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ou telle croyance particulière. Je suis cependant si profondément convaincu de la justesse de mon point de vue, que je saisis l'occasion de préciser ma pensée.

Je serai aussi peu technique que possible, bien que je sois obligé pour commencer de poser quelques distinctions techniques qui nous seront ultérieurement nécessaires.

I

Nous appellerons hypothèse tout ce qui est proposé à notre croyance; et nous distinguerons parmi les hypothèses celles qui sont en quelque sorte vivantes de celles qui sont mortes. Une hypothèse vivante est celle qui se pose comme une véritable possibilité devant l'entendement auquel elle est soumise : si je vous demande de croire au Mahdi, une telle idée ne possède aucune affinité avec votre nature; elle ne s'éclaire point de la lumière des choses croyables; en tant qu'hypothèse, elle est absolument morte. Pour un Arabe cependant, alors qu'il ne serait pas sectateur du Mahdi, l'hypothèse fait partie des possibilités de sa pensée, elle est vivante. Ceci prouve que la vitalité ou le défaut de vie d'une hypothèse n'expriment point des propriétés intrinsèques, mais un rapport entre l'hypothèse et chaque penseur individuel, elles se mesurent à la volonté d'agir qu'elles provoquent. Dire d'une hypothèse qu'elle possède le maximum de vie, c'est dire qu'elle dispose à agir irrévocablement. Pratiquement, cela s'appelle une croyance; mais il y a déjà quelque tendance à croire partout où il y a quelque tendance à agir.

Appelons maintenant option le choix qui s'exerce entre deux hypothèses. Les options peuvent être de plusieurs sortes vivantes ou mortes, obligées ou évitables, importantes ou insignifiantes; et, à l'égard de nos desseins particuliers, nous pouvons qualifier

de parfaite une option qui se présente à la fois comme obligée, vivante et importante.

a) Une option est vivante lorsque les deux hypothèses proposées sont vivantes. Si je vous dis «soyez théosophe ou mahométan », je vous propose vraisemblablement une option morte, puisque aucun des deux termes ne semble pouvoir être vivant pour vous. Mais si je vous dis : « soyez agnostique ou chrétien», il en est tout différemment. Avec l'éducation que vous avez reçue, chacune des deux hypothèses fait appel, dans une certaine mesure, à votre croyance.

b) D'autre part, si je vous dis : « je vous laisse le choix de sortir avec ou sans votre parapluie »>, je ne vous offre pas une option parfaite, puisque vous restez libre et que vous pouvez éviter d'exercer votre choix en ne sortant pas du tout. Même conclusion si je vous demande de m'aimer ou de me haïr, de considérer ma théorie comme vraie ou comme fausse, car vous pouvez fort bien demeurer indifférent à mon encontre, et refuser de porter un jugement sur mes théories. Mais si je vous dis : « acceptez cette vérité ou écartez-la, je vous mets en présence d'une option forcée, puisqu'il n'y a point place en dehors de cette alternative. Tout dilemme qui repose sur une disjonction logique complète, qui ne comporte aucune possibilité de se soustraire à un choix, est une option obligée.

c) Enfin, si j'étais le D' Nansen et si je vous proposais de prendre part à mon expédition au Pôle, votre option serait importante, car l'occasion qui se présenterait à vous serait peut-être sans lendemain, et votre choix aurait pour effet, ou bien de vous exclure complètement de cette sorte d'immortalité que confère le Pôle, ou, au contraire, de remettre entre vos mains une chance d'y atteindre. Celui qui refuse de saisir une occasion unique perd sa récompense aussi sûrement que s'il avait échoué dans sa

tentative. Par contre, une option est insignifiante lorsque l'occasion qui se présente est susceptible de se renouveler, lorsque l'enjeu est sans valeur, ou lorsque la décision prise est révocable. Dans la vie scientifique, les options insignifiantes abondent: un chimiste trouve une hypothèse suffisamment vivante pour passer une année à la vérifier; il croit à son hypothèse pendant toute cette période; si ses expériences ne se montrent pas concluantes, il n'aura éprouvé d'autre préjudice que la perte de son temps. Gardons bien ces distinctions dans l'esprit pour faciliter notre discussion.

II

Le second point qui doit nous occuper est la psychologie de nos jugements. Prenons certains phénomènes mentaux: il semble que notre nature passionnelle et volitive soit ici à la racine de toutes nos convictions. Tels autres phénomènes, au contraire, paraissent devoir demeurer immuables dès que l'entendement s'est prononcé sur eux. C'est de cette seconde catégorie que nous traiterons tout d'abord.

