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connaissance. J'ai coutume, dans mon for intérieur, d'appeler ce point de vue le point de vue gnostique; pour ceux qui s'y tiennent, le monde n'est ni optimisme ni pessimisme, mais gnosticisme. Mais comme ce mot peut engendrer quelques malentendus, je l'emploierai aussi peu que possible et je parlerai plutôt de subjectivisme et de point de vue subjectiviste.

Le subjectivisme se divise en trois grandes branches que nous appellerons respectivement scientificisme, sentimentalisme et sensualisme. Elles s'accordent pour admettre que les événements de l'univers sont subsidiaires par rapport à la pensée et au sentiment qu'ils nous inspirent. Le crime justifie son caractère criminel en éveillant en nous l'intelligence de la criminalité, et éventuellement nos remords et nos regrets; et l'erreur inhérente aux remords et aux regrets, l'erreur par laquelle nous supposons que le passé eût pu être différent, se justifie elle-même par son utilité. Cette utilité consiste à nous faire sentir plus vivement la valeur de ce que nous avons irréparablement perdu. Lorsque nous y pensons comme à «< ce qui aurait pu être » (mots les plus tristes de la langue ou de la plume), la valeur de cette perte parle à notre cœur avec une étrange douceur; et réciproquement la pensée de ce qui l'a occasionnée nous remplit d'une angoisse cruelle. Admirable artifice de la nature serions-nous tentés de nous écrier, qui nous trompe pour nous mieux éclairer, et qui n'a rien omis pour accentuer en nous la conscience de l'immense distance qui sépare les deux pôles opposés du bien et du mal entre lesquels oscille la création.

Nous apercevons ainsi ce que l'on peut appeler le dilemme du déterminisme dans la mesure où le déterminisme prétend expliquer complètement les choses. Vous m'objecterez qu'un déterminisme purement mécanique se dispense volontiers d'une explication complète, qu'il recherche dans l'univers la

satisfaction d'un postulat de continuité et de cohérence physique et non de cohérence morale. Mais je crois pouvoir affirmer que bien peu d'entre vous accueillent ce déterminisme rude et que vous êtes plus exposés aux séductions de ce que j'ai appelé le déterminisme adouci; lui seul nous permet d'allier aux considéra tions de bien et de mal les considérations de cause et d'effe. dans nos appréciations rationnelles de l'univers. Le dilemme qu'il implique a pour branches le pessimisme et le subjectivisme. En d'autres termes, s'il veut éviter le pessimisme, il doit cesser d'observer les biens et les maux de la vie d'une manière simplement objective pour les considérer comme des matériaux, indifférents en eux-mêmes, destinés à produire en nous la conscience scientifique ou morale.

Eviter le pessimisme constitue, nous le savons tous, une tâche malaisée. Vos propres études vous ont montré suffisamment la difficulté désespérante que l'on éprouve à concevoir l'existence d'un principe unique des choses et à en concilier l'absolue perfection avec notre vision journalière de la vie. Si la perfection est le principe de toutes choses, comment expliquer l'imperfection qui s'offre à nos yeux? Si Dieu est bon, comment a-t-il pu créer ou, s'il ne l'a point créé, comment a-t-il pu autoriser — le démon? Le mal, tel qu'il apparaît, doit être expliqué, le démon blanchi, l'univers purifié, si l'on veut que la bonté de Dieu, son unité et sa puissance demeurent incontestées. Et entre tous les moyens qui nous sont donnés de procéder à cette épuration, de faire que le mal paraisse moins mauvais, la voie du subjectivisme paraît de beaucoup la meilleure1.

1. Au lecteur qui déclarerait se contenter du pessimisme et qui ne verrait aucune objection à considérer le Tout comme mauvais, je n'ai rien à ajouter : i exige du monde moins que moi-même qui, en formulant ma demande, m'efforce de regarder un peu au delà avant d'abandonner tout espoir d'être satisfait. Que si cependant il entend simplement énoncer que l'existence de parties mau

Car, après tout, n'y a-t-il pas quelque chose d'assez absurde dans notre conception commune de choses extérieures bonnes ou mauvaises en soi? Les meurtres et les trahisons, considérés comme de simples phénomènes extérieurs ou comme des mouvements de molécules, peuvent-ils être mauvais sans qu'un être pensant éprouve leur malignité? Et le paradis pouvait-il, à proprement parler, être bon en l'absence d'un principe doué de sentiment et capable d'en percevoir la bonté? Les biens et les maux extérieurs semblent pratiquement impossibles à distinguer si ce n'est dans la mesure où ils provoquent des jugements moraux. Mais alors les jugements moraux apparaissent comme la chose principale et les faits extérieurs comme de simples instruments périssables destinés à les provoquer. C'est là le subjectivisme. Qui de nous n'a remarqué à l'occasion cet étrange paradoxe de notre nature morale qui veut que la poursuite des biens extérieurs constitue notre respiration même et que leur possession nous apporte pour ainsi dire la suffocation et la mort? Pourquoi la description d'un paradis ou d'une utopie quelconque, au ciel ou sur la terre, nous fait-elle soupirer après l'anéantissement et la délivrance? Nous regardons ces pays de repos du fond de ce délicieux mélange de folies et de réalités, de combats et de morts, d'espoirs et de craintes, d'agonies et d'exultations, qui forment notre état présent, et le dégoût de la vie tedium vitæ est le seul sentiment qui s'éveille en nos cœurs. A nos natures crépusculaires, nées pour combattre, le clairobscur moral, la lutte du rayon de soleil contre les ténèbres, tous ces tableaux faits de jeux de lumière sont vides et inexpressifs; aucun ne peut nous réjouir,

