu'elle n'en a, Car, Tome VIII.

E

par

selon la supputation exacte que nous en avors faite, il paraît certain qu'elle n'a pas plus de soixante lieues, quoiqu'on lui en donne davantage. La Terre de Feu est habitée des Sauvages, qu'on connaît encore moins que les Peuples de la Terre Magellanique. On lui a donné le nom de Terre de Feu, à cause de la multitude de feux que ceux qui la découvrirent les premiers, virent pendant la nuit.

lui

Quelques relations nous apprennent que dom Garcias de Nodel ayant obtenu du Roi d'Espagne deux frégates pour observer ce nouveau Détroit, y mouilla dans une baie où il trouva plusieurs de ces Insulaires qui parurent dociles et d'un bon naturel. Si l'on en croit ces relations, ces barbares sont blancs comme les Européens; mais ils se défigurent le corps, et changent la couleur naturelle de leur visage par des peintures bizarres. Ils sont à demi couverts de peaux d'animaux, portant au cou un collier d'écailles de moules blanches et luisantes, et autour du corps une ceinture de cuir. Leur pourriture ordinaire est une certaine herbe amère qui croît dans le Pays, et dont la fleur est à-peu-près semblable à celle de nos tulipes. Ces Peuples rendirent toutes sortes de services aux Espagnols; ils travaillaient avec eux, et leur apportaient le poisson qu'ils pêchaient. Ils étaient armés d'arcs et de flèches, où ils avaient enchassé des pierres assez bien travaillées, et portaient avec eux une espèce de couteau de pierre, qu'ils

[ocr errors]

mettaient à terre avec leurs armes quand ils s'approchaient des Espagnols, pour leur marquer qu'ils se fiaient à eux. Leurs cabanes étaient faites d'arbres entrelacés les uns dans les autres ; et ils avaient ménagé dans le toît, qui se terminait en pointe, une ouverture pour donner un libre passage à la fumée. Leurs canots faits d'écorce de gros arbres, étaient assez proprement travaillés. Ils ne pouvaient contenir que sept à huit hommes, n'ayant que douze ou quinze pieds de long sur deux de large. Leur figure était à-peu-près semblable à celle des gondoles de Venise. Les Barbares répétaient souvent, hoo, hoo, sans qu'on pût dire si c'était un cri naturel ou quelque mot particulier à leur langue. Ils paraissaient avoir de l'esprit, et quelques-uns apprirent fort aisément l'Oraison Dominicale.

Au reste, cette côte de la Terre de Feu est très-élevée. Le pied des montagnes est rempli de gros arbres épais et fort hauts; mais le sommet est presque toujours couvert de neige. On trouve en plusieurs endroits un mouillage assez sûr et assez bon pour faire commodément du bois et de l'eau. En passant ce Détroit, nous reconnûmes vers notre gauche, à une distance d'environ trois lieues, la Terre des Etats de Hollande, qui nous parut aussi fort élevée et fort montagneuse.

Enfin après avoir passé le Détroit de le Maire, et reconnu au-delà quelques Iles qui sont marquées dans nos cartes, nous commençâmes à éprouver la rigueur de ce

climat durant l'hiver, par le grand froid, la grêle, les pluies, qui ne cessaient point, et par la briéveté des jours qui ne duraient que huit heures, et qui étant toujours trèssombres, nous laissaient dans une espèce de nuit continuelle. Nous entrâmes donc dans cette mer orageuse, où nous souffrîmes de grands coups de vent, qui séparèrent notre vaisseau de celui que commandait M. Fouquet, et où nous essuyâmes des tempêtes violentes, qui nous firent craindre, plus d'une fois, de tomber sur quelque terre inconnue. Cependant nous ne passâmes pas la hauteur de cinquante-sept degrés et demi de latitude Sud: et après avoir combattu pendant près de quinze jours, contre la violence des vents contraires, nous doublâmes en louvoyant le cap de Hornes, qui est la pointe la plus méridionale de la Terre de Feu. Nous avons encore remarqué ici une autre erreur de nos cartes, qui placent le cap de Hornes à cinquante-sept degrés et demi; ce qui ne peut être car, quoique nous nous soyons élevés jusqu'à cette hauteur, comme je viens de dire, nous sommes passés assez au large de ce cap, et nous ne l'avons point reconnu : ce qui nous fait juger que sa véritable situation doit être à cinquante-six degrés et demi, tout au plus.

Comme la plus grande difficulté de notre navigation dans cette mer, consistait à doubler le cap de Hornes, nous continuâmes notre route avec moins de peine, et nous nous trouvâmes peu-à-peu dans des mers

« PrécédentContinuer »