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J'espère que dans notre temps nous aurons entendu pour la dernière fois parler de conformité aux usages du monde et de persistance. Jetez ces mots en pâture aux journaux; laissons-les se ridiculiser eux-mêmes. Au lieu de la banale cloche, écoutons plutôt quelques sons de la flûte spartiate. Un grand homme vient pour diner à ma maison; je ne souhaite pas de lui plaire, je souhaite qu'il me plaise. Je désire que ma réception soit cordiale, mais elle doit d'abord être vraie. Affrontons et réprimandons la médiocrité polie et le sordide contentement de ce temps-ci; jetons à la face de la coutume et de l'habitude ce fait qui est le fait dominant de toute l'histoire, c'est que là où un homme se meut, un grand acteur, un grand penseur responsable se meut également; c'est qu'un homme vrai n'appartient à aucun temps, à aucun lieu, mais se fait le centre de l'univers. Là où il est, là est la nature. Il mesure les hom→ mes, les événements, et vous êtes forcé de marcher sous son étendard. Ordinairement chaque personne que l'on rencontre dans la société nous rappelle quelque autre personne, quelque autre chose. Mais un grand caractère ne nous rappelle rien. Il prend la place de la création tout entière. L'homme doit s'élever jusqu'au point de rendre indifférentes toutes les circonstances et de rejeter dans l'ombre tous les moyens. Tous les grands hommes sont cela et font cela. Chaque homme vrai est une cause, une contrée, un siècle; il lui faut des espaces infinis et d'innombrables années pour accomplir sa pensée, et la postérité semble suivre ses pas comme une procession. César est né, et nous aurons pour des siècles un empire romain. Le Christ est né, et des millions d'esprits s'attacheront à son génie et grandiront avec lui. Une institution n'est que l'ombre allongée d'un homme; témoin la réforme de Luther, le quakerisme de Fox, le méthodisme de Wesley, l'abolition de Clarkson. Mil

ton appelait Scipion le sommet de Rome toute histoire se résout aisément d'elle-même dans la biographie de quelques personnes passionnées et fortes.

Que l'homme connaisse sa valeur et foule à ses pieds les circonstances. Pourquoi irait-il, à la manière d'un bâtard, d'un intrigant ou d'un pauvre enfant élevé par charité, ròdant, s'esquivant timidement dans ce monde qui est le sien. L'homme qui dans la rue ne trouve en lui-même aucune force correspondante à celle qui a bâti une tour ou taillé un dieu de marbre, se sent humble en les contemplant. Une statue, un palais, un livre somptueux ont pour lui un air étrange et menaçant, et semblent lui dire : Qui êtes-vous, monsieur? Et cependant toutes ces choses ne sont, en réalité, que comme des solliciteurs qui réclament son attention et adressent des pétitions à ses facultés, afin que leur regard se tourne de leur côté et qu'elles les prennent en leur possession. La peinture réclame mon verdict, par exemple; me commande-t-elle? non; mais je dois examiner ses réclamations et établir dans quelle mesure les louanges qu'elle réclame doivent lui être accordées. L'histoire populaire de ce manant qui, ramassé ivre mort dans la rue, fut apporté à la maison d'un duc, décrassé, habillé, couché dans le lit du duc, traité à son réveil avec la plus obséquieuse politesse et auquel on persuada que jusqu'alors il avait été insensé, cette histoire doit sal popularité à ce fait qui symbolise si bien la vie de l'homme, lequel est dans le monde une sorte d'idiot, mais dont la raison se réveille de temps à autre, et qui alors, dans ces courts moments de clairvoyance, se trouve un véritable prince.

Notre manière de lire est celle de mendiants et de sycophantes. Dans l'histoire, notre imagination nous abuse et fait de nous des fous. Royauté et aristocratie, puissance et État, tous ces mots composent pour nous

un plus somptueux vocabulaire que les noms des particuliers et des voisins, que les simples noms de Jean et d'Édouard, de leur petite maison et de leur travail habituel de chaque jour, et pourtant, des deux côtés, les choses de l'existence sont les mêmes; des deux côtés la somme totale de la vie est la même. Pourquoi donc avons-nous tant de déférence pour le roi Alfred, pour Scanderbeg, pour Gustave-Adolphe? Ils furent vertueux, mais ont-ils donc emporté toute vertu avec eux? Lorsque les humbles individus agiront dans un grand but, l'éclat ira des actions des rois à celles des simples gentlemen.

