Images de page
PDF
ePub

susceptibles de vous intéresser tous en tant que créatures humaines. Je fais allusion à la doctrine de l'action réflexe, spécialement dans son application au cerveau. Elle vous est assez familière pour que j'aie à peine besoin de la définir.

D'une façon générale, toute personne instruite sait ce que l'on entend par action réflexe : les actes que nous accomplissons résultent toujours de décharges issues des centres nerveux, et ces décharges sont provoquées elles-mêmes par des impressions provenant du monde extérieur et transmises par les nerfs. Appliquée d'abord à une partie seulement de nos actes, cette conception a fini par être généralisée de plus en plus, au point qu'aujourd'hui plusieurs physiologistes ramènent au type réflexe, dans l'étendue de leurs conditions organiques, toutes nos actions, même les plus réfléchies et les mieux calculées. Il n'en est aucune à laquelle on ne puisse, au moins indirectement, assigner pour origine une impression sensuelle. Il n'est pas une impression sensuelle qui, si elle n'est dominée par une impression plus forte, ne se traduise immédiatement ou médiatement par une action quelconque. Il n'est pas un de ces phénomènes complexes inhérents aux circonvolutions cérébrales et auxquels correspond la succession de nos pensées, qui ne soit un moyen terme entre la sensation qui le provoque et la décharge extérieure à laquelle il donne lui-même naissance. L'unité structurale du système nerveux constitue en fait une triade dont aucun des trois éléments ne posséde une existence indépendante. La sensation n'existe qu'en vue d'éveiller le processus central de la réflexion, et celui-ci en vue de produire l'acte final. Toute action est ainsi une ré-action sur le monde extérieur; et l'état intermédiaire appelé considération, contemplation ou pensée, n'est qu'un état de transition, le fond d'une boucle dont les deux extrémités s'appuient sur le monde extérieur. Si notre nature mentale ne

devait posséder aucune racine dans l'univers, si elle ne devait pas stimuler notre activité, elle manquerait à sa fonction essentielle et devrait être considérée comme pathologique. Le courant de la vie qui pénètre par nos yeux et nos oreilles doit ressortir par nos mains, nos pieds ou nos lèvres. S'il engendre une pensée, celle-ci aura pour rôle de choisir, parmi nos organes, le plus propre à agir, dans chaque cas, conformément à notre bien-être.

En résumé, dans la nature humaine, le département de la volonté domine à la fois le département de l'entendement et celui de la sensation; ce qui signifie en langage courant que nos perceptions et nos pensées n'existent qu'en vue de l'action.

Je suis assuré de ne pas me tromper en posant cette règle comme une des conclusions fondamentales auxquelles nous entraînent les recherches physiologiques modernes. Si l'on demande quelle contribution la physiologie a principalement apportée à la psychologie au cours de ces dernières années, toutes les autorités compétentes répondront, j'en suis certain, que l'influence de la première a surtout consisté à vérifier, à illustrer et à consolider cette théorie large et générale. Je vous invite donc à considérer avec moi les conséquences spéculatives que semble impliquer cette grande découverte de notre génération. Déjà elle domine tous les résultats nouvellement acquis en psychologie; mais j'aimerais examiner si elle ne dépasse pas de beaucoup les limites de la psychologie pour atteindre à la théologie elle-même. Les rapports de la doctrine de l'action réflexe avec une doctrine aussi importante que le théisme, tel va être le sujet de cette étude.

Nous ne serons point les premiers à parcourir ce domaine. Il n'a pas manqué d'écrivains pour proclamer que l'action réflexe et ses conséquences ont donné

le coup de grâce à la superstition de Dieu. Ouvrez par exemple un ouvrage de psychologie comparée, tel que la Volonté animale, de G.-H. Schneider; vous y trouverez aux endroits les plus imprévus, et au milieu des développements consacrés par l'auteur à son sujet proprement dit, des attaques soudaines et empreintes d'une délicieuse naïveté germanique, contre la dégradation des théologiens, et des remarques critiques sur l'incompatibilité extrême qui existe entre l'idée d'une intelligence créatrice et le nombre considérable des adaptations réflexes de l'homme à ce qui l'entoure. Il fut un temps, dont beaucoup d'entre nous se souviennent, où l'action réflexe et l'harmonie de l'organisme avec l'univers étaient tenus pour prouver l'existence d'un Dieu. Aujourd'hui les mêmes arguments démontrent, parait-il, le contraire. La prochaine fois, la girouette indiquera à nouveau la direction première.

