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sans aucune garantie et qu'elles auraient aussi bien pu faire place à d'autres. Car le système de l'univers ne possède aucun point d'appui positif sur le phénomène fortuit. L'origine de celui-ci est en une certaine manière négative; il échappe, et, s'il apparait, c'est pour se donner spontanément, comme un libre présent.

Ce caractère négatif cependant, cette opacité du phénomène fortuit considéré du dehors, du point de vue des phénomènes antérieurs ou distants, n'exclut pas en lui en certain caractère positif, une certaine luminosité, si on le considère du dedans, à sa vraie place et à son véritable moment. Ce que sa nature fortuite revendique à cet égard, c'est la possession réelle d'une propriété qui est sienne, et qui n'appartient pas inconditionnellement au Tout. Si le Tout aspire à cette propriété, il ne peut l'acquérir sans attendre "instant propice. La conception de l'univers comme une société par actions où les actionnaires possèdent une responsabilité comme des pouvoirs limités, est parfaitement simple et facile à imaginer.

Certaines personnes néanmoins se figurent que la moindre dissociation des parties de l'univers, la plus petite part d'indépendance, la plus légère menace d'ambiguïté de l'avenir, bouleverseraient toutes choses et transformeraient cet ensemble harmonieux en un tas de sable informe, en un véritable néant, en un << nullivers ». Puisque les volitions humaines à venir sont en fait les seuls phénomènes ambigus auxquels nous soyons tentés d'ajouter foi, arrêtons-nous un moment et assurons-nous si leur caractère indépendant et accidentel peut occasionner dans l'univers des catastrophes aussi terribles.

Qu'entendez-vous énoncer en qualifiant actuellement d'ambigu le choix que j'exercerai tout à l'heure entre les deux routes qui mènent à ma demeure? Vous voulez dire que Divinity Avenue et Oxford Street

sont toutes deux appelées, mais qu'une seule sera élue, et n'importe laquelle. Je vous demande maintenant de supposer sérieusement que cette ambiguïté de choix soit réelle, et d'admettre, malgré l'invraisemblance de cette hypothèse, que mon choix s'exerce deux fois d'une façon absolue et s'arrête chaque fois à une solution différente. Imaginez, en d'autres termes, que je parcoure d'abord Divinity Avenue, puis que les Puissances qui gouvernent le monde annihilent dix minutes du temps et de son contenu et me replacent à mon point de départ dans l'état où je me trouvais antérieurement à mon choix. Imaginez alors que, toutes autres choses demeurant immuables, j'exerce maintenant un choix différent et que j'opte pour Oxford Street. Vous autres spectateurs passifs, vous apercevez deux univers alternatifs : l'un contient ma personne arpentant Divinity Avenue, l'autre contient le même moi parcourant Oxford Street. Si vous êtes déterministes, vous décidez aussitôt que l'un de ces deux univers est impossible de toute éternité parce qu'il est intrinsèquement irrationnel ou fortuit; mais en le considérant du dehors, direz-vous lequel des deux est impossible et accidentel, et lequel est rationnel et nécessaire? Je doute que le déterministe le plus endurci apporte la moindre lumière sur ce point. En d'autres termes, chacun des deux univers une fois réalisé doit apparaître, eu égard à nos moyens d'observer et de comprendre, aussi rationnel que l'autre. Aucun critérium ne permettrait de déclarer celui-ci nécessaire et celui-là produit par le hasard.

Supposez maintenant que nous relèvions les Dieux de cette intervention hypothétique, et que nous considérions mon premier choix comme définitif; supposez que j'adopte Divinity Avenue une fois pour toutes. Si, comme tout bon déterministe, vous affirmez que, dans la nature des choses, je n'aurais pu rentrer chez moi par Oxford Street, car alors ma conduite

eût été fortuite, irrationnelle, insensée, elle eût constitué une brèche affreuse dans la nature, je vous répondrai que votre affirmation est de celles que les Allemands appellent Machtspruch 1, qu'elle est une simple conception érigée en dogme et qui ne se fonde sur aucune observation particulière. Antérieurement à mon choix, les deux routes paraissaient aussi naturelles à vous qu'à moi-même. Si j'avais pris Oxford Street, votre philosophie aurait relégué Divinity Avenue au rang des impossibilités, et là encore vous auriez proclamé votre opinion avec la conscience déterministe la plus sincère du monde.

Mais alors n'est-il pas vain de s'élever contre un hasard qu'aucun caractère ne nous permettrait de distinguer d'une nécessité rationnelle ? J'ai choisi le plus trivial des exemples; mais tous les autres conduisent aux mêmes conclusions. Que sont en effet les alternatives qui s'offrent en fait à la volonté humaine? Que sont ces avenirs qui semblent aujourd'hui livrés au hasard? En quoi diffèrent-ils des deux routes possibles que j'ai prises pour exemple? Ne se ramènentils pas à des espèces particulières tirées du cadre de notre expérience? Peut-on supposer que l'un d'eux engendre quelque phénomène absolument accidentel, entièrement indépendant du reste de l'univers ? Tous les motifs qui nous assaillént, tous les futurs qui s'offrent à notre choix, naissent également sur le sol du passé; et quel que soit celui qui se réalise, qu'il soit dû au hasard ou à la nécessité, ne nous paraît-il point concorder avec ce passé et s'intercaler de la manière la plus complète et la plus continue dans la série des phénomènes existants??

