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sibilité, ni de méthode d'argumentation qui puissent lui imprimer les caractères de l'évidence. La sentence doit contenir en elle son apologie, qui l'excuse pour ainsi dire d'avoir été exprimée, et qui manifeste le droit qu'elle avait d'être exprimée.

L'effet de tout écrit sur l'esprit public peut être mesuré mathématiquement par la profondeur de pensée renfermée dans cet écrit. Quelle quantité d'eau contient le vase? Si cet écrit éveille en vous la pensée, si par la grande voix de l'éloquence il vous fait tressaillir et vous fait lever et sortir de votre repos, son effet sur l'esprit des hommes sera large, lent, permanent; si ces pages, au contraire, ne vous instruisent pas, elles mourront comme les mouches au bout d'une heure. La manière de parler et d'écrire qui ne passe pas de mode, c'est parler et écrire sincèrement. L'argument qui n'a pas la puissance d'atteindre à ma vie et à ma manière d'être atteindra difficilement, je le crains, à celles des autres. Prenez pour devise le mot de Sidney: Descends dans ton cœur et écris. Celui qui écrit pour lui-même écrit pour un public éternel. Cela seul est digne du public qui a été fait en vue de satisfaire votre propre curiosité. L'écrivain qui prend son sujet dans tout ce qui bourdonne à ses oreilles, au lieu de le prendre dans son cœur, devrait savoir qu'il a perdu autant qu'il semble avoir gagné, car lorsque le livre a recueilli toutes ses louanges et que la moitié du public a crié suffisamment quelle poésie! quel génie! il se trouve que ce livre n'a pas encore assez de flamme pour propager une abondante chaleur. Il n'y a que ce qui est profitable qui profite. Il n'y a que la vie qui puisse engendrer la vie, et, malgré tous nos éclats, nous ne serons jamais mesurés que d'après la mesure que nous aurons fournie de nous-mêmes. Il n'y a pas de hasard dans la réputation littéraire, Ce ne sont pas les bruyants et individuels

lecteurs du livre nouvellement paru qui rendent sur ce livre un verdict définitif. C'est un public, comparable à un tribunal céleste, qu'il est impossible de corrompre, de séduire, d'intimider, qui décide des titres de chaque homme à la renommée. Il n'y a que les livres qui méritent de rester qui restent. Toutes les éditions sur vélin, reliées en maroquin, dorées sur tranche, le grand nombre d'exemplaires répandus dans toutes les bibliothèques ne feront pas vivre un livre au-delà de la date intrinsèquement contenue en lui-même. Ce livre s'en ira à sa destinée avec tous les annuaires royaux et toutes les éditions splendides des livres passés. Blackmore, Kotzebue, Pollock peuvent bien subsister une nuit; mais Moïse et Homère subsistent pour l'éternité. Il n'y a pas à la fois dans le monde plus d'une douzaine de personnes qui lisent Platon et qui le comprennent; il n'y en a jamais assez pour pouvoir publier une édition de ses œuvres; et cependant, grâce à ces quelques personnes, les œuvres de Platon se présentent à chaque nouvelle génération comme si elles étaient apportées par les mains de Dieu lui-même. Aucun livre, disait Bentley, n'a jamais été conservé ou effacé que par lui-même. La permanence et la durée de tous les livres ne sont pas établies par des efforts hostiles ou amis, mais par leur propre gravité, par l'importance intrinsèque des choses qu'ils adressent à ce qu'il y a de constant et d'éternel dans l'esprit de l'homme. « Ne vous inquiétez pas trop de la lumière sous laquelle vous devez placer votre statue, disait Michel-Ange à un jeune sculpteur; la lumière de la place publique saura bien faire valoir son véritable mérite. >>

De même, l'effet de chaque action peut être mesuré par la profondeur du sentiment dont elle découle. Le grand homme ignorait qu'il fût grand; il a fallu un siècle ou deux pour que sa grandeur apparaisse. Il a fait

ce qu'il a fait parce qu'il était de son devoir de le faire; il n'avait pas le choix. Ses actions étaient pour lui la chose la plus naturelle du monde et naissaient des circonstances de l'heure présente. Mais aujourd'hui toutes ses actions, même un geste de sa main, même sa manière habituelle de prendre ses repas, semblent larges, ont d'infinis rapports avec l'universalité des choses et sont devenues des institutions.

Voici quelques démonstrations du génie de la nature, données par quelques simples détails; ils nous montrent la direction du courant. Mais ce courant est de sang, chacune de ses gouttes est vivante. La vérité ne remporte pas de victoires individuelles; toutes les choses sont ses organes, non-seulement la poussière et les pierres, mais même les erreurs et les mensonges. Les lois de la maladie, nous disent les médecins, sont aussi belles que les lois de la santé. Notre philosophie est affirmative et n'en accepte pas moins avec empressement le témoignage des faits négatifs; c'est ainsi que toute ombre indique le soleil. Par une nécessité divine, chaque fait dans la nature est forcé de venir apporter son témoignage.