Le monde, à la vérité, a été instruit par ces rois qui ont ainsi magnétisé les yeux des nations. Il a été instruit par ce grand symbole, et a appris par lui ce respect mutuel que l'homme doit à l'homme. La joyeuse loyauté avec laquelle les hommes ont partout permis que le roi, le noble, le grand propriétaire établissent la loi et la hiérarchie des personnes et des choses, la modifiassent et récompensassent les bienfaits, non par l'argent, mais par l'honneur, qu'était-elle sinon le signe hiéroglyphique au moyen duquel ils exprimaient la conscience de leurs propres droits et leur propre gran

deur?

Mais le magnétisme qu'exerce toute action originale s'explique aussitôt que nous cherchons les raisons de cette confiance personnelle. Qu'est-ce donc que ce moi originel sur lequel peut être fondée une universelle confiance? Quelle est la nature et le pouvoir de cette étoile de la science qui, sans parallaxe, sans éléments calculables, jette un rayon de beauté sur les actions les plus triviales et les plus impures aussitôt que la moindre marque d'indépendance se manifeste? La recherche nous conduit à cette source qui est à la fois l'essence du génie, l'essence de la vertu et l'essence de la vie, et que nous

appelons spontanéité et instinct. Cette sagesse primordiale s'appelle intuition, par opposition à nos autres moyens de connaître, qui sont des méthodes acquises. Toutes les choses trouvent leur commune origine dans cette force profonde, dans ce fait qu'aucune analyse ne peut atteindre. Car le sentiment de l'Etre qui, dans nos heures calmes, s'élève, on ne sait comment, dans l'âme, n'est pas différent des choses extérieures, de l'espace, du temps, de la lumière, de l'homme, mais ne fait qu'un avec eux, car il provient évidemment de la même source d'où sont sortis leur être et leur vie. Nous participons à la vie par laquelle tout existe, et cependant, oubliant que nous sommes sortis de la même source, nous regardons comme des apparences tous les objets de l'univers. Dans l'intuition est la fontaine de l'action et la fontaine de la pensée. C'est en elle qu'est le souffle de cette inspiration qui donne à l'homme la sagesse, de cette inspiration qui ne peut être niée sans impiété et sans athéisme. C'est par elle que nous nous asseyons sur les genoux de l'intelligence infinie qui fait de nous les organes de son activité et les temples de sa vérité. Lorsque nous discernons la justice, lorsque nous discernons la vérité, nous ne faisons rien de nous-mêmes, mais simplement nous ouvrons un passage à ses rayons. Lorsque nous nous demandons d'où vient cela; lorsque nous essayons de fouiller dans notre âme pour y surprendre les causes de ces faits, toute philosophie, toute métaphysique se trouve en faute. La présence ou l'absence de notre âme est tout ce que nous pouvons affirmer. Chaque homme distingue parfaitement les actes volontaires de son esprit de ses perceptions involontaires, et il sait qu'il doit à ces dernières un profond respect. Il peut errer dans la manière de les rendre et de les exprimer, mais il sait que, non plus que le jour et la nuit, elles ne sont discutables. Toutes mes actions volontaires, toutes

mes connaissances acquises sont choses vagues et de hasard; mais la rêverie la plus triviale, l'émotion naïve la plus simple sont à la fois familières et divines. Les hommes sans pensée contredisent aussi facilement les perceptions que les opinions, et même plus facilement parce qu'ils ne savent pas distinguer entre l'intuition et la connaissance. Ils s'imaginent que je choisis, pour la mieux voir, cette chose ou cette autre. Mais la perception n'est pas capricieuse, elle est fatale. Si je distingue un rayon de la vérité, mon enfant le verra après moi, et puis, daus le cours du temps, tout le genre humain, bien qu'il puisse arriver qu'il n'ait été jamais vu avant moi, car ma perception d'une vérité est un fait aussi réel que le soleil.

Les relations de l'âme avec l'esprit divin sont si pures qu'il est profane de chercher à y introduire des auxiliaires. Si Dieu parlait, il ne nous communiquerait pas seulement une chose, mais toutes les choses, il remplirait le monde du bruit de sa voix; du centre de sa pensée présente il répandrait la lumière, la nature, le temps et les âmes, et créerait tout de nouveau. De même, lorsqu'un esprit simple reçoit la sagesse divine, alors les vieilles choses s'évanouissent; les textes, les docteurs, les méthodes, les temples tombent; il vit et absorbe le passé et le futur dans l'heure présente. Toutes les choses, sans exception, deviennent sacrées et sont comme dissoutes dans leur propre cause, si bien que, dans ce miracle universel, tous les miracles particuliers disparaissent. C'est pourquoi, si un homme, prétendant vous parler de Dieu, vous ramène à la phraséologie de quelque nation ensevelie dans une autre contrée, dans un autre monde, ne le croyez pas. Le gland est-il donc préférable au chêne dans toute sa beauté? Le père est-il meilleur que l'enfant dans lequel il a mis toute la maturité de son être? D'où vient donc ce culte du passé. Les siècles

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