1. Décision arbitraire. (Trad.)

2. Un argument connu contre le libre arbitre consiste à dire que, si la volonté libre existe, le meurtrier d'un homme peut se trouver aussi bien parmi ses meilleurs amis que parmi ses pires ennemis, qu'une mère peut aussi bien étrangler que nourrir son nouveau-né, que nous pouvons tout aussi bien sauter quaire étages que sortir de notre maison de plain pied, etc. Ceux qui se servent

Plus on approfondit le sujet, plus on s'étonne que ces clameurs vides contre le hasard aient trouvé un si grand écho dans le cœur des hommes. Le mot hasard ne nous révèle en rien la nature des événements fortuits ou leur modus operandi; s'en servir comme d'un cri de guerre, c'est faire montre d'un tempérament d'absolutiste intellectuel, c'est demander sans raison apparente que le monde soit un bloc solide soumis à un seul contrôle. Un monde où l'alternative qui s'offre actuellement à votre choix se trouverait résolue par le simple hasard, m'apparaîtrait à moimême, dans tous ses aspects pratiques et susceptibles de vérification extérieure, comme absolument semblable au monde que j'habite. Je me sens donc tout disposé à l'appeler, à mon point de vue, un monde de hasard, et cela dans toute l'étendue de votre choix. Pour vous-mêmes, l'acte par lequel vous choisissez et qui me paraît aveugle, opaque, extérieur, possède une signification tout opposée, parce que vous êtes en lui et que vous l'accomplissez. Pour vous, il représente une décision, et les décisions sont en même temps pour ceux dont elles émanent des faits psychologiques d'une nature particulière. Lumineuses par elles-mêmes et se justifiant par elles-mêmes à l'instant précis où elles surgissent, elles ne font appel à aucune force extérieure qui les consacre ou les unisse au reste de la nature. Ce sont elles plutôt qui apportent à la nature la continuité, et, dans cette fonction étrange et intense en vertu de laquelle elles consentent à telle possibilité et écartent telle autre, ce sont

de cet argument devraient être exclus du débat jusqu'à ce qu'ils comprennent exactement comment se pose le problème. « Libre arbitre» ne signifie pas que toute chose matériellement concevable soit en outre moralement possible; mais simplement que, parmi les alternatives qui tentent réellement notre volonté, plus d'une est réellement possible. Assurément, le champ de ces tentations est bien moins vaste que celui des possibilités physiques que l'on peut imaginer de sang-froid. Un individu réellement en proie à une tentation pourra tuer son meilleur ami, de même qu'une mère étranglera son enfant ou que tel homme s'élancera du quatrième étage.

elles qui transforment un futur équivoque et ambigu en un passé inaltérable et simple.

Mais nous n'avons pas à examiner aujourd'hui le côté psychologique du problème. La lutte du déterminisme contre le hasard n'a heureusement rien à voir avec tel ou tel détail psychologique. Il s'agit d'un débat métaphysique. Le déterministe nie l'ambiguïté de toute volition future parce que, selon lui, rien de futur ne peut être ambigu. Mais nous en avons assez dit pour laisser deviner l'issue du débat. Une volition future indéterminée équivaut au hasard. Ne craignons pas de le proclamer très haut, car nous savons à présent que l'idée du hasard est au fond exactement la même chose que l'idée de cadeau, à cela près que l'une désigne d'un nom optimiste et l'autre d'un nom pessimiste un objet sur lequel nous ne possédons aucun droit effectif. Et la question de savoir si le monde sera meilleur ou plus mauvais pour avoir contenu des possibilités de hasards ou de cadeaux dépendra de la nature effective de ces objets incertains et impossibles à revendiquer.

Et ceci nous amène enfin jusqu'à notre sujet. Nous avons vu ce que signifie le déterminisme; nous avons vu qu'à l'indéterminisme on assigne fort exactement la signification de hasard; et que le hasard, dont on nous engage à fuir le simple nom comme un mal métaphysique, possède uniquement un sens négatif, à savoir qu'aucune partie de l'univers, si grande soit-elle, ne saurait prétendre exercer un contrôle absolu sur les destinées du Tout. Si cependant ma discussion a pu vous laisser croire que j'admettais l'existence du hasard, sachez que je n'ai pas entendu encore me prononcer sur cette question. Nous ne savons pas encore avec certitude si ce monde peut ou non faire place au hasard; tout au plus avons-nous accordé qu'il paraissait en être ainsi. Et je répète maintenant comme

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