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faits et la connaissance de ces faits, se réduisent à l'unité, et où rien ne subsiste en dehors de cette Unité que l'on peut appeler indifféremment acte ou phénomène, réalité ou idée, Dieu ou création, ce terme dis-je, ne peut qu'être imparfaitement décrit à notre intelligence hésitante et haletante par le moyen de grossières métaphores physiques telles que « position », « retour sur soi», « passage », « délivrance », qui contribuent à peine à éclairer la matière.

Mais au milieu de tous ces mouvements giratoires, il semble que nous entrevoyions un état où la réalité connaissable et la puissance de connaître deviendraient şi adéquates que chacune d'elles se trouverait complètement absorbée par l'autre, et qu'elles ne formeraient qu'une seule chair; à cette hauteur, la lumière pénétrerait l'obscurité de ses rayons omniprésents. Ainsi que tout idéal élevé, cette apothéose de la simple faculté de connaître est à la fois profonde et téméraire, douloureuse et séduisante. Elle attire comme un chant de sirène; et tant qu'on la considère comme un simple postulat, comme un moyen de fournir une perspective à nos désirs intellectuels, il est malaisé d'apercevoir par quel motif empirique on prétendrait nier la légitimité des prétentions du gnosticisme. Si nous n'avons point encore atteint le but qu'il nous assigne d'avance, on ne saurait conclure de là que nous ne dussions pas continuer à en approcher indéfiniment; et à tous les arguments sceptiques tirés de la limitation actuelle de notre raison, le gnosticisme peut toujours opposer une foi indomptable dans le caractère infini de sa destinée virtuelle.

C'est ici maintenant qu'à mon avis la généralisation des physiologistes peut utilement intervenir et nous mettre en garde contre une croyance aussi extravagante. Je confesse avoir toujours éprouvé moi-même une grande défiance à l'égard des prétentions de la foi gnostique. Je ne puis comprendre en aucune ma

nière ce que peut signifier une faculté de connaître érigée en être absolu, et étant à elle-même son propre objet; et si l'on admet que son objet soit extérieur à elle-même, alors l'existence de celui-ci, si familier qu'il nous apparaisse, doit toujours être considérée comme déjà donnée, comme présupposée, pour permettre à notre conception de se mettre à l'œuvre; loin d'être, en d'autres termes, enveloppé dans la sphère de la spéculation, il doit la dépasser.

Aussi n'est-ce pas sans plaisir qu'en ma qualité d'étudiant de physiologie et de psychologie, je découvre dans ces sciences la leçon qui doit corroborer ici ma conviction. De ses premières manifestations jusqu'à ses sommets actuels, je constate que la faculté de connaître, là où elle se révèle, apparait comme un simple élément d'un tout organique mental, et comme l'instrument d'une force mentale plus élevée la volonté. Aucun fait discernable n'autorise à la considérer comme émancipée de ces relations organiques. Dès l'origine, elle se pose comme une partie d'un monde mental et d'un monde objectif qui tous deux la dépassent et, quelle que soit sa puissance de développement, puissance que je suis loin de vouloir déprécier il faut bien qu'elle demeure jusqu'au bout une simple partie. Dans toute la vie mentale dont nous avons conscience, c'est là le caractère de l'élément cognitif, et rien ne permet de supposer que ce caractère change jamais. Il est plus que probable au contraire qu'à la fin des temps, notre pouvoir de réponse morale et volitive à l'égard de la nature constituera l'organe le plus puissant qui nous permette de communiquer avecelle. Chaque être est, par quelque côté, indépendant de la puissance d'autrui et consacré par celle-ci. L'être divin est consacré par notre puissance. Il semble qu'il n'exige de nous aucune autre chose que de coopérer à sa création par la réponse la meilleure et la plus juste. C'est dans cette coopération

avec ses desseins et non dans la prétention de le conquérir par une spéculation chimérique, que doit résider la véritable signification de notre destinée.

Cette assertion n'est pas nouvelle. Tous les hommes en reconnaissent la légitimité dans les rares moments où leur âme se recueille et renonce aux bavardages et aux discussions sur de vaines formules. Dans le silence de nos théories, il semble que nous prêtions l'oreille et que nous entendions battre le cœur de l'Etre; nous comprenons alors que le moindre mouvement de la volonté, le consentement muet à souffrir et à servir l'univers, sont plus que toutes les théories accumulées, puisque aucune d'elles ne saurait nous conduire plus loin. Il est certain que les théories les plus subtiles, la plus grande puissance intellectuelle, l'éducation la plus complète, deviennent pure dérision lorsqu'elles alimentent des mobiles médiocres et une volonté sans vigueur. Et il est également certain qu'une énergie morale résolue, fût-elle au service d'une intelligence qui ne s'embarrasse point de doctrines, nous impose un respect auquel nous nous refuserions si nous ne reconnaissions ici le fondement essentiel de la personnalité humaine.

