Images de page
PDF
ePub

le sanctuaire de l'intuition. Ce que le monde paresseux, enchaîné aux apparences, ne permettrait pas de dire au réaliste, les proverbes le lui diront sans qu'il songe à les contredire. Et cette loi des lois, cette compensation que la chaire, le sénat et le collége nient, est prêchée journellement dans tous les marchés, exprimée dans toutes les langues par des nuées de proverbes, dont l'enseignement est aussi vrai et aussi umversel que la présence en tout pays des oiseaux et des insectes. Voyez plutôt.

[ocr errors]

Toutes les choses sont doubles : l'une est le contraire de l'autre.ŒEil pour ceil, dent pour dent, sang pour sang, mesure pour mesure, amour pour amour.- Donnez et il vous sera donné. Celui qui mouille sera mouillé lui-même. Que désirez-vous? demande Dieu; payez le prix de ce que vous demandez et prenez-le. — Qui n'aventure rien n'a rien. Tu seras payé exactement selon ce que tu auras fait, ni plus ni moins.- Celui qui ne travaille pas ne mangera pas. Mauvaise surveillance, maigres profits. Les malédictions retombent toujours sur la tête de celui qui les prononce.- Si vous passez une chaîne autour du cou d'un esclave, l'autre extrémité de la chaîne s'attache à votre cou.- Un mauvais conseil couvre de confusion celui qui l'a donné. Le diable est un àne.

Les proverbes s'expriment ainsi, parce qu'il en est ainsi dans la vie. Notre action est maitrisée et caractérisée en dépit de notre volonté par les lois de la nature. Nous courons vers un petit but qui soit tout à fait en dehors du bien public; mais nos actions, comme par un irrésistible magnétisme, se rangent d'elles-mêmes sur une même ligne avec les pôles du monde.

Un homme ne peut dire une parole sans pour ainsi dire se juger lui-même. Volontairement ou involontairement, il dessine son portrait aux yeux de ses compa

gnons avec chaque mot qu'il prononce. Chaque opinion réagit sur celui qui l'exprime. C'est une corde jetée comme indice, mais dont l'autre extrémité reste dans la poche de celui qui l'a jeté ; ou plutôt c'est un harpon lancé à la baleine qui déroule en volant vers son but un paquet de cordes dans le bateau; si le harpon n'est pas bien jeté, il risque fort de couper en deux le timonier ou de faire enfoncer le bateau.

Nous ne pouvons faire du tort à quelqu'un sans en souffrir nous-mêmes. « Un homme, disait Burke, n'eut jamais une pointe d'orgueil qui ne lui fût injurieuse. » Celui qui est exclusif dans la vie mondaine ne voit pas qu'il se retranche tout plaisir en essayant de se l'approprier. Le fanatique en religion ne voit pas qu'il se ferme la porte du ciel en voulant la fermer aux autres. Traitez les hommes froidement comme les pièces d'un jeu d'échecs et vous souffrirez autant qu'eux. Si vous ne vous souciez pas de leur cœur, vous perdrez aussi le vôtre. Les sens transformeront en choses inanimées toutes les personnes, les femmes, les enfants et les pauvres. Le proverbe vulgaire qui dit : « J'obtiendrai ce que je désire de sa bourse ou je l'obtiendrai de sa peau,» est d'une solide philosophie.

Toute infraction à l'amour et à l'équité dans nos relations sociales est vite punie. Ces infractions sont punies par la crainte. Tant que mes relations avec les hommes restent simples, je n'éprouve point de peine à les rencontrer. Nous nous rencontrons comme l'eau rencontre l'eau, comme un courant d'air en rencontre un autre, avec une parfaite fusion et une réciproque pénétration de notre nature. Mais aussitôt que je m'écarte de la simplicité et que j'essaye de séparer et de diviser, que ce qui est mon bien n'est plus le sien, mon voisin sent que je pèche envers lui; il s'éloigne de moi comme je me suis éloigné de lui; son wil ne cherche pas plus

longtemps le mien; il y a guerre entre nous; il y a haine en moi et crainte en lui.

Tous les vieux abus dans la société, les grands et universels abus comme les abus particuliers et d'une moindre importance, toutes les injustes accumulations de propriété et de puissance sont vengés de la même manière. La crainte est un augure d'une grande sagacité; elle est le héraut des révolutions. Elle nous enseigne toujours une chose que là où elle apparait, il y a corruption. La crainte est semblable à un corbeau ou à un oiseau carnassier: quoique vous ne sachiez pas bien pourquoi elle plane, vous pouvez être assurés que la mort est quelque part. Notre propriété est timide, nos lois sont timides, nos classes cultivées sont timides. La crainte depuis des siècles sème des présages et des oracles à l'endroit du gouvernement et de la propriété. Cet oiseau obscène n'est pas là pour rien. Il indique de grands torts qui devront être révisés.

