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Nous observons dans l'Hélène de Goethe ce même désir que chaque mot soit une chose. Ces figures, ces Chirons, ces Griffons, Phorkyas, Hélène et Léda ne sont pas simplement des figures, car elles exercent sur l'esprit une influence spécifique, dirait Goethe. Il s'en faut de beaucoup cependant qu'elles soient aujourd'hui des entités réelles comme aux jours de la première olympiade'; mais les soumettant à sa fantaisie, le poëte exprime librement ses caprices et les fait servir de corps à ses imaginations; et bien que ce poëme soit vague et fantastique comme un rêve, il est cependant plus attrayant que les pièces dramatiques les plus régulières du même auteur, par la raison qu'il arrache l'esprit à la routine des images accoutumées, réveille l'invention et l'imagination du lecteur par l'étrange liberté du dessein de l'auteur et par l'incessante succession de violentes surprises.

L'universelle nature, trop forte pour la pauvre nature du poëte, s'assied sur ses genoux et écrit avec sa main; aussi il semble au poëte qu'il écrit un simple caprice et un roman, et à la fin il se trouve qu'il n'a composé qu'une exacte allégorie. C'est pourquoi Platon disait que les poëtes expriment de grandes et sages choses qu'ils ne comprennent pas eux-mêmes. Toutes les fictions du moyen âge s'expliquent comme expressions joyeuses et masquées de ce qui travaillait à s'accomplir et à se former dans les graves et ardents esprits de cette période. La magie et tout ce qui s'y rapporte n'est qu'un profond pressentiment des pouvoirs de la science. Les souliers de vitesse, les épées au tranchant si meurtrier, le pouvoir de subjuguer les éléments, de se servir des vertus secrètes des minéraux, de comprendre la voix des oiseaux, sont les efforts obscurs de l'esprit dans une droite voie. La prouesse surnaturelle du héros, le don de la perpétuelle jeunesse et autres choses semblables, sont

également les efforts de l'esprit humain pour plier et soumettre les apparences des choses aux désirs de l'âme.

Dans Perceforest et Amadis de Gaule, une guirlande de roses fleurit sur la tête de celle qui est fidèle et se fane sur la tête de l'inconstante. Dans l'histoire de l'Enfant et du Manteau, un lecteur même d'un âge mûr peut surprendre en lui un éclair de plaisir vertueux en lisant le triomphe du charmant Génélas; et, en vérité, toutes les suppositions des Annales du Monde invisible, par exemple que les fées n'aiment pas à s'entendre appeler par leur nom, que leurs dons sont capricieux et qu'il ne faut pas s'y fier, que celui qui cherche un trésor ne doit pas parler, je les trouve vraies à Concord 1, quoiqu'elles aient été émises en Cornouailles ou en Bretagne.

En est-il autrement dans le roman le plus nouveau? Je lis la Fiancée de Lammermoor. Sir William Ashton est un masque qui cache la tentation vulgaire, le château de Ravenswood est un beau nom pour désigner la pauvreté orgueilleuse, la mission d'État à l'étranger est un déguisement pour une honnête industrie. Tous nous pouvons tuer un taureau sauvage qui menace le bon et le beau, en combattant en nous ce qui est injuste et sensuel. Lucy Ashton est un autre nom qui signifie fidélité, laquelle est toujours belle et toujours exposée à la calamité dans ce monde.

Mais une autre histoire, celle du monde extérieur, dans laquelle l'homme ne se rencontre pas moins que dans les autres, marche de pair avec les histoires civiles ou métaphysiques et avance chaque jour. L'homme est l'abrégé du temps, il est le corrélatif de la nature. La puissance de l'homme consiste dans la multitude de ses affinités, dans ce fait que sa vie est entrelacée dans la

1 Concord, ville du Massachusets où habite Emerson.

chaîne entière de l'être organique et inorganique. Dans l'âge des Césars, partaient du forum de Rome les grands chemins du nord, du sud, de l'est, de l'ouest qui conduisaient au centre de chaque province de l'empire et rendaient accessible aux soldats de la capitale chaque ville de la Perse, de l'Espagne et de la Grande-Bretagne ; ainsi partent pour ainsi dire du cœur humain de grandes routes qui vont au cœur de chaque objet dans la nature pour le réduire sous la domination de l'homme. Un homme est pour ainsi dire un faisceau de relations et un nœud de racines dont le monde est la fleur et le fruit. Toutes les facultés de l'homme se rapportent à des propriétés naturelles qui sont en dehors de lui. Toutes ses facultés prédisent quel est le monde qu'il doit habiter, comme les nageoires du poisson démontrent que l'eau existe, et comme les ailes de l'aigle présupposent un médium semblable à l'air. Isolez l'homme et vous le détruisez. Il ne peut vivre sans un monde. Placez Napoléon dans une prison insulaire, empêchez ses facultés de trouver sur qui agir, qu'il n'ait ni Alpes à franchir, ni enjeux à tenir, et il combattra avec l'air et paraîtra stupide. Transportez-le dans de larges contrées, au milieu d'épaisses populations, de complexes intérêts et d'un pouvoir rival, et vous verrez que l'homme Napoléon, borné ou empêché par des limites, n'est pas le virtuel Napoléon, mais n'en est que l'ombre.