Je me suis contenté d'esquisser les grandes lignes. de mon sujet; j'espère néanmoins avoir suffisamment établi ma manière de voir. Vous conviendrez alors qu'en considérant l'esprit du point de vue physiologique, on renforce, loin de l'invalider, l'attitude theiste. Entre l'agnosticisme et le gnosticisme, le théisme tient le milieu, et se rattache aux deux autres théories par ce qu'elles contiennent de vrai. Avec l'agnosticisme, il confesse que nous ne pouvons savoir comment l'Etre a pu se créer et nous créer. Avec le gnosticisme, il décide que nous pouvons connaître le caractère de l'Etre une fois créé, et la conduite qu'il nous impose.

Mais en proclamant avec insistance que l'action est la fin de toute saine philosophie, ne puis-je être accusé de diminuer la dignité et la portée des fonctions spéculatives? Je puis répondre ici que le fait d'affirmer le caractère de l'Etre implique déjà une tâche spéculative presque infinie. Je n'ai qu'à laisser parler les volumes d'arguments par lesquels la pensée moderne converge vers des conclusions idéalistes ou panpsychiques. Les pages d'un Hodgson, d'un Lotze, d'un Renouvier, vous diront si, dans les limites tracées par le théisme purement empirique, notre faculté spéculative ne trouve pas et ne trouvera pas toujours à s'exercer suffisamment. En tout cas, la place qu'elle doit occuper dans une philosophie ne saurait varier, car elle est déterminée par la structure de l'esprit. Qu'elles s'expriment en sonnets ou en systèmes, toutes les philosophies doivent revêtir cette forme. Le sujet pensant part d'une expérience que lui offre le monde pratique et en cherche la signification. Il se lance sur la mer spéculative et accomplit un voyage plus ou moins long. Il s'élève jusqu'à l'Empyrée et communie avec les essences éternelles. Mais quels que soient en cours de route ses exploits et ses découvertes, l'extrême résultat auquel il aboutit se traduit par une nouvelle maxime pratique ou une résolution, ou encore par la négation d'une règle ou d'une résolution antérieures; et là encore inévitablement il est rejeté tôt ou tard sur la terre ferme de la vie concrète.

La pensée qui entreprend ce voyage est toujours une philosophie. Vous avez vu comment le théisme se comporte à cet égard. Relisez d'autre part l'œuvre de ce penseur qui, bien que négligé pendant longtemps, contribue pour beaucoup à rénover la vie spirituelle de la France, (je veux parler de Charles Renouvier dont les écrits devraient vous être plus familiers) vous y découvrirez un exemple instructif;

vous apercevrez comment le théisme, par son élément empirique même, c'est-à-dire par la manière dont il reconnaît cette opacité qui se trouve au fond des choses, cette dimension de l'Etre qui échappe à notre contrôle théorique, peut suggérer précisément cette conclusion pratique bien définie : « nos volontés sont * libres ».

Je ne suivrai point ici le fil du raisonnement de Renouvier; sa doctrine est exposée dans de nombreux volumes que je recommande spécialement à votre attention. Au surplus, la valeur d'une philosophie ne se mesure pas au nombre des pages, et je vous rappellerai simplement, pour conclure, ce court poème de Tennyson; le poète lui aussi a entrepris le voyage spéculatif et il aboutit en quelques lignes aux mêmes conclusions:

Hors de l'abime, enfant, hors de l'abime,

De ce vaste abime antérieur aux commencements du monde, Sur lequel l'esprit divin se meut suivant sa volonté,

Hors de l'abîme, enfant, hors de l'abîme,

Hors de ce monde réel que nous apercevons de notre monde Et dont notre monde n'est que la limite,

Hors de l'abime, Esprit, hors de l'abîme,

Avec cette neuvième lune qui plonge le soleil

Dans cette mer profonde, viens, cher enfant.

Car du haut du monde qui n'est pas le nôtre, ils ont dit

• Créons l'homme »; et ils ont entraîné celui qui devait être De cette lumière qu'aucun homme ne peut contempler (l'homme, A ces rivages illuminés de soleils et de lunes

Et de toutes les ombres. O cher Esprit, à demi perdu
Dans ta propre ombre et dans cet emblème de chair,
Dans ce Tu es Toi, qui te lamentes d'être né

Et d'être exilé dans le mystère. . .

Pâle fantôme de cet Un infini,

sous notre voile mortel,

Qui t'a fait toi-même sans qu'on puisse concevoir comment, En te tirant de son moi un, universel et omniprésent,

1. Notamment les Essais de critique générale, 6 vol., Paris, 1875, et l'Es quisse d'une classification systématique des doctrines philosophiques, 2 vol., Paris, 1885.

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