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il ferme la porte à la vérité. L'homme au contraire chez qui prédomine l'amour de la vérité se préserve de l'amarrage et navigue. Il s'abstient du dogmatisme et reconnait toutes les négations opposées, murailles entre lesquelles son être est rejeté en double sens. Il se soumet à l'inconvénient du doute et de l'opinion imparfaite, mais il est candidat à la vérité, tandis que le premier ne l'est pas, et il respecte les lois les plus hautes de son être.

Il doit mesurer le cercle de la terre avec ses souliers, afin de trouver l'homme qui peut lui enseigner la vérité. Il apprendra qu'il est plus précieux et plus grand d'écouter que de parler. Heureux est l'homme qui écoute! malheureux l'homme qui parle! Pendant tout le temps que j'écoute la vérité, je me sens baigné comme dans un bel élément et je n'ai pas conscience des limites de ma nature. Les suggestions que m'apportent ce que j'entends et ce que je vois sont innombrables. Les eaux du gouffre infini entrent et sortent dans mon âme. Mais si je parle, je définis, je limite et je m'amoindris moimême. Lorsque Socrate parle, Lysis et Ménexène sont accablés de honte parce qu'ils ne peuvent parler ainsi. Mais eux aussi sont bons. Socrate a des déférences pour

il les aime puisqu'il leur parle. Un homme vrai et naturel contient en lui et est la même vérité qu'exprime un homme éloquent; mais l'homme éloquent semble avoir quelque chose en moins précisément parce qu'il exprime la vérité, et alors il se tourne avec plus d'inclination et de respect vers ces belles personnes silencieuses. L'ancienne sentence disait : soyons silencieux, car ainsi sont les dieux. Le silence est un dissolvant qui détruit la personnalité et nous ouvre l'accès du grand et de l'universel. Le progrès de chaque homme s'opère par une succession de maîtres; chacun d'eux à un certain moment a semblé avoir une suprême influence, mais il a été

obligé à la fin de céder la place à un nouveau. Qu'il les accepte tous franchement. Jésus dit: Abandonne ton père, ta mère, ta maison et tes terres et suis-moi. Celui qui abandonne tout reçoit davantage. Ceci est vrai intellectuellement aussi bien que moralement. Chaque nouvel esprit que nous approchons semble exiger l'abdication de toutes nos possessions passées et présentes. Une nouvelle doctrine semble au premier abord une subversion complète de toutes nos opinions, de nos goûts, de notre manière de vivre. Telles ont semblé les doctrines de Swedenborg, de Kant, de Coleridge, de Cousin à plus d'un jeune homme de cette contrée. Prenez cordialement tout ce qu'ils vous donnent et remerciez-les. Épuisez-les, luttez avec eux, ne les laissez pas échapper jusqu'à ce que leurs heureux dons soient vaincus, et en peu de temps la terreur se sera évanouie, l'excès d'influence aura disparu; ils ne seront pas plus longtemps un alarmant météore, mais une claire étoile brillant avec sérénité dans votre ciel et versant sa lumière sur chacun de vos jours.

Mais tandis que l'homme se donne sans réserve à tout ce qui l'attire, parce que cela est sien, il se refuse à ce qui ne l'attire pas quelles qu'en soient la réputation et l'autorité, parce que cela n'est pas sien. L'entière confiance en soi appartient à l'intelligence. Une âme est un contrepoids pour toutes les âmes, comme une colonne d'eau capillaire est une balance de la mer. Elle doit traiter les choses, les livres et le génie souverain, comme elle doit se traiter elle-même en souveraine. Si Eschyle est en réalité l'homme que nous pensons, il n'a pas rempli encore complétement son office parce qu'il a instruit les lettrés de l'Europe pendant mille années. Maintenant il doit montrer sa valeur en devenant pour moi aussi un maître de plaisirs. S'il ne le peut pas, toute sa réputation ne lui servira de rien avec moi.

Je serais un fou de ne pas sacrifier mille Eschyles à mon intégrité. Placez-vous surtout sur ce même terrain pour considérer la vérité abstraite, la science de l'esprit. Bacon, Spinosa, Hume, Schelling, Kant et quiconque vous propose une philosophie de l'esprit ne sont plus ou moins que de maladroits traducteurs de choses qui sont dans votre conscience, que vous avez craint d'observer, peut-être même de nommer. Au lieu de trop chercher à pénétrer leur texte obscur, dites-vous qu'ils n'ont pas été heureux à vous ramener vers votre conscience. Si l'un d'eux ne l'a pu, pourquoi essayer d'un autre? Si Platon ne l'a pu, peut-être Spinosa le pourra, disonsnous; s'il ne le peut davantage, peut-être ce sera Kant. Mais lorsque tout ce travail est terminé, alors vous découvrez qu'ils n'ont pas de secret, et qu'ils ne font que ramener votre esprit dans un état simple, naturel, ordinaire, au lieu de le conduire vers des lieux in

connus.

