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tement par la largeur de la base. Chaque homme a cette puissance de faire quelque chose d'unique et d'original, et aucun homme n'a d'autre vocation que celle-là. La prétention qu'il a une autre mission que celle-là, qu'il a été appelé par son nom, choisi personnellement, et marqué de signes visibles pour faire quelque chose d'extraordinaire qui le sépare du lot commun des hommes, s'appelle fanatisme, et trahit l'imbécillité qui l'empêche d'apercevoir qu'il y a un même esprit pour tous les individus, et que cet esprit n'a aucun respect des personnes.

En remplissant sa tâche, il fait sentir aux hommes le besoin qu'il est capable de satisfaire. Il crée en eux le goût qui l'enchante. Il provoque en eux les nécessités dont il peut être le ministre. En faisant son œuvre, il se réalise lui-même. Le vice de nos discours publics, c'est qu'ils n'ont pas d'abandon. Quelquefois, non-seulement l'orateur, mais tout homme quel qu'il soit pourrait lâcher les rênes entières, pourrait trouver ou créer l'expression franche et cordiale de la force et de la pensée qui sont en lui. L'expérience commune montre que l'homme s'accommode comme il peut des détails inhérents au métier ou au travail dans lesquels il a été jeté, et qu'il remplit son devoir comme un chien qui tourne une broche. Alors il devient lui-même une partie de la machine qu'il remue et l'homme est perdu. Jusqu'à ce qu'il puisse se communiquer pleinement aux autres, se présenter à eux dans toute sa stature et dans toutes ses proportions comme un homme sage et bon, il n'a pas encore trouvé sa vocation. Il doit trouver une issue par laquelle il puisse laisser échapper son caractère, afin de justifier son œuvre à leurs yeux. Si le travail est trivial, que, par sa pensée et son caractère, il le rende libéral. Qu'il communique aux hommes ce qu'il sait et ce qu'il pense, ce qu'il suppose digne d'être accompli; sans cela les hommes ne le connaîtront pas et

ne l'honoreront pas droitement. Fou, qui vous en tenez à la vulgarité et à la formalité de l'action que vous accomplissez au lieu de la transformer par votre caractère et vos élans.

Nous n'aimons que les actions qui, depuis longtemps, ont obtenu les louanges des hommes, et nous ne nous apercevons pas que quelque chose que l'homme puisse faire, elle peut être divinement faite. Nous pensons que la grandeur est fixée et organisée dans quelques places ou par quelques devoirs, dans certains offices et dans certaines occasions, et nous ne voyons pas que Paganini peut tirer d'infinis ravissements d'une simple corde de violon, Eulenstein d'une guimbarde, un enfant adroit de découpures en papier, Landseer d'un cochon, et le héros de la pitoyable habitation et de la compagnie au milieu de laquelle il est caché. Ce que nous appelons obscure condition et société vulgaire, ne sont que la condition et la société dont la poésie n'a pas encore été écrite, et que vous pouvez rendre aussi enviables et aussi renommées que les autres. Acceptez votre génie, et dites ce que vous pensez. Prenez des leçons des rois, d'après la mesure de votre état. Les devoirs de l'hospitalité, les unions de familles, l'hypothèse de la mort et mille autres choses sont l'objet des pensées et des préoccupations de la royauté; que tout royal esprit s'en préoccupe aussi. Faire de ces choses une appréciation toujours nouvelle, voilà l'élévation.

Un homme agit d'après ce qu'il a en lui. Qu'a-t-il à faire de l'espérance et de la crainte? En lui est sa puissance. Qu'il ne regarde comme solide aucun autre bien que celui qui est dans sa nature, et qui peut grandir en lui pendant toute son existence. Les biens de la fortune peu

'Landseer, peintre anglais contemporain et encore vivant, très renommé pour les peintures d'animaux,

vent poussser et tomber comme les feuilles de l'été; qu'il joue avec eux, et qu'il les jette à tous les vents comme les signes momentanés de son infinie puissance de production.

Un homme doit être lui-même. Le génie d'un homme, la qualité qui le sépare de chaque autre, sa susceptibilité impressionable à l'endroit d'une certaine classe d'influences, le choix de ce qui lui est convenable, le rejet de ce qui lui est contraire, déterminent pour lui le caractère de l'univers. Un homme existe d'après ses pensées, d'après ses déterminations, et ces pensées et ces déterminations façonnent la nature sur leur moule. Un homme est une méthode, un arrangement progressif, un principe de division et de choix recueillant ce qui lui est sympathique et semblable, partout où il va. Il glane ce qui lui est propre au milieu de la multiplicité qui fait bruit et tumulte autour de lui. Il est semblable à ces longues barres de bois qui sont lancées du rivage dans les eaux des rivières pour atteindre et saisir le bois flottant, ou encore comme la pierre d'aimant parmi des fragments d'acier.