L'attente du changement qui suit immédiatement la suspension de notre activité volontaire est de la même nature. La terreur d'un midi sans nuages, l'anneau de Polycrate, la frayeur que nous fait éprouver la prospérité, l'instinct qui pousse toute àme généreuse à s'imposer la tâche d'un noble ascétisme et d'une austère vertu, sont comme les tremblements de la balance de la justice cherchant à se mettre en équilibre dans le cœur et dans l'esprit de l'homme.

Les hommes expérimentés savent bien qu'il vaut toujours mieux payer son écot partout où l'on va, et qu'un homme peut souvent payer cher une petite économie. L'emprunteur passe, pour ainsi dire, dans sa propre dette. Un homme qui a reçu cent faveurs et qui n'en a rendu aucune, a-t-il gagné quelque chose en empruntant par indolence ou par habileté les outils de son voisin, ses chevaux, son argent? Aussitôt que l'emprunt

est accompli, la connaissance instantanée du bienfait d'une part, de la dette de l'autre, c'est-à-dire de la supériorité et de l'infériorité, se fait sentir. La transaction reste dans son souvenir et dans celui de son voisin, et chaque nouvelle transaction altère selon sa nature leurs relations mutuelles; il s'aperçoit bientôt qu'il aurait mieux valu qu'il se cassât les os que de monter dans la voiture de son voisin, et que le plus haut prix dont il puisse payer une chose, c'est de demander à l'emprunter.

Un homme sage étend toujours les leçons de l'expérience à toutes les occasions de la vie, et sait que c'est le fait de la prudence de regarder en face chaque créancier, et de payer toute juste demande avec notre temps, nos talents ou notre cœur. Payez toujours, car tôt ou tard vous payerez la dette entière. Les personnes et les événements peuvent, pendant un temps, se tenir entre vous et la justice, mais ce n'est que pour un temps; vous devez à la fin payer votre dette. Si vous êtes sages vons craindrez une prospérité qui ne sert qu'à vous enfoncer davantage. Le bienfait est la fin de la nature. Mais un impôt est levé sur chaque bienfait que vous recevez. Celui-là est grand qui rend le plus de bienfaits; mais il est vil - et c'est même la seule chose vile qu'il y ait dans l'univers de recevoir des faveurs et de n'en rendre aucune. Dans l'ordre de la nature, nous ne pouvons que rarement rendre les bienfaits à ceux de qui nous les recevons. Mais le bienfait doit être rendu à quelqu'un, ligne pour ligne, acte pour acte, centime pour centime. Craignez de garder trop de biens entre vos mains; ils se corrompront promptement et engendreront la corruption. Payez vite, d'une manière ou d'une autre.

[ocr errors]

Le travail est protégé par les mêmes lois sans pitié. Le travail le meilleur marché est le plus cher, disent les

prudents. Ce que nous achetons dans un balai, une natte, un wagon, un couteau, c'est une certaine application du bon sens à un besoin commun. Vous payez pour cultiver votre jardin un habile jardinier, ce que vous payez c'est le bon sens appliqué à l'horticulture; dans le marin c'est le bon sens appliqué à la navigation; dans les domestiques, c'est le bon sens appliqué à la cuisine, aux travaux d'aiguille, au service de la maison; dans votre homme d'affaires, c'est le bon sens appliqué à vos affaires et à vos comptes. C'est par tous ces agents que vous multipliez votre présence, et que vous vous répandez vousmême dans toute votre position sociale. Mais à cause de la double constitution de toutes choses, il n'y a nulle part d'escroquerie. Le voleur se vole lui-même, le filou s'escroque lui-même; car le prix réel du travail, c'est la science et la vertu, dont la richesse et le crédit sont les signes. Ces signes, comme le papier-monnaie, peuvent être contrefaits et dérobés; mais ce qu'ils représentent, c'est-à-dire la science et la vertu, ne peut être volé. Ces fins du travail ne peuvent être accomplies que par les exercices réels de l'esprit et par l'obéissance à des motifs purs. L'escroc, l'homme négligent, le joueur, ne peuvent extorquer ni les bienfaits, ni cette science de la nature matérielle et morale que ses honnêtes soucis et ses peines apprennent au travailleur. La loi de la nature est celle-ci : Accomplis cette action, et tu acquerras le pouvoir qui est en elle; mais ceux qui n'accomplissent pas l'action ne conquièrent pas le pouvoir.

Le travail humain dans toutes ses formes, depuis l'action qui consiste à ficher un pieu en terre jusqu'à la construction d'une cité, jusqu'à la création d'un poëme épique, est une immense explication de la parfaite com-. pensation de l'univers. Partout et toujours cette loi est sublime. L'absolue balance du prenez et du donnez, la doctrine que chaque chose a son prix, et que si le prix

« PrécédentContinuer »