vaises ne doit point l'empêcher d'accepter un univers dont les autres parties lui dennent satisfaction, alors je le salue comme un allié. Il abandonne en effet cette notion d'un Tout, qui est l'essence du déterminisme moniste, pour considérer les choses comme un pluralisme, exactement comme je le fais ici.

aucun ne peut être compris. Si c'est là, nous écrionsnous, tout le fruit de la victoire, si les générations ont souffert et sacrifié leur vie, si les prophètes ont parlé et si les martyrs ont chanté sur les bûchers, et si tant de larmes sacrées n'ont été versées que pour engendrer cette race de créatures d'une insipidité sans exemple qui traînent leur vie heureuse et inoffensive in sæcula sæculorum à ce prix, mieux vaut perdre la bataille ou mieux vaut du moins baisser le rideau avant le dernier acte pour que cette œuvre, dont les débuts ont été si considérables, ne risque point de finir d'une façon aussi plate.

Voilà ce que je dirais immédiatement si j'étais appelé à plaider en faveur du gnosticisme, et ses véritables amis, dont vous apercevez que je ne fais point partie, trouveraient facilement à ajouter encore à ces arguments. Considéré comme un objet stable, tout bien extérieur que nous nous proposons d'atteindre ne peut devenir que fastidieux pour nos sens. Il faudrait que cet objet fût menacé ou perdu occasionnellement pour que ses qualités fussent véritablement senties. Nous ignorons la valeur de l'innocence jusqu'au moment où nous constatons qu'elle a disparu et qu'aucune fortune ne peut suffire à la recouvrer. Ce n'est point au saint, mais au pécheur repenti que la signification de la vie se révèle complètement. Ce n'est pas l'absence de vice, mais le vice présent, pris à la gorge par la vertu, qui nous apparaît comme l'état idéal pour l'homme, et il n'y a aucune raison de croire que ce ne soit pas là l'état humain permanent. Il est une vérité profonde sur laquelle insiste l'école de Schopenhauer, c'est le caractère illusoire de la notion de progrès moral. Lorsqu'une forme brutale du mal moral disparaît, elle est remplacée par une forme plus pénétrante et plus funeste. Notre horizon moral se meut avec nous et nous n'approchons jamais de la ligne lointaine où se rejoignent les vagues noires et le ciel azurá,

Le but final de la création de l'homme paraît être vraisemblablement le plus grand enrichissement possible de notre conscience morale par le jeu le plus intense des contrastes et la plus large diversité des caractères. Certes, cela oblige quelques-uns d'entre nous à donner asile à la colère, tandis que d'autres sont appelés à héberger l'honneur. Mais le point de vue subjectiviste réduit toutes ces distinctions à un dénominateur commun. Le misérable qui languit dans la cellule du condamné peut s'abreuver à des flots de vérité que ne connaîtra jamais le gosier d'un prétendu favori de la fortune. Et la conscience particulière de chacun d'eux est une note indispensable du grand concert moral dont le cours des siècles trouve les éléments dans le cœur vivant de l'homme.

Voilà pour le subjectivisme! Si le dilemme du déterminisme consiste à choisir entre le subjectivisme et le pessimisme, je n'aperçois du point de vue théorique que peu de raisons d'hésiter. Le subjectivisme semble le parti le plus rationnel. Et il se peut que le monde, pour ce que j'en sais, ne soit rien que cela. Lorsque l'amour sain de la vie possède partout la même valeur et que toutes ses formes et tous ses appétits semblent si merveilleusement réels, lorsque les choses les plus matérielles et les choses les plus spirituelles sont éclairées par le même soleil et forment chacune une part intégrale de la richesse totale, n'est-ce pas faire face bien mollement et bien misérablement à un univers aussi robuste que de trembler devant l'une quelconque de ses manifestations et de souhaiter qu'elle ne soit point? Mieux vaudrait s'en tenir au point de vue strictement dramatique et traiter le tout comme un grand roman sans fin que l'esprit de l'univers, puisant en lui-même, conçoit et se représente éternellement1.

1. Cet univers est un spectacle que Dieu se donne à lui-même. Servons les intentions du grand chorège en contribuant à rendre le spectacle aussi brillant, aussi varié que possible. (Renan.)

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