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pour emprunter l'expression de Spencer, forme » à sa propre cause efficiente.

se con

Le premier acte de Darwin a consisté à montrer que l'adaptation directe ne produit que des modifications insignifiantes; la plupart des modifications sont dues en effet à une action moléculaire intérieure dont nous ne connaissons rien. Son autre titre de gloire est d'avoir posé en termes exacts le problème de l'influence du milieu visible .sur l'animal. Ce problème s'énonce simplement ainsi : le milieu semble-t-il devoir préserver ou au contraire détruire l'animal en raison de tel caractère particulier que celui-ci possède en naissant? En qualifiant ces caractères de « variations accidentelles », Darwin n'entend nullement affirmer qu'ils ne résultent pas d'une loi naturelle. Si l'on fait entrer en compte le système total de l'univers, on découvre assurément entre les causes de ces variations et le milieu visible qui les préserve ou les détruit, quelque lien lointain. Mais du moment que le milieu se trouve parfaitement connu et que son action destructive ou préservatrice est tangible et distincte, on ne saurait, sous peine de susciter en notre entendement fini une confusion inexprimable et de déjouer les espoirs de la science, mêler à ce milieu ambiant des données qui se rattachent à la « production >> même des variations, c'est-à-dire à un cycle entièrement disparate et sans commune mesure avec le précédent. Ce cycle comprend en effet les événements antérieurs à la naissance de l'animal, les influences qui agissent sur l'oeuf et sur l'embryon, les causes qui déterminent le sexe, la force ou la faiblesse, la santé ou la maladie, la différence du type : quelles sont ces causes?

En premier lieu, elles sont moléculaires et invisibles, par conséquent inaccessibles à l'observation directe. En second lieu, leur action demeure compatible avec toutes les conditions sociales, politiques et

physiques du milieu. Les mêmes parents vivant dans les mêmes conditions environnantes, peuvent succesşivement donner le jour à un génie, à un idiot ou à un monstre. Les conditions extérieures visibles ne constituent donc point, dans ce cycle, des raisons déterminantes directes; et plus nous examinons la question, plus nous sommes obligés d'admettre que deux enfants issus des mêmes parents doivent leur constitution différente à des causes aussi disproportionnées, par rapport à leurs effets, que l'est ce caillou célèbre des Montagnes Rocheuses par rapport à l'estuaire du Saint-Laurent ou à l'Océan Pacifique, vers lesquels se dirigent les deux gouttes de pluie qu'il a séparées.

La plupart des causes qui agissent dans le domaine physiologique constituent des forces de détente, dont l'action consiste simplement à restituer son libre cours à l'énergie accumulée. Elles servent à détruire des états d'équilibre instable, et les résultats qu'elles provoquent dépendent infiniment plus de la nature des éléments bouleversés que de celle de l'agent particulier qui les bouleverse. Soumettez les nerfs d'une grenouille à une expérience galvanique : la décharge musculaire que vous provoquerez sera 70.000 fois plus puissante que sa cause. L'excitation a simplement provoqué ou mis en branle un mouvement qui s'est continué ensuite spontanément, de même qu'une allumette peut déterminer un incendie qui consume une ville entière. Au point de vue qualitatif comme au point de vue quantitatif, l'effet peut être absolument incommensurable avec sa cause. En matière organique, cette propriété apparaît constamment. L'instabilité des composés albuminoïdes déroute les chimistes. Deux spécimens qui semblent extérieurement avoir été traités par des procédés scrupuleusement identiques, se comportent très différemment. Vous n'ignorez point la question des facteurs invisibles de la fermentation; vous savez

que le lait s'aigrit ou se transforme en koumiss, suivant que le ferment d'acide lactique ou au contraire le ferment alcoolique y est introduit en premier lieu, et suivant que l'action de celui-ci devance l'action de celui-là dans le processus de l'opération. Or, lorsqu'on se trouve en présence d'un germe invisible à l'œil nu et que l'on étudie sa tendance à évoluer dans tel ou tel sens, à engendrer un génie ou un imbécile de même que la goutte d'eau qui perle à un sommet des Montagnes Rocheuses prend la direction de l'Orient ou de l'Occident n'apparaît-il pas avec évidence que la cause de la déviation qui se produira réside en une région si mystérieuse et si imperceptible, en un ferment si impalpable, en un infinitésimal d'ordre si élevé, que l'on ne saurait même tenter d'en concevoir l'image?

Et dès lors Darwin n'avait-il pas raison de tourner le dos à cette région inconnaissable et de garder soigneusement son problème pur de tout contact avec ces matières? Le succès de son œuvre répond suffisamment à cette question.