Mais finissons-en avec ces matières didactiques. Quoique le sujet soit provoquant, je ne parlerai pas du débat ouvert entre la vérité et l'amour. Je n'aurai pas assez de présomption pour me mêler de la vieille politique des cieux; « Les chérubins savent davantage; les séraphins aiment plus » : les dieux décideront leurs propres querelles. Mais je ne puis exposer même froidement les lois de l'intelligence, sans donner un souvenir à cette classe élevée et solitaire d'hommes qui ont été ses prophètes et ses oracles, les grands prêtres de la raison pure, les trismégistes, les promulgateurs des principes de la pensée de siècle en siècle. Lorsqu'à de longs intervalles nous jetons les yeux sur leurs pages abstruses, merveilleux semblent le calme et le grand air de ces rares et grands souverains spirituels qui se sont promenés dans le monde, ceux de la vieille religion,―adorateurs d'une sagesse qui rend les saintetés du christianisme comme parvenues

et populaires : « Car si la persuasion est dans l'âme, la nécessité est dans l'intelligence. » Cette suite de grands hommes, Hermès, Héraclite, Empédocle, Platon, Plotin, Olympiodore, Proclus, Synésius et les autres, ont quelque chose de si vaste dans leur logique, de si primordial dans leur pensée, qu'elles semblent être antérieures à toutes les distinctions ordinaires de la rhétorique et de la littérature, et être à la fois poésie, musique, danse, astronomie et mathématiques. Avec eux, j'assiste à la naissance du monde. Avec la géométrie de quelques rayons de soleil, l'âme jette les fondements de la nature. La vérité et la grandeur de leur pensée sont prouvées par son horizon et par sa facilité d'application; car elle ordonne à la variété infinie des choses et à leur totalité de comparaître pour lui servir d'interprètes, pour la commenter et l'expliquer. Mais ce qui marque son élévation, et ce qui même a pour nous quelque chose de comique, c'est l'innocente sérénité avec laquelle ces Jupiters, semblables à des enfants, babillent entre eux et se parlent de siècle en siècle, sans parler à leurs contemporains. Bien convaincus que leur discours est intelligible et la chose la plus naturelle du monde, ils entassent thèse sur thèse, sans s'inquiéter un seul instant de l'étonnement universel de la race humaine, qui, placée au-dessous d'eux, ne comprend pas leur plus simple argument; ils ne ralentissent pas leur travail d'une minute pour inscrire quelque sentence populaire ou qui puisse servir de commentaire à leur pensée; ils ne témoignent pas le moindre déplaisir et la moindre pétulance à la vue de la stupidité de leur auditoire ébahi. Les anges sont tellement amoureux du langage parlé dans le ciel, qu'ils ne veulent pas faire grimacer leurs lèvres en employant les dialectes sifflants et inharmoniques des hommes, mais qu'ils se servent du leur sans s'inquiéter de savoir s'ils seront compris ou

non,

XII

L'AME SUPRÊME.

Il aime comme lui-même les âmes qui participent à sa મે vie excellente; celles-là lui sont chères comme ses yeux; il ne les abandonnera point; car, lorsqu'elles mourront, Dieu lui-même mourra: elles vivent, elles vivent dans la bienheureuse éternité.

HENRI MORE.

Il y a entre chacune des heures de notre vie une différence d'autorité et d'effet subséquent. Notre foi ne vient que par intervalles, notre vice est habituel. Cependant il y a dans ces courts moments une telle profondeur, que nous sommes obligés de leur attribuer plus de réalité qu'à toutes nos autres expériences. C'est pourquoi l'argument ordinaire qui prétend réduire au silence ceux qui conçoivent pour l'homme d'extraordinaires espérances, c'est-à-dire l'appel à l'expérience, est invalide et vain. Un espoir plus puissant détruit le désespoir. Nous jetons le passé comme une proie à dévorer à celui qui nous fait des objections, et nous continuons à espérer. Nous devons expliquer cette espérance infatigable. Nous accordons que la vie humaine est vulgaire; mais comment savons-nous qu'elle est vulgaire? quelle est la base de ce malaise qui nous est propre, de ce vieux mécontentement? qu'est-ce que ce sentiment universel du besoin et de l'ignorance, si ce n'est le moyen employé par la grande âme pour faire entendre ses réclamations infinies? pourquoi sentons

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