Colomb a besoin d'une sphère pour déterminer son voyage. Newton et Laplace ont besoin pour leur génie de myriades d'années et d'infinis espaces célestes. On peut dire que le système de la gravitation est déjà prédit par la nature de l'esprit de Newton. La pensée de Davy et de Gay-Lussac, observant depuis l'enfance les affinités et les répulsions des particules, anticipe sur les lois de l'organisation. Est-ce que l'œil de l'embryon humain ne prédit pas la lumière? Est-ce que l'oreille de Hændel

ne prédit pas la magie des sons? Est-ce que les doigts constructeurs de Watt, de Fulton, de Whittemore, d'Arkwright, ne révèlent pas les qualités fusibles, dures ou tempérées des métaux, les propriétés de la pierre, de l'eau et du bois? Est-ce que les charmants attributs de la petite fille ne prédisent pas par avance les raffinements et les décorations de la société civile? Là aussi dans la société nous rencontrons l'action de l'homme sur l'homme. Un homme pourrait méditer pendant des siècles sans acquérir autant de connaissance de lui-même que la passion de l'amour lui en donnera en un seul jour. Sait-il ce qu'il est avant d'avoir frémi d'indignation en face d'un outrage, avant d'avoir écouté une voix éloquente, avant d'avoir partagé la palpitation de milliers de cœurs dans une alarme ou dans un enthousiasme national? Personne ne peut antidater son expérience et chercher quelle faculté ou quel sentiment un nouvel objet ouvrira en lui, pas plus que nous ne pouvons dessiner aujourd'hui les traits de la personne que nous verrons demain pour la première fois.

Je ne dépasserai pas les généralités pour explorer la raison de cette correspondance entre l'homme et la nature. Qu'il suffise de savoir que c'est à la lumière de ces deux faits, à savoir que l'esprit est un, et que la nature est corrélative de l'esprit, que l'histoire doit être lue et écrite.

Ainsi dans tous ses domaines l'âme concentre et reproduit ses trésors pour chaque disciple, pour chaque homme nouvellement né. Lui aussi passera à travers le cycle entier de l'expérience. L'histoire ne sera pas plus longtemps un livre stérile. Elle marchera incarnée dans chaque homme sage et juste. Vous ne viendrez pas me réciter les titres et le catalogue des livres que vous avez lus; vous me ferez sentir quelles périodes vous avez vécues. Un homme sera le temple de la renommée. Il

marchera vêtu comme les poëtes ont décrit cette déesse, d'une robe représentant les événements et les expériences les plus merveilleuses; sa propre forme et ses traits, grâce à leur intelligence élevée, seront cette robe variée. Je trouverai en lui le monde antérieur, dans son enfance l'âge d'or, puis les pommes de la science, l'expédition des Argonautes, la vocation d'Abraham, la construction du temple, l'avénement du Christ, le moyen åge, la renaissance des lettres, la réformation, la découverte de nouvelles terres, l'éclosion dans l'âme humaine de nouvelles sciences et de nouvelles nations. Il sera le prêtre de Pan, et portera avec lui dans les plus humbles demeures les bénédictions des étoiles du matin et tous les bienfaits de la terre et du ciel.

Y a-t-il quelque chose de trop présomptueux dans cette prétention? Alors je rejetterai tout ce que j'ai écrit; car où est l'utilité de prétendre savoir ce que nous ne savons pas? C'est là le défaut de notre rhétorique, nous ne pouvons affirmer fortement un fait sans paraître à l'instant en nier quelque autre. Je tiens notre science actuelle pour peu de chose. Écoutez les rats dans le mur, voyez le lézard sur la plate-forme, le champignon sous vos pieds, le lierre autour de l'arbre. Qu'est-ce que je connais moralement, sympathiquement de chacun de ces mondes de vie? Aussi vieilles que l'homme, plus vieilles peut-être, ces créatures ont tenu conseil en dehors de lui, et il n'y a pas souvenir d'un mot, d'un signe qui ait passé de la langue de l'un dans celle de l'autre. Et bien plus, qu'est-ce que l'histoire raconte des annales métaphysiques de l'homme? Quelle lumière jette-t-elle sur ces mystères que nous cachons sous les noms de mort et d'immortalité? Et cependant toute histoire devrait être écrite avec une sagesse qui établit l'ordre de nos affinités et regardât les faits comme des symboles. Je suis honteux de voir quel conte de village est ce que

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