Ne semble-t-il pas déraisonnable de dire de nos opinions qu'elles sont modifiables à volonté? Notre volonté peut-elle favoriser notre entendement ou, au contraire, lui faire obstacle dans la perception de la vérité? Pouvons-nous, par un simple acte de volonté, croire que l'existence de Lincoln n'est qu'un mythe et que les portraits que l'on a publiés de lui représentent quelqu'un d'autre? Pouvons-nous, par un effort de notre vouloir, ou par la force de notre désir, nous persuader que nous nous portons bien lorsqu'un rhumatisme nous cloue dans notre lit, ou croire encore que les deux billets d'un dollar qui sont dans notre poche forment un total de cent dollars?

Nous pouvons affirmer tout cela, mais nous sommes impuissants à y ajouter foi. Et il en est ainsi de tout l'édifice des vérités sur lesquelles portent nos croyances, qu'il s'agisse de données de fait immédiates ou médiates, suivant l'expression de Hume, ou de rapports entre des idées; la présence comme l'absence de ces données et de ces rapports nous est attestée par l'entendement, et leur absence ne saurait être changée en présence par la seule force de notre action.

Il y a, dans les Pensées de Pascal, un passage célèbre connu, en littérature, sous le nom de « pari de Pascal ». Pour mieux nous entraîner vers la religion chrétienne, l'auteur raisonne comme si notre attitude vis-à-vis de la vérité ressemblait à l'attitude du joueur dans un jeu de hasard. Traduite librement, l'idée de l'auteur se ramène à ceci : vous êtes obligé de croire ou de ne pas croire à l'existence de Dieu : de quel côté pencherez-vous? La raison humaine ne. peut rien déterminer : une partie se joue entre vous et la nature des choses, et, au jour du jugement, elle amènera « croix ou pile »: « pesez le gain et la perte en prenant croix que Dieu est »> : si vous gagnez, vous gagnez la béatitude éternelle; si vous perdez, vous ne perdez rien. Quand il y aurait une infinité de hasards dont un seul en faveur de l'existence de Dieu, encore devriez-vous risquer tout votre bien, car, alors que par ce moyen vous « hasardez certainement le fini », la certitude de ce que vous exposez est encore raisonnable pour peu qu'elle laisse une simple possibilité de gain infini. Allez donc, et prenez de l'eau bénite et faites dire des messes, la foi viendra et engourdira vos scrupules, «< cela vous fera croire et vous abêtira ». Et pourquoi pas? Au fond, qu'avez-vous à perdre?

Peut-être pensez-vous que la foi religieuse, pour s'exprimer en un langage de table de jeu, doit être

réduite à ses dernières ressources. Celle de Pascal, assurément, avait d'autres racines encore, et la page célèbre de l'auteur n'exprime qu'un de ses arguments, un effort ultime et désespéré dirigé contre la dureté des cœurs impies. Une croyance qui procéderait volontairement d'un calcul mécanique de cette sorte, serait, vous le sentez, dépourvue de cette essence intérieure qui fait la réalité de la foi; et si nous étions à la place de la divinité, peut-être prendrionsnous un plaisir particulier à refuser la récompense éternelle aux fidèles de cette catégorie. A moins qu'il n'existe une tendance préexistante à croire aux messes et à l'eau bénite, il est évident que l'option offerte par Pascal à notre volonté n'est pas une <«<option vivante ». Aucun Turc, assurément, ne tient compte de ces moyens de salut, et à nous autres protestants, ils apparaissent comme de si lointaines impossibilités, que la logique de Pascal, invoquée spécialement pour ces cas particuliers, nous laisse indifférents. Le Mahdi pourrait aussi bien nous dire : « Je suis Celui que Dieu a créé dans son rayonnement, vous serez infiniment heureux si vous me reconnaissez, sinon vous serez bannis de la lumière du soleil; pesez donc votre gain infini si je suis le Messie authentique, et, votre sacrifice fini, si je ne le suis point ». Sa logique serait celle de Pascal, mais il l'emploierait en vain à notre encontre parce que l'alternative qu'il nous offrirait serait une « option morte », un appel à l'action qui ne saurait trouver aucun écho dans notre conscience.

Faire reposer la foi sur la volonté, constitue, à ce point de vue, une sotte entreprise; à un autre point de vue, c'est, en outre, une entreprise mesquine. Que l'on envisage le magnifique édifice des sciences physiques et la manière dont il a été construit; les milliers de vies morales désintéressées qui gisent sous ses fondations; la patience, l'esprit de sacrifice

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