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secrets, pour l'accomplissement du devoir d'une ame qui a reconnu l'obligation de faire participer ses semblables au bien qu'il lui a été donné de découvrir, à la vérité qu'il lui a été donné d'apercevoir !

Un tel bonheur nous a été donné la première fois que le petit livre d'Emerson est tombé sous nos yeux. Bien des événements se sont passés et bien des années déjà se sont écoulées depuis cette minute pleine de ravissements, et pourtant notre admiration pour ces pages a résisté aux inévitables modifications que le temps a fait subir à notre pensée; les événements n'ont fait que confirmer notre opinion sur les tendances de ces doctrines, et n'ont fait pour ainsi dire qu'approuver nos sympathies; en un mot, le cours du temps nous a convaincu que le plaisir que nous avions pris en lisant ces Essais n'était pas la puérile joie de nous sentir amusé, mais provenait du sentiment que nous avions reçu les confidences d'un esprit épris de la vérité; c'est pourquoi nous offrons avec confiance au lecteur cette traduction. Notre admiration n'est-elle qu'une illsion? Le public français prononcera et jugera.

Dans cette traduction nous avons respecté scrupuleusement le texte de notre auteur. Nous avons cherché à calquer exactement notre phrase sur la sienne; nous avons voulu reproduire même, au risque de quelques incorrections, le mouvement du style et la couleur des pensées. Nous n'avons pas voulu user d'analogies pour reproduire ses bizarres comparaisons et ses singulières métaphores écloses sous un autre ciel que le nôtre, en face d'une nature différente de la nôtre. Nous les avons respectueusement transplantées dans notre traduction, comme un spécimen de plantes exotiques et de fleurs inconnues au public français.

Maintenant oserons-nous avertir le lecteur qu'il doit, pour juger ces pages, faire abstraction de ses préjugés, s'il en a, comme cela est, hélas! trop probable? S'il les lit avec des yeux de catholique, de constitutionnel, de radical et de démocrate, il risque fort de ne pas y trouver ce qu'il y cherchera: la justification de ses erreurs, l'apologie de ses passions, l'approbation de ses idées; mais s'il

pouille ses opinions qui, après tout, ne sont pas lui, mais ne sont que la forme qu'a revêtue l'approbation donnée par lui à quelque livre lu antérieurement, à quelque homme entendu jadis; s'il s'efforce de faire pour Emerson ce qu'il a fait autrefois pour ce livre qui est devenu son évangile, et pour cet homme qui est devenu son guide, c'est-à-dire s'il lit avec sympathie, s'il arrache l'étiquette de parti, la cocarde qu'il a mise sur son chapeau, et s'il rentre dans sa véritable nature, dans sa nature d'homme qu'il a perdue plus ou moins, du moment où il a pris l'habit d'un parti, alors il trouvera bien des germes féconds, bien des pensées salutaires dans ce petit livre; il reverra bien des lueurs qu'il avait aperçues autrefois et qu'il a éteintes; il retrouvera bien des désirs qu'il a étouffés; il se sentira débarrassé du poids de ses opinions, indépendant de son parti, et libre pour un moment de la chaîne qu'il traîne après lui; il retrouvera son énergie native, et jettera loin de lui cette chaîne qu'il s'est volontairement attachée au pied, cet uniforme dont il s'est volontairement couvert, et puisse-t-il ne pas le reprendre après.

Quant à ceux qui ne cherchent dans les livres que le plaisir, et qui demandent avant tout à être amusés, eux aussi ils peuvent lire sans crainte d'être rebutés; ils trouveront des couleurs pour réjouir leurs yeux. A ceux-là simplement nous dirons valete et plaudite; mais à ces âmes plus rares qui se défendent du malsain scepticisme de notre époque par une noble défiance, et qui ont élevé un culte à l'indifférence, pour ne pas sacrifier sur les autels des bizarres divinités du temps, nous dirons, sachant bien que nous n'avons pas besoin de leur recommander ce livre: puisse le bien contenu dans ees quelques pages passer en vous; puissent les pensées du bien qui auront germé dans votre esprit pendant cette lecture, croître et répandre autour de vous leurs graines fertiles et leurs célestes parfums!

