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On ne saurait donc admettre un principe abstrait unique qui fournirait aux appréciations morales du philosophe une unité de mesure exacte et scientifique.

Une autre particularité de l'univers moral peut fournir au philosophe de nouveaux sujets de perplexité.

La question de casuistique ne soulèverait guère de difficultés si elle se posait comme un problème purement théorique: si le moraliste se contentait de poursuivre le meilleur système de biens imaginable, sa tâche serait en effet aisée; car, prima facie, toute demande par elle-même est digne d'être prise en considération, et le monde imaginable le meilleur serait celui où toutes les demandes seraient exaucées aussitôt que formées. Un tel monde cependant devrait posséder une constitution physique entièrement différente de celle de notre globe habité. Il faudrait que le temps comme l'espace y fussent dotés de n dimensions pour contenir à la fois tous les actes et toutes les expériences qui ici-bas sont mutuellement incompatibles dépenser en s'enrichissant, poursuivre un travail tout en cessant de travailler, chasser et pêcher sans faire de mal aux bêtes, étendre indéfiniment le domaine de ses connaissances et conserver cependant la jeunesse de cœur, et ainsi de suite. Il est évident qu'une organisation de ce genre constituerait un système absolument idéal auquel le philosophe s'arrêterait sans hésiter s'il pouvait créer un univers a priori et pourvoir à toutes les conditions mécaniques désirables.

Mais le monde que nous habitons est construit sur un modèle absolument différent, et le problème à résoudre appartient à l'ordre pratique avec tout ce qu'il comporte de tragique. Le domaine des possibilités actuelles en ce monde est beaucoup moins large que le domaine des demandes; l'idéal se trouve tou

jours à l'étroit dans le réel, jusqu'à ce qu'il ait abandonné une partie de lui-même. Nous imaginons difficilement un bien qui ne serait pas en lutte avec un autre bien pour la possession du même fragment d'espace et de temps. Chaque objet de désir qui apparaît en nous exclut quelque autre objet. Si un homme aspire à boire et à fumer, il ne saurait prétendre conserver ses nerfs en bon état; s'il s'abandonne au caprice qui l'entraîne vers une femme, une autre ne saurait être l'élue de son cœur. De sorte que le moraliste obéit à un véritable besoin pratique lorsqu'il cherche à établir la hiérarchie exacte des idéals, à connaître ceux qui sont destinés à être sacrifiés. C'est une situation tragique et non point une simple énigme spéculative, qui se dresse devant lui.

En fait, la difficulté réelle de la tâche du philosophe nous échappe, par cela seul que nous sommes nés dans une société dont les idéals sont déjà largement organisés. Si nous poursuivons l'idéal qui se trouve être conventionnellement le plus élevé, ceux que nous sacrifierons disparaîtront sans jamais nous hanter derechef; ou s'ils reviennent et nous accusent de les avoir tués, tout le monde nous félicitera de faire la sourde oreille. En d'autres termes, le milieu dans lequel nous vivons contribue à substituer en nous l'esprit de parti à l'esprit philosophique. Le philosophe cependant qui s'attache à son propre idéal d'objectivité doit être plus impartial. Il estime, et à juste titre, que s'il se contente de consulter ses seules préférences intuitives, il aboutira indubitablement à mutiler la vérité. On prétend que le poète Heine, en copiant l'ouvrage de Bunsen intitulé Dieu dans l'histoire, aurait substitué le nom de l'auteur à celui de Dieu, de manière qu'on pût lire: Bunsen dans l'histoire. Combien de philosophes évoquent cette manière d'écrire l'histoire morale du monde lorsque, si vastes que soient leurs sympathies, ils s'efforcent d'introduire

leurs propres conceptions de l'ordre dans la multitude hurlante des désirs qui luttent tous pour un idéal différent!

Tant qu'un philosophe se contentera de défendre. une conception à laquelle il est personnellement attaché, son attitude demeurera naturelle. Mais imaginez un Zénon ou un Épicure, un Calvin ou un Paley, un Kant ou un Schopenhauer, un Spencer ou un Newman, non plus comme les champions d'un idéal déterminé, mais comme des maîtres d'école qui prétendraient dicter la pensée de chacun, quel sujet plus ridicule pourrait-on proposer à la plume d'un satiriste? Quoi de plus déraisonnable que de vouloir substituer un système bien sage et bien ordonné à la masse exubérante des biens dont la nature est grosse et qui aspirent à la lumière du jour? Envisagez maintenant un de ces mêmes moralistes individuels non plus seulement comme un magister, mais comme un pontife armé du pouvoir temporel et possédant l'autorité nécessaire pour décider, de deux biens concrets en conflit, lequel doit être sacrifié et lequel peut survivre tous les instincts de révolte qui sommeillaient en nous ne s'éveilleront-ils pas à la pensée de cet homme qui, à lui seul, manie de tels pouvoirs de vie et de mort? Plutôt le chaos que cet ordre élaboré dans le cabinet d'un philosophe, ce dernier fût-il le membre le plus éclairé de sa tribu. Le philosophe ne saurait se constituer juge et partie tout à la fois.