Ces mots, ces faits, ces personnes qui habitent sa mémoire sans qu'il lui soit possible de dire pourquoi, n'en ont pas moins une existence aussi réelle que s'il pouvait rendre compte des causes de leur présence dans son souvenir. Ils sont les symboles de sa valeur personnelle, et lui interprètent certaines pages de sa conscience dont il chercherait vainement l'explication dans les images conventionnelles des livres et dans d'autres esprits. Ce qui attire mon attention l'obtiendra; je vais droit à l'homme qui frappe à ma porte, tandis que mille personnes, aussi honorables peut-être que celui-là, passent à côté sans que je leur accorde aucune attention. Il suffit que ces particularités me parlent. Quelques anecdotes, quelques traits de caractère, de mœurs, de physionomie, ont, dans notre

souvenir, une valeur exagérée, hors de toute proportion avec leur signification apparente, si vous les mesurez avec les mètres habituels. Ils se rapportent à nos dons propres. Qu'ils pèsent leur poids tout entier; n'essayez pas de les rejeter et de les mépriser pour accorder toute votre faveur à d'autres illustrations et à d'autres faits plus usuels en littérature. Respectez-les, car ils ont leur origine dans le plus profond de votre nature. Ce que votre cœur croit grand est grand. L'enthousiasme de l'âme ne se trompe jamais.

L'homme a les droits les plus élevés sur tout ce qui est agréable à sa nature et à son génie. Partout il peut s'approprier ce qui appartient à son état spirituel; il ne peut s'approprier davantage, quoique toutes les portes de la nature soient grandes ouvertes, et toute la force des hommes ne peut l'empêcher de prendre moins. C'est en vain qu'on essayerait de cacher un secret à celui qui a un droit à le connaître ; ce secret se dira de lui-même. L'humeur dans laquelle un ami peut nous jeter révèle justement l'espèce de domination qu'il a sur nous. Il a droit aux pensées de cet état de l'esprit. Il peut contraindre à se montrer toutes les pensées qui se rapportent à cette situation de notre esprit. C'est une loi que les hommes d'État mettent en pratique. Toutes les terreurs de la république française, qui tenaient l'Autriche en respect, furent incapables de commander à sa diplomatie; mais Napoléon envoya à Vienne M. de Narbonne, homme de vieille noblesse, porteur d'un nom aristocratique, et doué des manières et des mœurs du parti de la noblesse, disant qu'il était indispensable d'envoyer comme ambassadeur à la vieille aristocratie de l'Europe des hommes sortis de son sein, parce qu'elle constitue en fait une sorte de franc-maçonnerie. En moins d'une quinzaine, M. de Narbonne pénétra tous les secrets du cabinet impérial,

Un entendement mutuel est toujours la plus ferme des chaînes. Rien ne semble si aisé que de parler et d'être compris. Cependant un homme arrivera tôt ou tard à voir que le plus fort des liens et le plus vigoureux moyen de défense c'est d'avoir été compris, et en revanche ce◄ lui qui a accepté une opinion qui lui a été communiquée, ne tardera pas à s'apercevoir que c'est le plus insupportable des liens.

Si un maître a quelque opinion qu'il désíre cacher, ses élèves ne tarderont pas à en être aussi pleinement instruits que de celles qu'il enseigne. Si vous versez de l'eau dans un vase d'une forme à angles multiples, c'est en vain que vous direz Je veux verser l'eau dans cet angle ou dans cet autre; l'eau prendra son niveau également dans tous les angles. Les hommes pressentent les conséquences de vos doctrines et les transforment en actes, sans qu'il leur soit possible d'expliquer pourquoi. Montrez-nous un arc d'une courbe, et un bon mathématicien va reconstruire la figure entière. Nous raisonnons toujours en allant du visible à l'invisible; de là la parfaite intelligence qui existe entre tous les hommes sages et les plus séparés par les temps. Un homme ne peut ensevelir ses pensées si profondément dans son livre, que le temps et les hommes d'un génie égal au sien ne puissent bien les découvrir. Platon avait-il une doctrine secrète ? Quel secret a-t-il pu dérober aux yeux de Bacon, de Montaigne, de Kant? C'est pour la même raison qu'Aristote disait de ses œuvres : Elles sont et ne sont pas publiées.

Aucun homme ne peut apprendre ce qu'il n'est pas préparé à apprendre, quelque proche que l'objet soit de ses yeux. Un chimiste peut sans crainte dire ses plus précieux secrets à un charpentier, ses secrets que pour un empire il ne livrerait pas à un autre chimiste; le charpentier n'en sera pas plus sage. Dieu nous met à l'abri des idées prématurées. Nos yeux sont ainsi faits qu'ils

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