15 décembre 1850.

ÉMILE MONTÉGUT.

INTRODUCTION

I.

ESPRIT D'EMERSON.

Les renseignements biographiques que nous avons à donner sur notre auteur sont malheureusement peu nombreux. Ralph Waldo Emerson est né et habite dans le Massachusetts, à Concord. Il a été ministre unitaire, et ce fait mérite considération. Les unitaires sont, de tous les sectaires protestants, les plus hardis et les plus indépendants. Ils sont à coup sûr les plus démocrates comme les quakers sont les plus philanthropes. Leur exégèse fourmille d'hérésies. Hazlitt, voulant désigner d'un seul mot les hérésies dramatiques de Joanna Baillie, dit qu'elle est << une unitaire en poésie. » Emerson, qui s'est séparé de son Église à cause de son interprétation de la cène, a conservé les tendances hardies de cette secte et son impatience de toute autorité. « Voyez, s'écrie-t-il dans une apostrophe ironique, ces nobles intelligences! elles n'osent écouter Dieu lui-même à moins qu'il ne parle la phraséologie de je ne sais quel David, Jérémie ou Paul. »> A Boston, centre et métropole des unitaires, Emerson a prononcé quelques discours pleins d'éloquence sur les tendances contemporaines. En 1844, il a écrit une brochure sur l'Emancipation des nègres dans les colonies anglaises de l'Inde occidentale. Il rédige une publication périodique intitulée the Dial. Les écrits d'Emerson peuvent servir à compléter ces indications biographiques. Nous savons qu'il vit dans la solitude, et il laisse entrevoir dans plusieurs de ses essais qu'il est marié ou qu'il

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l'a été. L'éditeur anglais du philosophe américain, M. Carlyle, nous apprend qu'Emerson est riche ou du moins au-dessus de tout besoin. Cette solitude et cette aisance suffiraient pour montrer en lui une sorte de Montaigne puritain. Qnant à son caractère, si nous en croyons quelques passages de ses Essais, Emerson aime mieux l'humanité que le commerce des hommes, et, comme tous les penseurs qui vivent trop dans la solitude, il supporte difficilement la contradiction. Si par hasard il a souffert, il a dû souffrir avec calme, mais en concentrant en lui-même sa souffrance plutôt qu'en la laissant se fondre à la douce flamme de la résignation. Sa conversation doit être timide, rare et à courte haleine. Je ne crois pas qu'il ait le souffle de l'improvisation indéfinie. Tel je me figure cet homme remarquable, bien différent (surtout quant à la faculté de l'improvisation) de son éditeur Carlyle, ardent esprit, qui s'épanche avec une éloquence sibylline, et jette en même temps dans ses éruptions humoristiques la lave précieuse et les cendres, les nuages de fumée, les gerbes d'étincelles, les flammes sulfureuses et la plus pure lumière.

Entre ces esprits si différents, il y a cependant de secrètes affinités. L'humoriste anglais et le penseur du Massachusetts se sentent attirés l'un vers l'autre. C'est Carlyle qui a fait connaitre Emerson à l'Angleterre, c'est Emerson qui a édité les ouvrages de Carlyle aux ÉtatsUnis. Il appartiendrait à Carlyle de nous renseigner plus amplement qu'il ne l'a encore fait sur la vie, les études, le caractère du philosophe américain, principalement sur l'influence qu'il exerce dans son pays. Il y aurait intérêt à savoir quel accueil les citoyens des États-Unis ont fait à cette philosophie, et si dans dans ce pays de l'industrie et de l'activité matérielle ces rêveries de l'âme ont chance de rencontrer des disciples et des enthousiastes. C'est encore aux écrits d'Emerson qu'il faut re

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