Le caractère humain doit en outre se manifester de lui-même aux yeux des autres hommes. Il ne peut pas se cacher, il déteste les ténèbres, il court après la lumière. L'acte et le mot les plus fugitifs, la simple apparence d'agir aussi bien que le plus intime dessein expriment le caractère; si vous agissez, vous manifestez votre caractère; vous le manifestez par votre repos; vous le manifestez par votre sommeil. Vous croyez que parce que vous n'avez rien dit pendant que les autres parlaient, et parce que vous n'avez pas exprimé votre opinion sur les temps actuels, sur l'Église, sur l'esclavage, sur les colléges, sur les partis et les individus, votre verdict est encore attendu avec curiosité comme la voix d'une sagesse altardée. C'est tout le contraire, votre silence

parle haut. Vous n'avez pas d'oracles à exprimer, et vos compagnons ont appris que vous ne pouviez leur être d'aucun secours, car les oracles parlent. La sagesse ne crie-t-elle pas, l'intelligence ne fait-elle pas entendre sa voix?

De terribles limites sont posées dans la nature au pouvoir de la dissimulation. La vérité tyrannise les membres rebelles du corps. La physionomie ne ment jamais, dit-on. Il n'est aucun homme qui puisse être trompé, s'il étudie les changements de l'expression. Lorsqu'un homme exprime la vérité, avec l'esprit et l'accent de la vérité, son œil brille de la clarté des cieux. Lorsqu'il a un but vil et qu'il parle faussement, son œil est trouble et même louche quelquefois.

J'ai entendu dire à un magistrat plein d'expérience qu'il ne craignait jamais l'effet que pouvait produire sur un jury un avocat qui, dans son cœur, n'était pas convaincu que son client méritait un verdict de non culpabilité. S'il ne le croit pas, son incrédulité apparaîtra, en dépit de toutes ses protestations, aux yeux des jurés, et deviendra leur propre incrédulité. C'est une loi universellement reconnue, qu'une œuvre d'art, de quelque genre qu'elle soit, doit nous placer dans l'état d'esprit où était l'artiste lorsqu'il la fit. Nous ne pouvons exprimer d'une manière adéquate et exacte ce que nous ne croyons pas, quand bien même nous répéterions mille et mille fois les mots qui servent à l'exprimer. C'est cette pensée que Swedenborg a voulu rendre, lorsqu'il nous décrit un groupe de personnes appartenant au monde spirituel, s'efforçant en vain d'articuler une proposition à laquelle elles ne croient pas; mais elles ne peuvent l'exprimer, bien qu'elles plissent et mordent leurs lèvres et leur fassent grimacer même l'indignation.

Un homme passe pour ce dont il est digne. Toute curiosité touchant l'estime que les autres hommes font de

nous est oiscuse, aussi bien que toute crainte de rester inconnu. Si un homme sait qu'il peut faire quelque chose, que cette certaine chose il peut la faire mieux que personne, il a l'assurance que ce fait est connu de tout le monde. Le monde est rempli de jours du jugement, et dans toute assemblée où un homme entre, par chaque action dans laquelle il s'essaye, il est pour ainsi dire sondé et timbré. Dans cette troupe d'enfants qui galope dans l'allée et sur la place, un nouvel arrivant est aussi vite et aussi bien pesé au bout de quelques jours, son numéro d'ordre parmi ses compagnons lui est assigné avec autant d'infaillibilité que s'il avait essayé de donner d'une manière complète et formelle les preuves de sa force, de sa vitesse. Un enfant étranger vient d'une école éloignée avec un plus bel habillement que n'en ont ceux d'ici, avec des joujoux plein ses poches, avec de grands airs et des prétentions; un des anciens le flaire et se dit en lui-même : « Tout cela ne signifie rien, nous verrons bien demain matin. » Qu'a-t-il fait? telle est la divine question qui interroge les hommes et qui met en pièces toute fausse réputation. Un faquin s'assied sur quelqu'un des trônes du monde; pour le moment, on peut bien ne pas le distinguer d'Homère et de Washington; mais lorsque nous cherchons la vérité, nous n'éprouvons aucune difficulté à établir l'habileté respective des êtres humains. Les prétentions doivent rester calmes et se condamner à ne pas agir. Les prétentions n'ont jamais fait un acte de grandeur réelle. La prétention n'a jamais écrit l'Iliade, ni chassé Xercès, ni soumis le monde à la religion chrétienne, ni aboli l'esclavage.

Il apparaît toujours dans un homme autant de vertu qu'il en a, et le respect que commande le bien est toujours en rapport avec le degré de bonté qui est manifesté. Tous les diables respectent la vertu. Les sectes élevées, généreuses, dévouées instruiront et commanderont toujours le

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