Mais, dira-t-on, quel refuge lui reste-t-il en dehors du scepticisme et de l'abandon de toute prétention à la philosophie?

C'est précisément, répondrons-nous, parce qu'il est un philosophe, et non point le champion d'un idéal particulier, qu'une voie de salut parfaitement définie lui demeure ouverte. Du moment que toute chose est un bien par cela seul qu'elle fait l'objet d'une demande,

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le principe directeur de la morale attendu qu'en ce pauvre monde toutes les demandes ne sauraient être exaucées simultanément n'est-il pas tout simplement de satisfaire en tout temps autant de demandes que nous le pouvons? L'acte qui contribue au meilleur Tout, c'est-à-dire qui éveille la plus petite somme de mécontentement, doit être assurément l'acte le meilleur. Dans l'échelle des biens, il faut donc attribuer le degré le plus élevé aux idéals qui triomphent au prix des moindres sacrifices, ou dont la réalisation entraîne la destruction du plus petit nombre possible d'autres idéals. Puisqu'il faut qu'il y ait une victoire et une défaite, le philosophe doit souhaiter la victoire du parti le plus compréhensif, de celui qui, même à l'heure du triomphe, tiendra compte des intérêts du raincu.

Le cours de l'histoire ne fait que retracer les luttes des générations à la recherche d'un ordre toujours plus compréhensif. Inventez quelque manière de réaliser vos propres idéals et de contenter à la fois les aspirations d'autrui là seulement est le moyen d'atteindre à l'harmonie. C'est la voie qu'a suivie la société à mesure que les découvertes sociales que l'on peut comparer aux découvertes scientifiques-l'ont amenée à secouer successivement chacun des états d'équilibre relatif où elle se maintenait. La polyandrie, la polygamie, l'esclavage, le combat singulier, la liberté du meurtre, la torture, le pouvoir royal arbitraire, ont lentement succombé aux griefs qu'ils provoquaient; et bien que tout idéal particulier soit indiscutablement nuisible au progrès, la somme de ceux auxquels notre société civilisée d'aujourd'hui donne asile est beaucoup plus considérable qu'à l'époque de l'humanité primitive.

L'échelle des biens se crée ainsi d'elle-même beaucoup mieux que le philosophe ne la pourrait établir. Une expérience sérieuse a démontré que ce sont les

lois et les usages consacrés par une nation qui fournissent à l'ensemble des citoyens le maximum de satisfactions. Dans tous les cas de conflit, il y a toujours présomption en faveur de ce que les conventions sociales reconnaissent comme un bien. Le philosophe doit être conservateur et construire son échelle de valeurs en plaçant au sommet tout ce qui s'accorde le mieux avec les coutumes admises.

Et cependant, s'il est un vrai philosophe, il doit apercevoir que l'équilibre des idéals humains, sous quelque forme qu'il se présente actuellement, n'est jamais définitif. De même que nos lois et nos mœurs d'aujourd'hui ont détrôné les lois et les mœurs passées, de même elles seront renversées à leur tour par un nouvel ordre de choses qui apaisera les griefs auxquels elles donnent lieu, sans pour cela en faire surgir de plus considérables. « Les lois sont faites pour l'homme et non l'homme pour les lois »> : cette seule phrase suffit à immortaliser les Prolégomènes d l'Ethique, de Green. Et bien qu'un homme coure toujours de grands risques à rompre avec les règles établies, et à s'efforcer de réaliser un Tout idéal qui les dépasse, le philosophe accordera que nous sommes tous libres de tenter une expérience pourvu que nous ne craignions pas de mettre en jeu notre vie et notre personnalité. Tout système d'institutions morales anéantit de nombreux biens et opprime d'innombrables personnes; celles-ci murmureront toujours à l'arrière-plan et n'attendront que l'occasion de se libérer. Considérez les abus que recouvre la propriété privée, puisque aujourd'hui encore d'aucuns parmi nous proclament sans vergogne qu'un gouvernement peut encourager l'enrichissement des citoyens les plus habiles. Envisagez les tristesses innommées et innommables que l'institution tyrannique du mariage, si bienfaisante au point de vue général, apporte à tant de conjoints et à tant de célibataires. Observez

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