Je n'ai pas la prétention de me prononcer dans ce débat sur la question même de l'existence de Dieu. Je voudrais simplement montrer qu'un être tel que Dieu réaliserait, s'il existait, de la manière la plus adéquate possible pour un entendement façonné comme le nôtre, l'idée que nous nous formons des origines de l'univers. Ma thèse, en d'autres termes, est celle-ci une réalité extérieure dont la nature pourrait être définie comme doit être définie la nature de Dieu, est le seul objet final à la fois rationnel et possible que l'on puisse proposer à la contemplation de l'esprit humain. S'il est vrai que la structure de l'esprit humain se ramène, comme nous l'avons dit, à la trinité de l'impression, de la réflexion et de la réaction, tout ce qui ne comprend pas Dieu est irrationnel, tout ce qui dépasse Dieu est impossible.

Le théisme, quel que soit son fondement objectif, semblerait ainsi posséder des attaches subjectives en tant qu'il s'adapte à notre nature de sujets pensants. Il puise cependant dans cette adaptation la garantie la

plus solide de sa permanence. Le théisme est et sera la véritable expression de l'opinion rationnelle, le centre de gravité de toutes les tentatives entreprises pour résoudre l'origine de la vie; les unes pèchent par défaut, les autres par excès; lui seul satisfait à tous les besoins mentaux dans une mesure strictement normale. Ainsi le gain qu'il nous procure est en premier lieu psychologique. Il suffit d'examiner un chapitre de l'histoire naturelle de l'esprit pour découvrir que Dieu, en tant qu'il représente une donnée de cette histoire, peut être appelé l'objet normal de notre croyance. Qu'au-dessus et au delà de ce point de vue il soit vraiment la vérité vivante, c'est une autre question. L'affirmative prouverait que la structure de notre esprit s'accorde avec l'essence de la réalité. Cet accord existe-t-il ou non? c'est là, me semble-t-il, un problème dont la solution appartient au domaine de la foi personnelle et auquel je ne veux point toucher, préférant m'en tenir strictement au point de vue de l'histoire naturelle. Je veux simplement vous rappeler que chacun de nous est en droit de croire ou de douter que ses facultés soient en harmonie avec la vérité; de toutes manières, il agit sous sa responsabilité personnelle et à ses risques :

Du musst glauben, du musst wagen,
Denn die Götter leihn kein Pfand,
Nur ein Wunder kann dich tragen,
In das schöne Wunderland1.

Je vais maintenant définir exactement ce que j'entends par Dieu et par théisme, et expliquer à quelles théories j'ai fait allusion lorsque j'ai parlé de tentatives péchant par excès ou par défaut.

1. Tu dois croire, tu dois risquer,

Car les Dieux ne donnent pas de gage;
Seul un prodige peut te transporter
Au beau pays des prodiges.

Mais tout d'abord, permettez-moi d'insister encore un peu sur ce que j'ai appelé la théorie réflexe de l'esprit, afin de m'assurer que nous la comprenons bien avant de nous engager dans telle de ses conséquences sur lesquelles je m'étendrai plus particulièrement. Je ne suis pas absolument certain que toute la portée en ait été saisie même par ceux qui l'ont promulguée avec le plus de zèle. Je n'oserais affirmer, par exemple, que tous les physiologistes aperçoivent l'intérêt de cette théorie en tant qu'elle considère l'esprit comme un mécanisme essentiellement téléologique. J'entends par là que la faculté de concevoir ou de construire qui forme le département médial de l'esprit fonctionne exclusivement en vue de certaines fins qui n'existent aucunement dans le monde des impressions reçues par la voie des sens, mais qui sont déterminées par notre moi émotif et pratique. Cette faculté transforme notre monde d'impressions en un monde totalement différent, le monde de notre conception, et cela dans le seul intérêt de notre nature volitive. Détruisez notre nature volitive, nos desseins subjectifs particuliers, nos préférences, nos goûts pour certains effets, certaines formes, certains ordres, et il ne restera plus le plus léger motif pour que l'ordre brut de notre expérience soit modelé à nouveau. Mais notre constitution volitive entraîne inévitablement cette nécessité de modeler notre expérience. Le contenu du monde est donné à chacun de nous dans un ordre si étranger à nos intérêts subjectifs, que notre imagination arrive difficilement à nous le décrire. Nous sommes contraints de briser entièrement cet ordre; puis, en triant les éléments qui nous concernent, en les reliant à d'autres éléments éloignés avec lesquels nous les considérons comme apparentés, nous nous trouvons à même d'élaborer des séries de successions et de tendances, de prévoir des possibilités particulières, de

« PrécédentContinuer »