Et par là nous arrivons enfin au cœur de notre sujet. Les causes qui expliquent la production des grands hommes font partie d'un domaine entièrement inaccessible à la sociologie. Le philosophe doit accepter les génies comme des données, de même que Darwin accepte les « variations spontanées ». Ces données une fois admises, le problème consiste, pour celui-ci comme pour celui-là, à rechercher en quoi elles peuvent être affectées par le milieu environnant et en quoi ce milieu peut être affecté par elles. Et j'affirme que d'une manière générale, le milieu environnant est exactement, par rapport à l'homme de génie, ce qu'il est par rapport aux « variations » de la philosophie darwiniste. Le milieu a pour principal résultat d'adopter ou de rejeter, de pré

server ou de détruire, en un mot de choisir le grand homme1. Et lorsque cette sélection est accomplie, il se trouve lui-même modifié par l'homme de génie d'une façon tout à fait originale et particulière; ce dernier agit en effet comme un ferment et change la constitution du milieu de la même manière que la venue d'une espèce géologique nouvelle change l'équilibre de la faune et de la flore dans la région où elle apparaît. Vous avez tous présente à la mémoire l'observation célèbre de Darwin au sujet de l'influence des agglomérations de chats sur la croissance du trèfle. Nous connaissons tous ce qui a été dit des effets du lapin européen en Nouvelle-Zélande, et plusieurs d'entre nous ont pris part, ici même, à la controverse relative au moineau d'Angleterre et à la question de savoir s'il tue surtout les vers rongeurs ou si son importation a pour principal effet de chasser les oiseaux indigènes. De même un grand homme, qu'il soit introduit du dehors comme Clive aux Indes ou Agassiz parmi nous, ou qu'il jaillisse du sol comme Mahomet ou Franklin, détermine une réorganisation plus ou moins étendue des rapports sociaux préexistants.

Les transformations d'une société, d'une génération à l'autre, dérivent donc en général, directement ou indirectement, des actes accomplis ou de l'exemple donné par des individus; le génie de ceux-ci se trouve si bien adapté aux réceptivités du moment, et leur autorité accidentelle si judicieuse, qu'ils deviennent des ferments, des impulsions premières, des créateurs d'un précédent ou d'une mode, des centres de corruption, ou qu'ils détruisent d'autres agents dont le libre essor eût conduit la société dans une tout autre voie.

Ce pouvoir de l'initiative individuelle apparaît cons

1. On peut dire également que, dans une certaine mesure, le milieu façonne l'homme à nouveau par son influence éducative, et ceci constitue une différence considérable entre la sociologie et la zoologie. Mais je néglige pour le moment sauf à y revenir incidemment ce côté de la question, pur insister sur des

caractères plus importants.

tamment dans la vie journalière; et l'histoire des grands chefs fournit à cet égard, sur une échelle plus vaste, des exemples analogues. En interprétant l'inconnu par le connu, et en rassemblant les seules causes de modifications sociales que nous puissions observer directement, nous ne faisons qu'appliquer la méthode du sens commun d'un Lyell, d'un Darwin ou d'un Whitney. Les sociétés d'hommes sont exactement semblables aux individus, en ce que ceux-ci comme celles-là présentent à n'importe quel moment donné des possibilités ambiguës de développement. La question de savoir si un jeune homme s'adonnera aux affaires ou aux fonctions publiques dépend d'une décision qui doit intervenir avant un jour déterminé; dès qu'il a accepté la situation qui lui est offerte dans quelque bureau, dès qu'il se trouve engagé, les habitudes et les connaissances de l'autre carrière qui lui semblait auparavant si proche cessent d'être comptées au nombre des possibilités. Dans les premiers temps, il peut encore se demander parfois si le moi qu'il a tué en cette heure décisive n'eût pas été le meilleur des deux; mais avec les années, de telles questions expirent d'elles-mêmes, et l'autre moi, autrefois si vivant, pålit et devient plus immatériel qu'un songe. Il n'en va pas autrement avec les nations. Elles peuvent être << engagées » par leurs rois ou leurs ministres dans la paix ou la guerre, par leurs généraux dans la victoire ou la défaite, par leurs prophètes dans telle ou telle religion, par différents génies dans la gloire artistique, scientifique ou industrielle. Une guerre est un véritable point de bifurcation des possibilités futures. Quelle qu'en soit l'issue, l'acte qui la déclare marque le début d'une politique nouvelle. De même une révolution ou un grand événement civique exercent une influence déviatrice dont les effets s'élargissent avec le cours des siècles. Les sociétés obéissent à leurs idéals, et il suffit d'un succès accidentel pour

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